Notes aux confins (12)

Du 25 août au 12 septembre

Passávamos, jovens ainda, sob as árvores altas e o vago sussurro da floresta. Nas clareiras, subitamente surgidas do acaso do caminho, o luar fazia-as lagos e as margens, emaranhadas de ramos, eram mais noite que a mesma noite. A brisa vaga dos grandes bosques respirava com som entre o arvodero. Falávamos das coisas impossíveis ; e as nossas vozes eram parte da noite, de luar e da floresta. Ouviamo-las como se fossem de outros.1

Un mouvement de reflux s’opère, lentement mais sûrement l’île débute sa mue vers l’automne. Presque personne sur la plage, encore moins dans l’eau. Il bruine, sensation unique de recevoir cette pluie sur le visage alors qu’on a le corps plongé dans l’océan. La première journée de travail s’efface sans traces, presque indolore, alors même qu’elle a mis en évidence, que rien ne s’achève, tout continue, que la Covid dicte chacune de nos décisions, soumet à son bon vouloir toute l’organisation de cette rentrée… Mais pas ce soir.

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La reprise est toujours l’occasion d’une intense période d’écriture, de septembre à décembre j’épuise la force créatrice d’une année entière, levé à six heures, écrire jusqu’à sept, se préparer, faire sa journée au collège, rentrer, lire. Durant quatre mois, je tiens le rythme. À partir de janvier ce n’est plus le même entrain, les mots se font rares, difficiles. Comme Sollers qui lit dans ses pages manuscrites son état mental : si son texte est couvert de ratures c’est qu’il va mal ; je connais par habitude le biorythme de mon écriture.

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J’observe à nouveau le peuplier depuis la porte de mon bureau, les feuilles dans le vent qui ne tarderont pas à tomber. Je me promène masqué dans le couloir, je ne m’habitue pas. Bientôt, les professeurs, les élèves, et toutes les difficultés qui accompagneront forcément cette rentrée hors-norme. Le Diarios annonce que le Portugal entrera en état d’urgence au 15 septembre. Partout, le nombre de cas explose. Sera-t-il même possible d’aller à Porto dans deux mois ?

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Depuis le début de la semaine, entrée en phase d’écriture, levé, café au bureau, j’avance mon texte presque sans difficulté, le corps entier participant à cette discipline. Une heure plus tard, la séance terminée, il est temps de se rendre au collège mais ma journée est faite, gagnée, je suis celui que je veux être. Parfois, cet état ne passe pas la grille, l’entrée des enseignants. Les bons jours il se prolonge quelques heures. Les mauvais, le fantôme de Fernando m’agresse au détour du chemin : Je vois clairement aujourd’hui que j’ai échoué, et je m’étonne seulement, parfois, de n’avoir pas prévu que j’allais justement échouer. Qu’y avait-il donc en moi qui annonçât une victoire ? Je n’avais ni la force aveugle des vainqueurs, ni la vue pénétrante des fous… J’étais lucide et triste comme une journée glacée2.

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J’ai eu le malheur d’écouter le journal à la radio, ce qui ne m’était plus arrivé depuis le confinement, et bien rien n’a changé, une demi-heure d’informations uniquement consacrées à la Covid, et puis la météo. Il ne se passe rien d’autre, ni conflits ni luttes, pas même un peu de culture. Une seule voix nous guide, la voix sanitaire, la voix de son maître. Un monde à sens unique qui prévaut à travers les médias et que je ne veux pas reconnaître comme mien. Autant dire que la radio ne servira plus avant longtemps. Pour les mauvaises nouvelles, un coup d’œil à la presse suffit. Et pourtant, comme le dit Torga, cette réalité-là existait, se développait, et agissait en un monologue parallèle au mien, sans que nous puissions jamais nous rencontrer3.

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Finalement, le confinement n’aura été que la partie émergente de l’immense iceberg heurté par le travers. Et tous les écrits qui se contentent de raconter cette période, s’achevant sur un onze mai glorieux et incertain sont loin du compte. La catastrophe n’est pas l’histoire de quelques semaines sur lesquelles on pourrait jeter un regard hébété. La catastrophe est ce qui nous sidère aujourd’hui.

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L’aube n’est pas pour de suite, j’ai entendu l’aboiement des chevreuils, il est six heures. Je travaille déjà, je m’attelle à ce qu’on appelle chez Flaubert : le principe provisionnel, je documente mon travail, qu’il s’agisse de décrire une grotte ornée, d’ouvrir un chantier sur un sculpteur libertaire oublié depuis longtemps, de puiser dans les écrits d’un auteur, poète, romancier, essayiste, une phrase, une idée, du carburant pour le cerveau. Ma chi te lo fa fare.

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La dernière phrase des Écrits sur le cinéma de Jean Epstein : Il faut douter comme Descartes et trouver en soi la force de demeurer seul dans 1’œuvre à laquelle on a consacré tout le travail de sa pensée et toute la patience d’une difficile fixité.

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Insomnie encore, comme s’il était naturel d’avoir une longue plage de réveil entre trois et cinq heures du matin, remplie de pensées vaines, mortifères et qui promettent de grands moments de fatigues dans la journée. Septembre. Le pire, retrouver les enfants dans la cour, masqués, parqués et entrevoir qu’il ne s’agit plus d’un état d’exception, mais d’un état sinon normal, du moins durable. Et à ceux qui nous briment et nous brident au nom de la santé, n’avoir rien à opposer qu’une sempiternelle soumission.

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C’est un jour où je donnerai beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu où personne ne vient, vers un lieu ou personne ne va4, un jour à rester simplement assis à sa table, un jour à s’épuiser au champ sans prononcer un mot, un jour où il n’y a pas plus beau trésor à défendre que sa solitude… Et jusqu’au soir, je serai au milieu de trois cents gamins braillards.

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Fin de la première semaine, épuisé comme si j’en avais aligné quatre d’un coup. Parmi les personnes côtoyées dans le milieu professionnel, deux attitudes antagonistes se dégagent. Les unes considèrent que la prudence et les chiffres rendent indispensable un protocole strict, ne serait-ce que par mesure de précaution. Les autres, trouvant, devant la quasi absence de cas avérés sur Oléron, suite à deux mois de brassage intense de presque 300 000 personnes, que les mesures sanitaires sont disproportionnées et contraignent puissamment nos libertés, rendent la vie et le travail extrêmement compliqués. Les deux points de vues sont irréconciliables, l’un est porté par les médias, le pouvoir, cet organisme quasi décisionnaire qu’est l’A.R.S, l’autre sous entend que nous sommes victimes d’une forme de manipulation de masse, de soumission à l’autorité, voire d’aveuglement collectif.

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Un millier de kilomètres parcourus ce week-end. Bordeaux, Toulouse les mêmes rues bondées, masquées. Le tout franchi en coup de vent. Sur un mur de Bordeaux, deux personnages mi-homme mi-renard, vêtus en jean et marinière, et l’inscription : Je pense donc je fuis.

Château de Mauriac dans le Tarn, un pays qui ressemble à l’Italie

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Plus souvent qu’avant, il m’arrive d’abandonner un livre en pleine lecture pour passer à un autre. Il ne s’agit pas réellement de zapping, je suis bien avancé dans le roman, mais mon intérêt s’étiole et une petite voix commence à me susurrer que je perds mon temps, justement la chose la plus précieuse que je possède. Le sentiment de culpabilité que j’ai toujours ressenti à ne pas aller au bout d’une histoire, d’un essai, a tendance à disparaître avec l’âge. Finalement, il n’y a là, qu’un indice supplémentaire du passage d’une vision quasi illimité du temps, à la petitesse, l’urgence, la limitation d’une vie.

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Sollers dans Une curieuse solitude écrit : Ce serait d’ailleurs une hygiène recommandable – et peut-être décisive – pour ceux qui, à certaines heures, sont fatigués du langage jusqu’à l’obsession, d’en changer brusquement, de ne plus parler que par emprunt, de se créer un monde neuf et clos sans correspondance avec celui de leur enfance et de leurs fatigues. C’est la tâche assignée à la langue portugaise. Contrairement à l’Espagne ou au Maroc, je n’ai pas de liens familiaux avec le Portugal, c’est un pays d’adoption, l’Amérique que je me suis choisi, où je n’ai passé que quelques jours, un Finistère où je me sens chez moi, où je me réfugie chaque fois que je suis lassé de la France, c’est à dire quotidiennement. Apprendre seul et laborieusement une langue, une littérature, une histoire, une géographie, que le refuge soit le plus habitable et le plus solide. Une issue possible à une fuite rêvée.

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Le Tour de France est passé par chez nous, un petit tour et puis s’en va. On nous a donné la journée, impossible de faire autrement, la cour du collège transformée en parking pour invités de marque. Vers 13H30 les coureurs sont partis, un quart d’heure plus tard ils franchissaient le pont.

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La phrase que j’ai le plus entendue depuis la rentrée au sein des équipes éducatives épuisées par les contraintes sanitaires appliquées dans notre collège : « ça ne va pas être possible ! » Pendant ce temps le Conseil Scientifique annonce que le gouvernement devra prendre des « décisions difficiles » sous dix jours. Quelle voix s’est fait entendre, criant vers le futur, autre que celle d’une nuit sans fin5.

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Thierry Guilabert

1Nous passions, jeunes encore, sous les hautes frondaisons et le vague murmure de la forêt. Les clairières, apparues soudain aux détours du sentier, devenaient lacs sous la lune, et leur lisière, aux branches entremêlées, formait une nuit plus dense que la nuit même. La brise incertaine des grands bois respirait, sonore, dans les ramures. Nous parlions de choses impossibles ; et nos voix faisaient parties de la nuit, du clair de lune et de la forêt. Nous les entendions comme les voix de quelqu’un d’autre. Bernardo Soares, idem, trad Françoise Laye

2 Bernardo Soares, idem.

3 Miguel Torga, Diarios, 22 juillet 1952, trad Claire Cayron.

4 Bernardo Soares, idem.

5Vergilio Ferreira, Matin Perdu.

Pech Merle, Lot.

Pech Merle, la grotte temple.

Depuis le Mas de Brézac, près de Figeac je pris seul la route de la vallée du Célé, un petit matin du mois d’août. Un soleil qui promettait d’être écrasant montait derrière de grandes falaises de calcaire.

Le long du cour d’eau, des villages suspendus dans l’espace et le temps, Espagnac Sainte-Eulalie, Marcilhac sur Célé. Chemin faisant, si la route sinueuse m’en laissait le loisir, je songeais à Pech Merle, à sa découverte, qui, comme à Lascaux quelques décennies plus tard, avait mis en scène pour l’histoire et la légende, des enfants intrépides et un curé de paroisse.

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L’ensemble des photographies illustrant cet article ont été glanées sur le net

 

Il existe une photographie datant de l’année de la découverte, 1922, où l’on voit un jeune adolescent au cheveux bruns, poser fièrement, enjambant un trou au milieu du calcaire, trou que dans le Lot on nomme igue, sorte de puits naturel qui pouvait être profond et qui devait constituer un danger pour les troupeaux.

Ce garçon, c’est André David, il a seize ans, il est né ici à Cabrerets, et le gouffre à ses pieds n’est autre que l’entrée par laquelle il découvre les galeries ornées de Pech Merle, le 4 septembre 1922.

L’igue était bien connu, on disait qu’un prête réfractaire s’y était réfugié durant la Révolution, et le père d’André l’avait exploré au début du siècle. Il y avait deux galeries, une belle salle avec des concrétions, on n’avait pas cherché plus loin. En 1915, Henri Redon, futur grand chirurgien, alors âgé de seize ans, dégagea une chatière au fond d’une de deux galeries, et par un boyau atteignit non sans difficultés une salle, qu’on nomma rouge à cause de ses concrétions rougeâtres. Il n’alla pas plus loin et ne revint jamais.

En 1919, un curé passionné par l’archéologie et les cavités est nommé à Cabrerets, Amédé Lemozi, c’est André qui lui fait les honneurs de la visite de l’igue, mais le prêtre, comme ses parents auparavant, lui interdit de s’engager dans la chatière explorée par Henri Redon. Craignant la témérité voire l’inconscience de la jeunesse, il conseille même que l’on obstrue le passage. Il n’y avait rien là qui vaille la peine, et on éviterait peut-être ainsi un accident.

Bien évidemment, André ne se conforma pas à l’interdiction et accompagné de son ami Henri Dutertre, il s’engagea dans la chatière, entreprit une reptation de plus d’une centaine de mètres jusqu’à la salle découverte par Redon, mais par peur de se perdre dans les ténèbres l’exploration tourna court. Les bougies laissées allumées derrière eux, qui devaient les guider au retour s’étant en partie éteintes.

La semaine suivante il découvre la salle blanche où l’abbé Lemozi, à son tour, va manquer de se perdre. Et au terme de nouvelles explorations, de boyaux dégagés, André, accompagné de sa sœur, de Dutertre, et d’un ouvrier agricole, va pénétrer dans la salle préhistorique et découvrir la main rouge et les chevaux de Pech Merle. Quelques jours plus tard l’abbé Lemozi visite le site et alerte aussitôt l’abbé Breuil, les premiers relevés, les premières études, et moins de deux ans après la découverte, l’ouverture au public. Dès 1926, André David sera guide officiel de la grotte de Pech Merle.

À Pech Merle, la première surprise est l’aménagement, de grands parkings, des bâtiments imposants, l’un abritant l’accueil, le musée Amédée Lemozi et une salle de projection digne d’un cinéma. Plus bas sur la colline étagée, des boutiques de souvenirs, de restauration rapide et le passage qui mène à l’entrée de la grotte qu’on ne peut distinguer de l’extérieur.

J’ai une demi-heure d’avance, il n’y a personne sinon quelques employés qui changent les sacs poubelles et vérifient que le site soit impeccable. Partout des panneaux, des directions, des avertissements, inévitables traces du Covid dans tous nos gestes.

Près de l’accueil, un homme proche de la soixantaine, dont j’imagine d’abord qu’il fait partie de l’équipe d’entretien, m’indique qu’il faut patienter jusqu’à 9h15, heure à laquelle une vingtaine de personnes m’a rejoint.

On nous délivre les places et nous descendons jusqu’à l’entrée de la grotte. On nous fait patienter dans l’espace souvenir. Quelques marches, une entrée joliment maçonnée, une porte fermée, à coup sûr le sésame qui mène aux abîmes. En attendant, je feuillette des livres en particulier ceux de Michel Lorblanchet, le grand spécialiste de l’art pariétal du Quercy.

L’homme que j’avais croisé plus tôt vient prendre en charge le groupe, il nous fait entrer dans une petite salle, au mur une coupe de Pech Merle. C’est lui notre guide, c’est sa 35ème saison, la première masquée précise-t-il. Il a un air bonhomme et un accent chantant.

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Il nous présente la grotte, son histoire géologique, sa découverte, évoque les œuvres que nous allons observer tout le long de notre excursion, des œuvres datées de 29 000 ans, du début du Gravettien, juste avant le grand refroidissement de la dernière glaciation.

Il insiste sur un point, mis en lumière par Michel Lorblanchet, la rapidité d’exécution des figures. Expérimentant lui-même la technique en grotte, Lorblanchet a pu montrer qu’un artiste tenant une lampe à graisse comme on en a trouvée ailleurs, d’une main, pouvait tracer de l’autre, ébauche comprise, en respectant le nombre de traits un grand mammouth en moins de quatre minutes. La frise noire et ses 25 figures, sans remords ni reprises, en moins de deux heures.

Le rapport entre la rapidité d’exécution et les temps immémoriaux qui nous séparent de celle-ci, ajoute au vertige que je ressens chaque fois que je descends sous terre à l’idée d’être cerné de fantômes vieux de 30 000 ans.

La présentation terminée, nous franchissons la porte d’accès, pour, les escaliers une fois descendus, pénétrer dans un tunnel au sol plat et artificiel, tunnel aménagé dans le cône d’éboulis qui a bouché l’entrée préhistorique de la grotte au fil des temps.

Ce passage met en communication, la galerie occidentale, la salle aux peintures, et Le Combel découvert en 1949 par le même André David, qui contient une zone ornée et de multiples témoignages de l’occupation de la grotte par les ours des cavernes. Le Combel n’est pas ouvert à la visite, mais le guide nous fait néanmoins admirer à l’entrée, la racine d’un chêne qui pour trouver de l’eau n’a pas hésité à traverser l’air sur plusieurs mètres s’étirant droit du plafond au sol. Le seul arbre dit-il qui reste vert quelque soit la sécheresse.

Le guide, dont je vois les difficultés à respirer sous son masque, nous indique que nous allons parcourir environ un kilomètre aller-retour dans Pech Merle. Un circuit qui permet d’observer la plupart des œuvres de cette cavité qui réunit pas moins de 74 figurations animales, 50 humaines et 618 signes d’après les relevés minutieux de Lorblanchet.

Et c’est vrai, Pech Merle est l’une des rares grottes ornées dont on ne sort pas frustré de n’avoir pu accéder à des peintures connues, des zones emblématiques. La visite, bien rodée, ne laisse dans l’ombre ni l’art pariétal ni les merveilles géologiques d’une cavité toujours active.

La grotte est électrifiée, aménagée,. Le circuit ne pose d’autres difficultés que de baisser la tête de temps à autre, et encore rarement, le plafond étant presque toujours à plusieurs mètres au-dessus. Mais notre groupe est important et le guide souvent obligé de donner ses explications à plusieurs reprises.

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Nous n’avons pas marché très longtemps avant d’atteindre la Frise Noire. C’est un ensemble étonnant qui justifierait à lui seul la visite de Pech Merle, une de ces vastes compositions comme on en rencontre à Niaux ou Lascaux.

Sur sept mètres de long et près de trois mètres de hauteur, sur la paroi gauche d’une alcôve étroite où le recul manque, chevaux, aurochs, bisons et surtout onze mammouths, ce pourquoi on a aussi nommé la Frise Noire, la Chapelle aux Mammouths.

Le guide nous montre des ponctuations rouges, les figurations rouges, explique-t-il, sont ce qu’il y a de plus ancien dans la grotte. Les dessins noirs au manganèse de la frise sont l’œuvre d’un seul artiste, selon les études de Lorblanchet. Il a commencé par le cheval au centre, puis dans un mouvement circulaire a tracé les bisons, et poursuivant sa spirale les mammouths. On distingue pour certains l’opercule anal qui les protégeait des grands froids et leur pelage en grandes stries noires. Avec les mammouths l’artiste s’est éloigné de plus en plus du centre de son panneau, il y est revenu dans un dernier mouvement en dessinant les aurochs.

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Mouvement, c’est bien le mot qui me vient à l’esprit. Les membres inférieurs, en particulier ceux des aurochs sont dessinés dans une perspective parfaitement maîtrisée. Chaque animal diffère en taille, en position, les uns tournés vers la droite, les autres vers la gauche, vers le haut, vers le bas et même de dos. L’arc que fait la paroi est comme intégré à ce mouvement d’ensemble.

Je suis seul en bout de groupe, personne avec qui partager mon enthousiasme. Dommage que les guides ne racontent plus l’incident de juillet 1952, qui opposa l’écrivain André Breton au guide Bessac. L’incident devant la Frise Noire n’est pas très glorieux pour le pape du surréalisme, mais il l’a fort bien raconté quelques jours plus tard dans une lettre à sa fille Aube :J’ai, de plus, ici, une histoire de tous les diables. Figure-toi que, jeudi dernier, nous nous rendons avec les Dax à Cabrerets dans l’intention de visiter la grotte qui présente de nombreux dessins préhistoriques. Tu sais que j’ai toujours eu des doutes sur l’authenticité d’une partie de ces dessins qui remonteraient à 30 000 ans et sont d’une fraîcheur et d’une fragilité bien singulières. Le guide commençait à peine ses explications devant ce qu’il nommait « la chapelle des mammouths » et j’étais déjà agacé par ce mot de chapelle introduit là de manière absolument tendancieuse quand je portai le doigt sur une des lignes tracées sur la paroi, pour voir si un enduit calcaire la recouvrait. C’est à ce moment que le guide, furibond, m’asséna sur la main un violent coup de bâton. Comme de juste, une très violente dispute s’ensuivit, au cours de laquelle je remis le pouce au même endroit et frottai légèrement, assez toutefois pour constater que la ligne s’effaçait comme un simple trait de fusain, me laissant toute sa poussière au doigt. Le guide, qui se donna alors pour le concessionnaire de la grotte et dont je devais apprendre peu après qu’il n’était autre qu’un député M.R.P. (c’est-à-dire catholique) du Lot , fit immédiatement appeler la police mais les gendarmes arrivèrent trop tard : nous étions déjà partis, non sans que j’aie corrigé à coups de poing le personnage en question, qui me traitait de « lâche » entre autres choses. Hier j’ai reçu ici la visite d’un gendarme qui m’a donné lecture de la plainte déposée contre moi par cet individu, qui me poursuit en dommages et intérêts pour dégradation de dessin figurant une trompe de mammouth : tu imagines ! Comme cette grotte de Cabrerets est une des grandes attractions touristiques du département et que le plaignant est député et intéressé à l’exploitation (200 F l’entrée) de ce prétendu sanctuaire, je ne suis pas sans inquiétudes sur les suites de l’affaire : ma consolation est de l’avoir littéralement roué de coups (mon poing en est encore tout meurtri). Malgré des soutiens de poids, parmi lesquels, Bachelard, Camus, Paulhan, Gracq, Breton, comme il se doit, fut condamné à une très forte amende.

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Nous empruntons l’escalier qui mène à la corniche, il y a une barrière métallique qui à la fois sécurise l’itinéraire et nous maintient à une distance correcte des peintures. Je ne me souviens plus si c’est avant ou après avoir vu le panneau suivant que le guide éclairant la vaste salle que nous dominons, nous montre au loin les Chevaux ponctués. L’apparition de l’œuvre emblématique de Pech Merle au milieu des multiples concrétions est extraordinaire. Tout à l’heure, son approche conclura la visite.

Sur le balcon de la corniche, un panneau plus petit que la frise noire mais long de quatre mètres quand même, rassemble les figurations très stylisées, réduites à l’essentiel, s’appuyant sur le relief de la paroi, de deux bisons et deux mammouths incomplets. Le petit mammouth tout à droite n’est composé que deux traits, une ligne dorsale et une ventrale,. Le reste, membres inférieurs, tête, trompe sont modelés dans la roche. À sa gauche, tourné dans le même sens, l’avant d’un bison, tête et cou massif, le corps immense suggéré par le relief naturel. Manifestement les artistes de cette époque étaient très doués à ce jeu-là : lire dans les formes visibles d’autres formes invisibles.

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D’ailleurs à peine plus loin, au plafond, le guide nous désigne un ensemble de traits entrelacés, des tracés digitaux dans une couche argileuse tendre,. L’abbé Lemozi appelait cet endroit le Plafond des hiéroglyphes, il me fait penser à ses jeux que nous avions enfant, des tracés inorganisés, des courbes s’entrecroisant sur une feuille, dans lesquelles ensuite nous distinguions des formes, sauf qu’ici dans l’apparent désordre, des dessins émergent, représentations rares, exceptionnelles, des femmes nus, les seins pendants, fesses imposantes, le ventre arrondi évoquant une possible grossesse. Elles sont associés à des mammouths comme la force avec la vie.

Sur un bloc, à l’aplomb du plafond aux tracés digitaux, encore un bison complet celui-là. Dans cette succession d’œuvres remarquables, certaines entrevues rapidement en parcourant la grotte, se sont effacées de mon souvenir, l’exhaustivité est impossible, à peine quitté un panneau on découvre un autre dessin, et au final, il ne reste que quelques images.

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Nous nous enfonçons dans la caverne, nous quittons la salle des peintures pour la salle des disques, l’attention fixée sur ces grandes concrétions, mais au fond de la salle nous dominons une vasque dans laquelle sont figées les empreintes de pas d’un adolescent. Ces pas ont plus de 12 000 ans, l’entrée de la grotte s’étant ensuite effondrée, et se situent à plus de deux cents mètres de l’entrée préhistorique. Je sais qu’il en existe dans les galeries profondes de Niaux, mais cette rencontre d’une empreinte fossilisée reste exceptionnelle, et émouvante. Cette trace de pied, plus encore que les représentations sur les parois, affirme la présence de l’homme, ici, à cet endroit précisément. Elle ne fait pas signe comme les mains négatives, elle est involontaire, sans but, juste un témoignage.

Bientôt, c’est le cul de sac. Le retour débute dans la galerie de l’Ours, devant une gravure de petite taille une trentaine de centimètres, mais particulièrement fine. Lemozi et Lorblanchet considère qu’il s’agit d’une tête d’ours brun. L’interprétation reste délicate, mais avec cette gravure s’ouvre un pan de la grotte où les représentations diffèrent de l’unité qui dominait jusqu’ici.

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Ainsi, pénétrant à nouveau dans la salle des peintures, il faut se baisser pour admirer l’homme blessé, un dessin rouge unique non par sa qualité esthétique mais par son contenu. La représentation est sommaire, un homme debout on reconnaît jambes et bras atrophiés, la tête bien ronde et les yeux. Le corps est traversé par de simples traits, et au-dessus, au contact de la tête, un signe aviforme, signe abstrait qu’on trouve à l’identique accompagnant un homme blessé dans la grotte de Cougnac, et gravé dans celle du Placard dont il a pris le nom : signe du Placard, qui fait toujours penser à un crabe stylisé, et dont toute interprétation paraît douteuse.

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Les rares représentations de l’homme dans l’art pariétal ont toujours ce côté frustre, inachevé, voire à peine ébauché. Créature informe, sans force, menacée, contrairement à la femme dont les images atteignent parfois la pure abstraction. Femmes que l’on va découvrir plus loin dans un merveilleux ensemble de peintures ocre sur plusieurs blocs associant main négative, ponctuations, motifs stylisés , que Leroi-Gourhan avait d’abord assimilés à des bisons. Une fois encore ces signes féminins sont proches d’un mammouth. À proximité, un très beau cerf.

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La main négative est sans doute une des plus belles de l’art pariétal, main de femme complète, accompagnée d’une douzaine de ponctuations. Elle est visible, comme faisant signe de nous arrêter pour admirer les autres figurations, ces courbes qui à l’instar des tracés digitaux du plafond sont assurément l’idée même de la femme que se faisaient les artistes il y a 29 000 ans dans cette région du Quercy.

On voudrait rester plus longtemps, comme en pâmoison mais déjà le guide nous entraîne vers l’ultime station, celle pour laquelle il a gardé du temps, celle pour laquelle il nous laissera longuement observer, admirer, le groupe restant absolument silencieux.

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Oui, voici après tant de beautés l’une des plus belles œuvres qui m’ait été permis de voir sous la terre : les Chevaux ponctués. C’est sur un morceau de paroi, lisse comme une lame qui se détache, dont le bord droit irrégulier a le dessin naturel de la tête et d’un poitrail de cheval. C’est un tableau visible de loin qui a servi plusieurs fois, on y devine derrière la magistrale composition, le tracé à l’ocre plus ancien d’un grand esturgeon. D’après le relevé de Lorblanchet ça fait 3,60 mètres sur 1,65 de haut, 263 motifs, 6 mains négatives, 2 chevaux, 212 points noirs, 29 points rouges, 7 doigts rouges repliés etc.

Je n’ai pas compté, je n’ai pas envie de compter, je veux seulement contempler la composition, les chevaux tête-bêche avec leur col noir et une toute petite tête caractéristique, la robe ponctuée de points noirs qui vont bien au-delà du corps des chevaux. Cinq mains négatives noires positionnées de façon équilibrée comme encadrant l’œuvre elle-même, une sixième décalée sur la gauche, accompagnée de trois points noirs horizontaux faisant signe pour arrêter le regard.

L’ensemble a été conçu, composé, avec un souci d’harmonie, d’où la sensation d’être devant, non plus quelques signes peints à la va-vite mais une œuvre mûrement réfléchi, comme une toile de maître accroché dans un musée.

A gauche des chevaux, le tracé d’un bison rappelle les dessins de la Frise noire mais dans l’ensemble j’ai l’impression d’avoir vu successivement les œuvres de plusieurs artistes. Le cheminement dans Pech Merle, le passage d’un secteur « noir » à un secteur « rouge » puis aux Chevaux accrédite cette idée, d’autant que les Chevaux ponctués ne ressemblent pas à celui peint au centre de la Frise noire.

Le guide après avoir commenté les divers éléments, nous laisse contempler le tableau. Plus de questions, seulement ce silence qui se prolonge. Je suis devant le tableau comme je me suis trouvé il y a peu devant ceux de Soulages dans son musée de Rodez. Je suis dans une relation esthétique avec les Chevaux ponctués qui met presque entre parenthèses l’âge de l’œuvre et son lieu d’accrochage au cœur de la grotte.

Je n’ai pas comme il arrive très souvent dans l’art pariétal, l’impression d’œuvres utilitaires, c’est à dire qui serviraient à des rites, magies, chasses, et pas seulement à la seule beauté. Si j’utilise parfois abusivement le mot artiste quand je décris une grotte, devant les Chevaux ponctués, ce n’est pas le cas. La beauté ne fait aucun doute, et l’intention artistique non plus. Je me tais.

Dernière image que j’emporte de Pech Merle quand le charme se rompt et que le guide, déjà, nous raccompagne vers la surface.

Thierry Guilabert

Notes aux confins (11)

Du 9 au 24 août

Ce n’était pas encore le déverdissement du feuillage, ni la chute des feuilles se détachant des arbres, ni cette vague anxiété qui accompagne notre perception de la mort extérieure, qui sera également la nôtre quelque jour. C’était comme une lassitude de l’effort d’exister, un vague sommeil envahissant les derniers gestes de l’action. Ah ! ce sont des après-midi d’une si douloureuse indifférence que, bien avant de commencer dans les choses, c’est en nous que commence l’automne.1

Orage matinal, le premier depuis une éternité, quelques gouttes de pluie sur un sol brûlé, presque noir à force d’être sec, un léger bruissement dans les feuilles et l’océan qui gronde. Mes tomates n’ont pas même mûri que quelque chose bouge, change, un signal dans les nuées qui zieute vers l’automne. On voudrait résister, regarder par dessus son épaule, comment c’était le printemps, les fleurs, le lin, et l’on a seulement sous les yeux une sorte de désastre jaune paille. Dis-moi, c’est quand le repos, et quand la paix retrouvée de l’esprit ?

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Souvent, je voudrais comprendre quelle est cette étrange force qui me tire du lit à sept heures du matin quand rien ne m’y oblige et me pousse à la table de travail. D’où ça vient ce qui me fait étranger aux autres, à mon père, à ma mère, à la plupart des gens qui me considère, une pointe d’inquiétude dans le regard, comme pas tout à fait normal ou bien tout à fait farfelu ? Pour ça je n’ai aucune réponse, mais la force, elle, n’a jamais fait défaut. Au contraire, on dirait qu’avec l’âge elle tend à s’accroître, s’étendre, taxant d’inessentielles les heures qui ne lui sont pas consacrées. Aussi pourrait-on parler de vocation, si le terme profondément religieux n’était pas devenu inusité.

A solidão da minha alma alargava-se, alastrava, invadia o que eu sentia, o que eu queria, o que eu ia a sonhar. Os objectos vagos, participantes, na sombra, da minha insónia, passavam a ter lugar e dor na minha desolação2.

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Trois mois déjà que nous sommes déconfinés, du moins le dit-on. Tous les espoirs de monde de demain qu’on retrouve noir sur blanc dans les chroniques du confinement qui se publient apparaissent comme les vœux pieux d’une période historiquement lointaine. Le monde en pire est celui que nous vivons, il reste que rien de tout cela n’est facile. Malgré vos masques et vos sachets, le vinaigre et la toile cirée, malgré la placidité de votre courage et votre ferme effort, un jour viendra où vous ne pourrez supporter cette ville d’agonisants, cette foule qui tourne en rond dans des rues surchauffées et poussiéreuses, ces cris, cette alarme sans avenir. Un jour viendra où vous voudrez crier votre dégoût devant la peur et la douleur de tous3.

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Il y a cette fracture entre ceux qui vivent dans la peur du virus et ceux qui insouciants se croient invulnérables, et nous au milieu, attentifs mais sereins. Cette fracture n’est pas seulement celle des âges, mais aussi des conditions géographiques, des zones d’expositions, du caractère de chacun. Même chez des proches je ressens une angoisse qui m’est absolument étrangère, je la comprends, je la respecte, mais je n’y céderai pas.

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Je déteste Oléron en cette pleine saison estivale, l’île entière un temple voué au tourisme et à la consommation, faire ses courses un calvaire, et les sentiers les plus reculés ne garantissent pas la solitude. Pour comble de malchance, la somme des jours de vacances qui me restent s’amenuise terriblement. C’est peu dire que je crains la reprise. Je parcours les vieux chemins la boule au ventre, colère rentrée, saudade de tous les diables et presque sous mes pas, un faisan, qui a échappé aux chasseurs confinés, s’envole dans un fracas de branches. Et trois poules grises s’échappent dans les buissons.

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Les derniers visiteurs de l’été sont partis ce matin laissant derrière eux un vide qu’il faut à nouveau apprivoiser. Il ne reste qu’un lambeau de vacances et quelques images, ce long bain dans une mer forte, ces marches dans la forêts où l’on croise les vestiges d’anciennes implantations depuis rendues à la nature, cette traversée de Bussac ou chacun au prix d’un terrain et d’un mobil home s’est offert son bout de paradis… Tout, d’ici peu, ne sera que silence.

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Le mur du Convento de Nossa Senhora da Esperança occupe la majeure partie de la photo, il est blanc mais en partant du sol, le premier mètre est gris foncé. Au pied du mur, un trottoir pavé de losanges. Sur ce trottoir et presque adossé au mur, un banc très simple aux traverses de bois sans doute vertes. Au-dessus du banc, à une hauteur d’environ trois mètres, se détache une plaque forgée noire composée d’une ancre marine et d’un mot Esperança. Plus haut, un globe lumineux.

Ici, à Ponte Delgado, sur la plus grande île des Açores, São Miguel, le 11 septembre 1891, à 20 heures précisément, sur ce banc, sous le mot Esperança précisément, l’un des plus grands poètes portugais, Antero de Quental, dont on ignore tout en France, s’est tiré deux balles dans la bouche.

Viver assim : sem ciúmes, sem saudades

Sem amor, sem anseios, sem carinhos

Livre de angústias e felicidades,

Deixando pelo chão rosas e espinhos

Poder viver em todas as idades ;

Poder andar por todos os caminhos ;

Indiferente ao bem e as falsidades,

Confundindo chacais e passarinhos4

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Cette sensation d’une aigrette de vent aux tempes qu’évoque Breton dans L’amour fou, je crois bien être à sa poursuite depuis toujours, du lever au coucher, dans chaque lecture et dans chaque paysage. C’est l’unique nourriture, l’unique qui vaille la peine, et tellement rare, le frisson qui justifie l’attente… Je cherche l’or du temps5. Quand j’étais enfant, c’est dans mes Jules Verne que le dénichais, ce pourquoi aujourd’hui je possède deux quasi intégrales des Voyages Extraordinaires, celle du Livre de poche qu’achetait mon grand-père paternel, celle des Éditions Rencontre de Lausanne, que j’empruntais à la bibliothèque municipale de Castres. Cinquante volumes que j’eus un jour la chance, comme on remet la main sur un trésor, de trouver chez un bouquiniste du Tarn.

É a última morte do capitão Nemo. Em breve morrerei também.

Foi toda a minha infância passada que nesse momento ficou privada de poder durar6.

*

Sur le Vieux Port de La Rochelle, sous les arcades, dans tout le centre-ville, des policiers municipaux circulent sur les vélos, inspectent la foule des vacanciers, chacun son voile. Même au cœur de nos villages insulaires le masque est devenue la norme, voire l’obligation, à ne plus se souvenir comment c’était avant, avant que nous fussions contraints de cacher nos visages, de mettre nos mains dans les poches, et d’éviter les embrassades. Nos habitudes mises au placard.

*

Le frigo a lâché. Les problèmes les plus terre-à-terre, le matériel, l’argent, le travail, tout ce qu’on voudrait mettre entre parenthèses et qui chaque fois, par surprise, nous sautent au visage, nous obligent à compter, soulignent le fragile équilibre des jours quand même il ne s’agit que d’objets du quotidien, de marchandises, et non de maladies, de pertes, de deuils, ce en quoi, peut-être, nous sommes des petites gens, des laborieux d’un peuple qu’aucun ruissellement n’atteindra jamais, mais Nous autres dans l’ombre, perdus parmi les grouillots et les garçons coiffeurs, nous constituons l’humanité7.

*

La lecture de L’homme au péril de lui-même de Jean-Pierre Tertrais m’a laissé plein de colères devant l’incommensurable bêtise de l’homme et du capital courant de concert, à perdre haleine, vers le gouffre, le gouffre tout proche. Nous avons tellement consommé, ravagé, détruit la planète, nous sommes tellement incapables ne serait-ce que d’imaginer une autre solution, que nous collaborons sans retenue à notre propre effondrement. Il m’arrive souvent de penser que nous ne méritons pas mieux.

*

Le ministre hante les studios de télévision, ce qu’il sait le mieux faire, signe infaillible que l’heure est proche, les temps venus, mais il a pris soin de nous faire parvenir un message par courriel afin que nous cessions de nous plaindre de ne recevoir de nouvelles que par voie de presse. Au demeurant je m’en moque, je ne lirai pas plus sa prose que je ne verrai sa tête sur les écrans, vingt ans que je ne reçois plus la télé.

*

Les grandes marées ont gommé mes tristesses, il ne reste que quelques heures autant ne pas les perdre à se morfondre, autant voir, malgré tout, la rentrée comme je l’ai toujours vue : un élan, des possibles, des chantiers à ouvrir, des galeries à explorer. Bien entendu, il y a la Covid, et je n’aurais jamais cru prolonger indéfiniment mes notes aux confins, mais à présent je tiens le rythme et je sais qu’il faudra être endurant.

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Marcher dans les forêts, écrire ; marcher au bord de l’océan, écrire ; marcher dans les rues d’une ville, écrire. Chaque année, à la même période, je consacre l’année nouvelle sur l’autel de l’écriture alors même que l’autre voix me susurre : O esforço nunca chega a parte nenhuma. Só a abstenção é nobre e alta, porque ela é a que reconhece que a realização é sempre inferior, e que a obra feita é sempre a sombra grotesca da obra sonhada8.

***

Thierry Guilabert

1Bernardo Soares (Fernando Pessoa), Livro do desassossego, 14 septembre 1931.

2Ma solitude grandissait, s’amplifiait, envahissait ce que je ressentais, ce que je voulais, et même ce que j’allais rêver. Les objets indistincts, qui participaient dans l’ombre à mon insomnie trouvaient une place et une souffrance au fond de ma désolation. Bernardo Soares, idem.

3Albert Camus, La peste.

4Vivre ainsi : sans jalousie ni nostalgies / Sans amour, sans désirs ni caresses / Libéré des joies et des peurs / Abandonnant sur le sol la rose et l’épine / Pouvoir vivre tous les possibles ; / Cheminer par tous les chemins ; / Indifférent au vrai et au faux, / Confondant l’oisillon et le chacal, Antero de Quental, Nirvana, (Trad perso)

5Épitaphe d’André Breton.

6C’est la dernière mort du capitaine Nemo. Bientôt je mourra à mon tour. /C’est toute mon enfance perdue qui, en cet instant, s’est vue privée de pouvoir durer. Bernardo Soares, idem.

7 ibidem

8 Nos efforts n’aboutissent jamais nulle part. S’abstenir – voilà la seule attitude noble autant qu’élevée, car elle reconnaît que la réalisation se révèle toujours inférieure [ à notre projet], et que l’oeuvre accomplie n’est jamais que l’ombre grotesque de l’œuvre qu’on a rêvée. Bernardo Soares, idem.

Notes aux confins (10)

Du 28 juillet au 8 août

Não peçam aos poetas um caminho. O poeta

não sabe nada de geografia celestial1.

Toute une année sans venir te voir, la tombe est toujours fleurie, voisine des champs, des meules de foin, des grands arbres, et plus loin les forêts, la montagne. C’est un très bel endroit pour reposer, mais que c’est long cinq ans d’absence.

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Chaleur étouffante, inconnue sur l’Atlantique, ça vous laisse fiévreux, la nuit entière la bouche ouverte à chercher l’air comme une carpe aux pieds du pêcheur. Malgré tout, je vais au musée Goya, revoir des œuvres que je connais depuis l’enfance, Velázquez, Goya, Picasso, et cet extraordinaire Combattant espagnol de Javier Bueno, peint en 1938 en hommage à un ami tombé sur le front de Madrid. C’est un musée à l’ancienne, de vastes salles fraîches, peu de visiteurs. Je regrette seulement qu’on ait mis en réserve pour les protéger, les gravures de Goya, la Tauromachie, les Caprices ou les Désastres de la guerre dont la fascinante cruauté m’a toujours paru le meilleur de son œuvre.

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Je me souviens d’un petit homme, tout sec, le visage coupé à la serpe, qu’on appelait l’hirondelle à cause de son allure. Marchant quotidiennement d’un pas décidé vers le Château d’Oléron, comme si ça vie en dépendait, et sans doute en dépendait-elle. Toujours le même chemin, la même course. Il est mort depuis longtemps de ne plus pouvoir marcher. Quand je « descends » à Castres, sur un chemin mille fois emprunté, c’est à lui que, de plus en plus, je ressemble.

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Hier, à Toulouse, librairie étrangère d’Ombres Blanches. Un mur entier d’auteurs de langue anglaise, un pan d’hispaniques, une bibliothèque d’italiens, je demande le rayon des portugais, tout en bas, au niveau du sol, une demi-étagère et là-dedans deux ou trois Pessoa, Saramago, Lobo Antunes, Lídia Jorge, ce à quoi se réduit toute la littérature portugaise (en portugais) dans une grande ville comme Toulouse.

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La Covid tourne en boucle sur les chaînes d’informations comme aux meilleurs jours du mois de mars, le masque qui ne servait à rien est devenu obligatoire parfois jusque dans la rue. On ose évoquer un reconfinement. Ce monde inhabitable menace de le rester, on sent bien quel genre de rentrée l’on nous prépare. Il fait 39,7° à l’ombre, et demain nous partons dans le Lot.

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Première nuit au Mas de Brezac, comme un bout du monde. Il fait frais, presque froid. Les brebis ont rejoint la combe avec ce bruissement très singulier que font les troupeaux dans l’herbe sèche, et presque en silence si cela a un sens pour des brebis. Tous les chemins sont de contes de fées, limités par de hauts murets de pierres blanches souvent plates, tellement anciens que des mousses les ont apprivoisés. Autour des chênaies, de la caillasse et du ciel. Je dois aux paysages les quelques joies que j’ai eues dans ce monde. Les hommes ne m’ont donné que des chagrins2.

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L’austère auberge des Mariniers dans le bas du village de Saint-Cirq Lapopie fut durant quinze ans la résidence estivale d’André Breton, comme elle est légèrement à l’écart du flot de vacanciers, et que le nom de Breton est un peu tombé dans l’oubli, rares sont ceux qui s’attardent devant son portail de fer rouillé qui semble un œil dardant ses rayons. Ce fut pourtant un haut lieu du Surréalisme, Saint-Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J’ai cessé de me désirer ailleurs disait Breton. À l’inverse, nous avons fui la foule masquée qui dévalait comme un torrent les vieilles rues d’un village par trop enchanteur.

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Quelques kilomètres suffisent pour passer du Lot enchanteur au bassin minier de Decazeville. On suit la route et on aperçoit bientôt de grandes traînées noires dans la gorge. Les maisons aussi sont de pierres sombres. Aubin montre des rues tristes qui portent parfois le nom d’un syndicaliste, des devantures définitivement closes et deux immenses cheminées, souvenirs du passé industriel et de la fusillade de 1869 où la troupe vint assassiner les ouvriers en gréve. À Decazeville, une affreuse zone commerciale avec son Géant Casino rouge immonde, donne sur le site de la Découverte. Il ne reste que le chevalement du puits central par lequel s’engouffraient les mineurs, et un colossal amphithéâtre reverdi, dont les étages descendent jusqu’à un lac tout bleu et profond. Sur les photos du monde ancien, la mine à ciel ouvert, des constructions partout, de la fumée noire, et des hommes, des femmes, des familles, dont on devine, en les croisant à peine, l’immense deuil, toujours porté, de cette vie d’avant.

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Ce qui diffère, en prenant de l’âge, dans cette petite semaine à laquelle nous rêvons toute l’année, partageant joies et peines, anecdotes et méchancetés d’usages contre ceux qui nous ont meurtris, c’est la teneur du dégoût que nous portons à notre monde moderne, occidental, notre fameux modèle économique et politique. Parfois, une grande conversation nous anime et la terrible explosion sur le port de Beyrouth dont nous voyons les images sur l’écran de nos téléphones, le plus souvent nous ne faisons que constater l’ampleur des dégâts. J’ai foi en l’Histoire, écrit Torga le 15 juin 1948. Aussi ai-je l’espoir qu’un jour, soulevée de dégoût, elle crachera sur notre époque.

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Dans l’abbaye ruinée de Marcilhac-sur-Célé, la visite est assurée par de jeunes bénévoles de je ne sais quelle association catholique, vêtues à la façon des scouts, et sous les ordres d’un religieux qui voudrait refonder ici un monastère, le monastère Bénédictin, par deux fois détruit durant la Guerre de cent ans et durant les guerres de religions. Quelle est la vie de ces jeunes catholiques, entre foi et aveuglement, quelle image ils ont de notre monde, quelles espérances ils partagent encore ? Toutes celles que je n’ai jamais eues ni connues et qui sans doute les préservent d’une trop grande lucidité.

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Dernière longue marche solitaire jusqu’à une ferme abandonnée, perdue dans la végétation, dont subsistent quelques murs et une sorte de trou maçonné qui devait être une glacière, ailleurs des cazelles abris de pierres sèches depuis longtemps rendus aux ronces. C’est un vieux pays comme je les aime et j’aurais pu rester, lisant à peine, écrivant peu et marchant des heures.

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Chevaux ponctués Pech-Merle (photo internet)

Le chevaux ponctués de Pech-Merle, que le guide nous laisse longuement détailler, sont l’une des plus belles œuvres que je connaisse de l’art pariétal. C’est un grand tableau sur la face d’un rocher, 3,6 mètres sur 1,65, avec deux chevaux l’un tourné vers la gauche, l’autre vers la droite, six mains négatives noires, sept empreintes de pouce rouges, 252 ponctuations, la grande majorité noires. C’est merveilleux d’équilibre et de maîtrise et c’est vieux de 29 000 ans. La visite masquée, le guide qui s’essouffle, n’enlèvent rien à la certitude de vivre à chaque fois, à fond de grotte, des rencontres uniques.

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La chaleur écrase le pays, rien ne bouge hormis les insectes et un lézard dans la pierraille. J’ai posé ma chaise à l’ombre, dos au puits pour profiter d’une petite climatisation naturelle. Nous n’avons rien fait qu’une courte promenade dans les rues étroites et fraîches de Figeac. La semaine s’achève. L’épaule, à l’image du monde, me fait souffrir.

Thierry Guilabert

1 Ne demandez pas aux poète un chemin, le poète ne sait rien de la géographie céleste. Adolfo Casais Monteiro, Permanência.

2Miguel Torga, 25 octobre 1942.

Notes aux confins (9)

Du 16 au 27 juillet

Fica-me esta melancolia… rebelde. Há momentos em me sinto sozinha, sozinha como alguém que está transido numa estação de caminho-de-ferro à meia-noite, sem saber de onde vem et sem saber para onde vai…1

L’usage que je fais des auteurs n’a rien de récréatif, depuis des lustres, un stylo à la main, je cherche dans le miroir du livre, à moins que je ne cherche seulement un itinéraire. Un auteur ne pénètre mon panthéon qu’à la condition de prendre part au travail, et à ce petit jeu chacun son importance, ceux qui m’accompagnent le temps de lire quelques volumes, ceux qui demeurent, s’éloignent et régulièrement resurgissent comme autant de nourritures indispensables, ces derniers, les plus précieux.

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L’été est la saison des amis, le reste de l’année nous ne voyons quasiment personne, repliés sur un carré de jardin, réfugiés, sauvages, insulaires. Les amis sont loin, très loin, plusieurs centaines de kilomètres, c’est pourquoi, leur venue est toujours un événement et leur départ une plaie ouverte qui tarde à cicatriser. Faut-il préciser, qu’ils sont rares, et l’amitié ancienne, du temps de l’adolescence, du temps où nous savions la formule.

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J’avais espéré que la Covid nous occuperait de moins en moins, finissant par devenir une simple péripétie, mais ce n’est pas le cas, les médias sont là pour nous maintenir sous tension même au cœur de l’été, nous rabâcher que la rentrée se fera sous son signe, et les gestes barrières et les interdictions et l’économie en berne, nos luttes entre parenthèses.

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Nulla dies sine linea, la formule de Pline l’Ancien souvent reprise par les écrivains, Zola l’a faite graver sur un linteau à Médan. Il m’arrive de détester cette idée, je voudrais à ma vie un autre viatique que celui-là, ces notes qui viennent en contrepoint d’une écriture à venir, d’un roman, d’un essai, d’un chantier qui s’engage sur du long terme, ces notes ont vocation à disparaître avec la maladie, à n’occuper qu’un temps, précisément un temps de désœuvrement, et voilà qu’elles sont tout l’espace, le proche comme le lointain, comme s’il n’y avait d’autres perspectives que le virus et qu’elles soient en quelque sorte une anamorphose de celui-ci.

Soit vous publiez et vous êtes soudain désert de ce que vous donnez aux autres. Totalement désert. Vide. Vous titubez dans le vertige et la peur. C’est ce qu’on appelle une promotion.

Soit vous scellez, vous avalez, votre vie intérieure devient intime au point d’étouffer, l’œuvre reste comme un poids dans votre corps, jusqu’au mal de ventre, jusqu’à l’amertume. Il n’y a rien entre les deux.

Ou l’amertume, ou le désert.2

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Il n’a pas plu depuis des semaines. La terre est sèche, l’herbe grillée. À nouveau, de longues après-midi écrasées de soleil, propices à la lecture. Un coin à l’écart où nul ne me dérangera. Un livre parmi les centaines qui me réclament. Mais dans les jaunes de l’été, l’annonce d’un péril imminent immensément mortifère et qu’on ne distingue pas, pas encore.

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Ce monde où nous avançons masqués, comment croire qu’il ne soit pas sorti d’un mauvais scénario de séries d’épouvante, une production à petit budget, les acteurs y jouent faux, la lumière est mauvaise, les décors inexistants, et pourtant une deuxième saison est déjà programmée. Nous aurions dû partir à Lisbonne la semaine prochaine, à la place de quoi je ne sais même pas si nous pourrons rejoindre Porto à l’automne. Combien de mois, combien d’années avant de retrouver la vie d’avant ? Mais peut-être sommes- nous embarqués avec pour tout billet un aller simple.

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L’aube déjà me trouve au travail, un peu de fraîcheur dans la maison, ça ne durera pas. Hier, on a voulu m’associer en tant que membre fondateur à un projet né de notre échec aux élections. Je vais refuser, je n’ai participé à rien, ce serait malhonnête, d’ailleurs contracter un engagement m’est aujourd’hui impossible, je ne supporte que le retrait, l’isolement, l’éloignement, rien ne m’importe davantage que mon coin de jardin, mon bureau, mes livres, ma famille et mes rares amis, et que l’on me laisse tranquille, que l’on me foute la paix, mon agenda est complet, des rendez-vous avec Torga, Pessoa, Quignard, Celan, Jaccottet, Steiner, et tant d’autres, à peine le temps d’écrire, d’observer la nature, de marcher en forêt ou sur le bord de mer, et si peu d’années. Ao agir com outros perco, ao menos, uma coisa – que é agir só3.

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Mon ami retrouvé m’a offert L’usage du monde de Bouvier, peut-être en souvenir des voyages que nous fîmes ensemble du temps de notre jeunesse, peut-être parce qu’il est un grand voyageur et moi un écrivain et qu’en ce temps-là j’avais l’ambition d’être les deux. C’est la contemplation silencieuse des atlas à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans qui donne ainsi l’envie de tout planter là4. Et muni d’une carte routière et après réflexion, une besace sur le dos, je fuguais. J’avais une dizaine d’année, nourri de Jules Verne et de Stevenson, de gravures des éditions Hetzel où chaque île était une promesse. Cette fois-là, je n’allais pas plus loin que la sortie de la ville. L’atlas me fit plus écrivain que voyageur. J’arrête les souvenirs faciles, à l’époque où la plupart des frontières nous est fermée. Mais peut-être un jour, comme deux petits vieux, prendrons nous la route pour une fin en beauté, à la Tolstoï qui plaque tout la nuit du 27 au 28 octobre 1910, maison, femme et enfants, et dans le froid erre quatre jours avant d’échouer dans la gare d’Astapovo et d’y mourir. Il a 82 ans.

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Nicolas Bouvier comparait son travail d’écriture à celui du cordonnier, lent, laborieux, mais il disait ceci de très beau : ce n’est pas le talent qui compte, c’est le courage. Ce pourrait être une devise de vie. Comment ai-je pu si longtemps passer à côté de cet auteur ? J’avais hérité du livre à la mort d’Huguette, mais il était resté dans ma bibliothèque sans que je l’eusse ouvert. Et à nouveau on me l’offre.

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Torga à la date du 15 mars 1943, note dans son journal : Chaque fois que je termine un poème, je suis terrorisé par cette idée : et s’il m’arrivait de ne plus en écrire aucun. C’est la même peur qui me ronge quand j’achève un manuscrit, roman ou essai, publié ou pas : vais-je trouver la ressource pour recommencer d’ici quelques semaines ou quelques mois ? Rien ne me paraît moins sûr que cette reprise, et le fait qu’elle ait toujours lieu depuis plus de vingt ans ne retire ni doute ni angoisse. Humeur et sommeil s’en ressentent cruellement. Cette nuit encore, il a fallu veiller.

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On m’a raconté des histoires du confinement où des gens soudainement seuls, isolés de leur famille, leurs amis, ont vu resurgir des souvenirs traumatiques de leur enfance, violences, viols, deuils. Toutes les fois que j’évoque cette période étrange, c’est pour noter combien elle a, pour beaucoup, profondément divisé la vie en un avant et un après. Il nous manque le recul pour en juger puisque nous sommes toujours dans cette angoissante dictature sanitaire qui nous abreuve, de chiffres, de menaces, d’injonctions, qui maintient à l’arrêt toute la vie sociale et culturelle de ce pays. Et comme toujours, l’insupportable orgueil français : se croire les meilleurs et prendre nos voisins pour de fieffés imbéciles.

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Une nuit sur deux le sommeil m’abandonne sur le bord de la route, plus encore depuis que mon épaule gauche me fait souffrir. Je tourne des heures dans mon lit. Je maudis cette inconstance qui m’a trop longtemps tenu loin du cabinet médical à espérer voir le mal s’évanouir de lui-même. Je me console en affirmant : ce que perd le sommeil, l’écriture le gagne, affirmation rien moins que présomptueuse. J’ouvre un livre de poète, Jaccottet, Char, Celan, et picore là-dedans une raison de vivre plutôt que de mourir. Für-niemand-und-nichts-Stehn5. Et tout ce temps, que tu ne soupçonnes pas, tu dors paisiblement dans la chambre à côté.

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Le lin fauché, le domaine du Treuil est une vaste jachère, s’en est fini. Demain, nous prenons la route du Tarn, puis du Lot, la fournaise. On y annonce des températures avoisinant les 40 degrés. J’ai acheté les fleurs. Au pied de la montagne, le petit cimetière. Je passerai te voir.

  

Thierry Guilabert

1Me reste cette mélancolie… tenace. Il y a des moments où je me sens seule, seule comme quelqu’un en transit dans une gare à minuit, sans savoir d’où il vient ni où il va. Vasco Graça Moura, Duas mulheres em novembro, trad perso.

2Pascal Quignard le solitaire, rencontre avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Les Flohic.

3En agissant avec d’autres, je perds au moins une chose : la possibilité d’agir seul. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) idem.

4Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

5Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien. Paul Celan, Renverse du souffle, trad Lefebvre.

 

Notes aux confins (8)

 

Du 29 juin au 15 juillet

Die Welt is fort, ich muß dich tragen1.

Dans notre petite commune, une histoire s’est achevée, celle d’une équipe atypique innovante, pas conformiste pour deux sous, compétente au possible, à laquelle j’ai eu la chance de participer et que le scrutin renvoie aux oubliettes. Comme toujours, ce qui est différent, ce qui dépasse d’une tête le troupeau, n’arrive aux affaires que sur un malentendu et ne s’y maintient pas. Le raisonnable, l’ordre, la sécurité et la bienséance règnent, et m’isole un peu plus chaque jour dans mon pré carré, mon îlot de résistance.

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Une heure dans la forêt de l’Ecuissière en sortant de la journée de boulot. Pas âme qui vive sur le chemin ombragé. La lumière tombe à travers les arbres jusqu’aux fougères. Respire à fond, secoue-toi des scories des heures mal consumées. Dos voûté pour passer sous les branches, un poids pèse sur mes épaules dont j’ignore de quelle eau lourde il se compose, une grisaille peu définie, une vague tristesse.

*

Il me faudra toucher aux amarres de l’être2, m’allonger sur le sable, le ciel par dessus moi pesant comme un abîme, le grand tableau d’Anselm Kiefer, Ordres de la Nuit, qui me fit impression un jour à Bilbao, il criait, il criait, Vous n’entendez donc pas, vous n’entendez donc pas la voix épouvantable qui crie partout à l’horizon et qu’on appelle ordinairement le silence3. La tâche à accomplir, immense, surhumaine, je ne cesse de m’y aboucher et ne cesserai pas. Artiste, c’est peut-être avoir en tête, quoi qu’il advienne, la formule de Virgile : flectere si nequeo superos acheronta movebo4.

*

J’ai enfourché la bicyclette et pédalé dans la fraîcheur du matin, à travers bois et vignes, jusqu’au collège, trois-quarts d’heure d’enchantement. J’aurais pu continuer, je n’allais pas vite et n’avais aucune envie d’arriver. Il reste une cinquantaine d’élèves, les heures s’allongent démesurément. Demain, fin de partie.

*

No tempo em que festejavam o dia dos meus anos

Eu era feliz e ninguém estava morto5.

À jamais, mon anniversaire est une douleur, depuis que j’y perdis ma sœur, il y a cinq ans, un jour de décembre gravé au burin. Il suffit de relire deux vers de Pessoa, immédiatement je me ferme, le creux du ventre me tord, caractère discontinu du deuil comme disait Roland Barthes, et il ajoutait : Maintenant, parfois monte en moi, inopinément comme une bulle qui crève : la constatation : elle n’est plus, elle n’est plus à jamais et totalement6. Moi, parfois, je pense que ma sœur était un chemin perdu au-dessus de la mer7.

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*

Matisse, un travail d’une vie pour atteindre au plus simple, au plus vrai, tant je crois à la locution latine : Simplex sigillum veri, dit à Aragon, à plus de soixante-dix ans : J’ai travaillé des années pour qu’on dise : Matisse, ce n’est que ça… ! Oui, il faut bien une vie pour atteindre un peu le simple, ce simple qu’on retrouve parfois, mais alors dénué de toute démarche, de toute expérience, de tout voyage, dans la naïveté de l’enfance ou celle du fou. Les portes et les visages que Paul Duhem peignit en série, dans l’institution La Pommerais en Belgique, soixante-dix ans passés lui aussi, et qui me laissèrent subjugués, c’était l’explosion sur la feuille de l’intériorité d’un homme privé du filtre de la raison, et il faut bien toute une vie d’effort pour se glisser ou seul l’enfant et le fou se glissent. Et encore, je ne sais quel sens cela pourrait avoir en littérature, à moins de comprendre les vers de Paul Celan.

S’il venait,

venait un homme,

venait un homme au monde, aujourd’hui, avec

la barbe de clarté

des patriarches : il devrait,

s’il parlait de ce

temps, il

devrait

bégayer seulement, bégayer,

toutoutoujours

bégayer.8

*

C’est la monotonie des jours, celle si bien évoquée par Pessoa, A monotonia, a igualdade baça dos dias mesmos, a nenhuma diferença de hoje para ontem9, cet ordinaire dans l’extraordinaire du confinement, qui nous a permis d’ouvrir les yeux sur d’infimes événements qui le plus souvent nous laissaient indifférents. Ainsi, chaque floraison, ainsi la couleur des champs, celle du ciel, le bruit du ressac, les branches qui remuent. Dans la cellule du prisonnier, le passage d’une fourmi, pour peu qu’on s’y attarde, c’est l’opportunité d’un récit.

*

Le collège est une coquille vide, sans élèves, juste notre présence pour officiellement préparer la rentrée prochaine. De longues heures où je laisse mes pensées vagabondes, où je lâche la bride. Comme Bernardo Soares à son bureau d’aide-comptable, rua dos Douradores, dire : Je divague et je trouve, je trouve parce que je divague10. Mais peut-être, je ne vais rien trouver, seulement me détacher lentement de cette année particulière, entrer dans l’été, et six semaines durant me tenir le plus loin possible d’ici.

*

Toute traduction est une trahison, à la fin du livre de Ferreira de Castro, A selva, apparaît Elias, jeune juif que Cendrars, dans sa superbe version française, va aussitôt affubler de traits à caractère antisémite, allant jusqu’à inventer des phrases entières absentes de l’original : Comme beaucoup de sa race il n’arrivait pas à satisfaire son insatiable curiosité des choses d’autrui. Là ou Ferreira écrit seulement : vivia sempre em bom humor, dando constantemente trânsito a sua curiosidade e, na aparência só preoccupado com a parte externa dos acontecimentos11. On sait peu que Cendrars était antisémite, on admire le poète et l’aventurier, mais derrière, l’auteur de Bourlinguer, à l’image de bien des intellectuels de son époque, il écrivait à l’été 1936 : il faut, par ces temps de désordre et de bourrage de crâne, traverser [la France] en chemin de fer de bout en bout pour comprendre que malgré le malheur des temps et les menaces de dictature d’un gouvernement de Front populaire, ce verger n’est pas encore entre les mains des Juifs12… On comprend mieux les entorses à la traduction qu’il se permettra deux ans plus tard.

*

Par une coïncidence amusante, la culture du lin, paysage à ma fenêtre évoqué depuis le début de ces notes, a laissé des traces dans la langue portugaise (mon apprentissage quotidien) – ainsi l’expression é um sarilho que l’on peut traduire par : c’est un sac de nœuds, fait directement référence aux bobines de lin dont le fil n’arrête pas de casser, ou de s’entortiller, et urdir uma trama, qui littéralement veut dire ourdir une trame pour tisser le lin, est devenu en portugais : tramer un complot ou intriguer en politique.

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Nuit blanche, les moustiques n’ont cessé de me harceler jusqu’à ce qu’au final je renonce au sommeil. Tu dormais, j’ai rejoint le bureau et ce que René Char appelle la nuit talismanique, Faute de sommeil, l’écorce écrit-il ou encore ceci : Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres ? À cinq heure et demi, les oiseaux ont débuté leur journée et le ciel à peine s’éclaircit. Premier café, comment vais-je rallier le soir ? Muni de quelles forces ? Accoudé à la table, privé de repos mais pas de livres, nos traces prennent langue13.

*

La migration estivale bat son plein, plus précoce encore que les années précédentes, plus menaçante peut-être tant l’avenir est incertain. L’île est saturée. On a jeté de la vitesse dans quelque chose qui ne le supportait pas14. La terre est sèche, j’ai tondu le grand champ où je trouve refuge. Demain, à mon tour, je serai en congé de la mauvaise part.

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Je ne reconnais pas mon île, jamais je ne l’ai vue prise d’assaut à ce point. Sur les chemins des masques laissés à terre, balises contemporaines, jusque dans la passe Saint-Severin où se cache un cimetière de blockhaus dévoré par les chênes verts. Ils servent de galeries d’exposition à quelques graffeurs en mal de murs. Mon esprit en rideau, je ne parviens pas à travailler, à peine à lire. Impossible d’écrire, de penser dans la tête avec un crayon15.

*

Parcouru la digue Pacaud à Saint-Trojan, le temps de digérer les mauvaises nouvelles, le masque obligatoire, les licenciements massifs et tout ce qu’on nous promet pour demain.

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Thierry Guilabert

1Le monde est parti, il faut que je le porte. Paul Celan, La renverse du souffle.

2Formule de Lacan.

3Lenz, Georg Büchner.

4Si je ne peux remuer le ciel, je secouerai l’enfer. Virgile, Enéide, VII, 312.

5 Du temps où l’on fêtait mon anniversaire, j’étais heureux et personne n’était mort. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa).

6Roland Barthes, Journal de deuil

7Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses.

8Paul Celan, La Rose de Personne, Tübingen, janvier, trad. Martine Broda.

9La monotonie, la morne identité des jours succédant aux jours, la différence absolument nulle entre hier et aujourd’hui… Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do Desassossego.

10Idem.

11Il était toujours de bonne humeur, cédant constamment à sa curiosité et en apparence seulement concerné par les événements concrets. (Trad perso)

12Cité par Miriam Cendrars dans son livre Blaise Cendrars, Balland 1984, chapitre 31.

13René Char, La nuit talismanique.

14Idem.

15Pascal Quignard, Pascal Quignard le solitaire, Les flohic.

Notes aux confins (7)

Du 14 au 28 juin

Dentro da capoeira de onde irá a matar,

o galo canta hinos à liberdade porque lhe deram dois poleiros. 1

Premier retour en ville après trois mois, La Rochelle m’a paru grouillante, peu de masques mais des files d’attente devant les boutiques de mode, des rues saturées de piétons, comme si la seule consommation pouvait nous sauver des affres du confinement, faire disparaître les cicatrices que je cultive. J’ai rendu une courte visite à ma libraire de La rumeur des âges, mais je n’avais pas la tête à explorer les piles d’ouvrages anciens. J’ai franchi le seuil des Saisons mais il y avait trop de monde et je ne cherchais rien. Le retour m’a paru triste et j’ai gardé l’humeur chagrine toute la soirée, comme on se sent étranger à une fête que l’on ne comprend pas, Ainsi arrive-t-il à un promeneur égaré de surprendre une cérémonie sauvage et incompréhensible2.

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*

Em Agosto, realmente, o linho amadurece. Nos curtos meses que a natureza determina, tira ao sol o mais calor que pode e enche-se dele. Depois dá sinais de cansaço, e morre.3

Le lin est roussi, les grands champs sont passés du vert au mauve au jaune et maintenant ce presque roux un peu triste qui sonne la fin du cycle. Mauvais dimanche. Mais je retrouve, par hasard, dans le journal tenu par Miguel Torga pendant soixante ans, une annotation sur la vie et la mort du lin, comme deux écritures dialoguent, l’une répondant à l’autre. Ainsi chacune de mes lectures inscrite dans mon métier d’écrire, est indissociable de l’écrit, infuse dans l’écrit.

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*

Mais que faire des échecs, de la multitude de lettres reçus, refus de manuscrits, votre texte ne nous a pas convaincu ? Que faire avec ça qui se répète depuis vingt ans et chaque fois me renvoie un genre de médiocrité, d’insuffisance, d’insignifiance, que les livres publiés, les bonnes critiques, les louanges, n’atténuent en rien ? Que faire de cette voix négative dont parle Torga ? Longtemps, les échecs n’étaient que des obstacles, et les obstacles se franchissent… L’âge aidant, solidifiés épaissis, les voici murailles, remparts et parois. On les observe, les examine avec crainte et respect, on cherche une faille, une fissure, une anfractuosité par laquelle se glisser. En vain, c’est tout d’un bloc, lisse, ça vous rejette dans le camp des laborieux. Et ceci encore me foudroie : Une semaine à polir cet ouvrage. Pendant ce temps, pendant ces sept jours de fièvre, dans son atelier en face de chez moi, un menuisier a fabriqué une charrette4.

*

De très longues files de voitures sortaient de l’île hier, on aurait cru un week-end du mois d’août. Peut-être le retour généralisé des élèves en classe, avec un protocole à peine allégé, est-il responsable de ces bouchons. Les quinze prochains jours promettent d’être difficiles mais comme horizon lointain, Porto cet automne.

*

A selva, de Ferreira de Castro, plonge au plus profond des forêts, et s’il décrit la forêt amazonienne je ne peux m’empêcher d’y retrouver d’autres voisinages, d’étroits sentiers qui, à quelques pas de la maison, ont l’air de traces dans la jungle pour peu qu’on ait l’imagination féconde et le besoin de fabriquer des mythologies. Et tout autour de cet îlot habité, bruissait la forêt, infinie dans son étendue, mais là, toute proche, prête à envahir cet îlot perdu, prête à l’étouffer dans son étreinte, à le déborder, à l’engloutir. On subissait l’influence de ce voisinage. Une menace pesait sur vous, une surveillance énigmatique. De sentir vivre si près, le monstre, de l’entendre respirer vous donnait la panique. On avait envie de fuir, d’échapper à cette hantise. Le regard se détournait vers le ciel afin de découvrir un champ libre, de la vastitude, de l’apaisement, de l’espace, mais il revenait sans cesse à la forêt taciturne5. Et tant pis s’il ne s’agit que de quelques bois ou de forêts de pins et de chênes vert, lumineuses et tranquilles.

*

Chaleur estivale, par bonheur, ici, il y a toujours de l’air. Le Diário de Notícias annonce de nouvelles mesures de confinement à Lisbonne, très mal perçues par la population déjà éprouvée par la vague précédente. L’espoir de sauver, même partiellement la saison touristique s’éloigne. En France, selon que vous soyez utile ou pas à l’économie, le protocole sanitaire est plus ou moins strict ; rigide dans l’éducation, très souple dans l’entreprise. Comme prévu, le monde meilleur promis un soir de mars par un président de la république transfiguré est remis aux calendes grecques. Et partout, pression médiatique oblige, on maintient une angoisse pesante et rentable sous forme d’avertissements, de deuxième vague à l’automne, qu’on ne saurait, qu’on ne pourra éviter. Ainsi va le nouvel Eldorado sanitaire.

*

Forêt vierge, c’est la traduction du livre de Ferreira de Castro, A selva, par Blaise Cendrars vers 1938. À cette époque, Cendrars en est déjà à son septième voyage au Brésil. Cette fièvre du Brésil, ce souffle propre à Cendrars étonne Ferreira de Castro : (…) nous avions tous les deux sillonné les mêmes mers, débarqué dans les mêmes ports, foulé à peu de choses près les mêmes routes de la planète, et cependant le monde dont il me parlait était si différent du monde que moi j’avais vu. Et je suivais son discours comme si je revenais, de nombreuses années après mon départ, en un lieu où tout se serait modifié pendant mon absence… Quant au livre, Cendrars s’est servi d’une traduction littérale de Jean Coudures sans avoir recours à l’original. Cendrars en quelque sorte donne forme et style, son propre imprimatur sur le roman en s’éloignant parfois par méconnaissance, parfois par transposition du vocabulaire colonial français, de l’expérience de Ferreira de Castro dans les plantations de caoutchoutiers, l’univers des seringueiros. Mais l’emprise de la forêt emportent tout, et rien n’est plus difficile à écrire.

Ah! quanto a dir qual era è cosa dura

Questa selva selvaggia e aspra e forte,

Che nel pensier rinova la paura6

*

Combien de fois m’a-t-il fallu déchanter ? Un gros éditeur vous appelle, il pense vous publier, il a besoin d’un dernier avis, et le dernier avis est négatif. Un autre, qui a pignon sur rue, ses bureaux dans une belle artère parisienne, édite votre livre, en accepte un second, paye l’avaloir et patatras se sépare de sa directrice de collection et en profite pour vous laisser sur le carreau. Ne vous est-il jamais arrivé de sentir que vous êtes près, que vous allez parvenir dans un instant au but, ajourné et éternellement poursuivi des années durant, parvenir au projet qui fait en même temps votre désespoir et votre espoir, d’étendre la main pour l’attraper dans une joie indescriptible et soudain, de tomber sur le dos, les doigts fermés sur le vide, tandis que le but et le projet s’éloignent tranquillement, au petit trot de l’indifférence, sans même vous lancer un regard ?7 J’ai appris à ne rien croire acquis dans ce domaine. Aussi longtemps que le livre ne tient pas dans mes mains, le livre n’existe pas.

*

À huit heures du soir, l’eau dans l’anse de La Perroche, presque trop chaude, me délivre des longues heures au collège. C’est comme si, lessivé, je me débarrassais d’une sale journée. Je n’ose écouter les oiseaux de mauvais augure qui prédisent une rentrée de septembre aussi difficile que cette fin juin.

*

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D’où vient cette passion pour un si petit pays, d’aucun de mes aïeux, peut-être seulement ce sentiment du cœur qu’on dit intraduisible, qui n’appartient qu’aux portugais, a saudade, que je comprends et partage depuis toujours. Ce n’est ni le cinquième empire, ni la patrie perdue, ni Camões et la gloire ancienne qui me manquent, mais des visages et des lieux, des rues que je parcours, des chemins que j’emprunte pleins de fantômes et de silence. Sans cesse je reviens sur mes pas, regarde par-dessus l’épaule, m’adosse à un mur, à un arbre, revois, peine et plaisir mêlés, ceux qui m’accompagnaient et se sont absentés. Il arrive, maladie de l’âme, que j’amène là un ami et suive avec lui le chemin, juste au cas ou, juste pour plus tard, me souvenir. Vice de poète que je retrouve identique chez Gustave Roud : Cent fois j’ai repris la même route, sachant bien pourtant que ce ne serait plus jamais la même, qu’elle n’irait jamais plus vers toi. Cette route toujours vide aux yeux des autres hommes,elle est peuplée de mes attentes. Chaque pas que j’y pose y suscite quelque fantôme. Je marche parmi le mensonge de ces présences qui me suivent en pleurant.8

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***

Thierry Guilabert

1Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do desassossego.

2Philippe Jaccottet, Cahier de verdure.

3En août, c’est vrai, le lin mûrit. Pendant les quelques mois prévus par la nature, il arrache au soleil toute la chaleur novembre qu’il peut et s’en gave. Puis il donne des signes de fatigue et meurt. Miguel Torga, Diário I, 1934. Trad. Claire Cayron.

4Idem, 10 novembre 1936.

5Traduction de Blaise Cendrars.

6Ah quelle est difficile à peindre avec des mots / cette forêt sauvage, impénétrable et drue / dont le seul souvenir réveille ma peur. La Divine Comédie, chant premier, Dante.

7António Lobo Antunes, Le cul de Judas.

8Gustave Roud, Pour un moissonneur.

 

Notes aux confins (6)

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Du 29 mai au 14 juin

Só o Tedio, que é um desdém, douram de uma semelhança de contentamento a nossa (…)

Fagos fátuos que a nossa podridão gera são ao menos luz nas nossas trevas1.

Seul mon esprit demeure confiné, le reste d’interdictions peu ou prou a été levé, en cicatrices le protocole sanitaire, la très probable annulation du voyage à Lisbonne cet été, l’application de traçage et autres joyeusetés, mais pour reprendre la phrase de Robert Bresson : Je ne suis pas sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence, je suis même convaincu du contraire, qu’il reste là des territoires entiers, mille ressources à creuser ardemment pour un livre à faire et mon livre qu’on y sente l’âme et le cœur, mais qu’il soit fait comme un travail des mains2. C’est sans doute pourquoi je ne me résous pas à clôturer la période, à mettre un point final, à passer à autre chose

*

Je vois que ce temps, qui n’était pas mort mais riche de possibles, m’a laissé sur le flanc, et pas seulement moi, partout des gens désarçonnés, perdus, sans contact, ne remettant pas la main sur ce qu’ils croyaient la vraie vie. Et qu’ont-ils perdu qu’ils possédaient durant le confinement ? L’usage différent du temps, de l’espace, du silence, pour d’autres l’absence d’un horaire, d’un travail, d’un patron. Mais me dira-t-on, c’est là problèmes de riches, beaucoup ont travaillé, sauvé des vies, assuré le ravitaillement, la vente, n’ont eu aucun loisir et je n’ai rien à répondre, mais c’est un fait, je ne me sens pas coupable. Comme il m’était demandé, je suis resté chez moi, et c’est ce chez moi, cette proximité même, qui aujourd’hui me fait défaut.

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Le champ devant chez nous, rouge de coquelicots, est devenu une attraction pour les promeneurs. Ils s’arrêtent sur la petite route et immortalisent le paysage. Pessoa, inversant la proposition d’Amiel, dit que l’état d’âme est un paysage, et il n’est pas faux de penser que selon nos humeurs telle lumière paraîtra douce et l’autre crue et la mer dans laquelle nous marchions tout-à-l’heure accueillante, ou menaçante. Ainsi je peins avec les couleurs changeantes de mon être.

*

Et si ailleurs dans le monde, la fin du covid ouvrait une période d’instabilité sociale, de crises majeures. C’est un beau moment, que celui où se met en mouvement un assaut contre l’ordre du monde3. Aux Etats-Unis des émeutes embrasent tout le pays en réaction à un crime policier raciste. Incendies, affrontements, Trump est aussi incapable de gérer une crise sanitaire qu’une crise sociale. On s’étonne même, là-bas, que la police s’en prenne à la presse. Il est vrai que chez nous la violence policière et les tirs sur des journalistes sont monnaie courante.

*

Cette phrase de l’auteur Mozambicain de langue Portugaise Mia Couto dans L’accordeur de silence : plus il est inhabitable, plus le monde est habité, que l’on peut entendre de deux façons différentes, plus il y a d’habitants moins la terre est vivable, ou, et c’est la signification que je retiens, plus la terre est inhabitable, désert, contrées arides, hautes montagnes, îles perdues, plus elle est habitée par l’esprit des lieux et parle en nous.

*

Hier dans le monde, ici aussi, la sainte colère.

*

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Mars 1930, manque d’inspiration, besoin de nouveaux espaces, de nouvelles couleurs, Matisse fuit à Tahiti, il a déjà soixante ans. À Papeete, il se lie d’amitié avec Murnau qui tourne dans la douleur son ultime film Tabu. Il est subjugué par la beauté du pays, pour autant il ne peint pas. Retour en France trois mois plus tard. Je suis revenu des îles les mains absolument vides, dit-il à Brassaï, Il est curieux, n’est-ce pas, que tous ces enchantements du ciel et de la mer ne m’aient guère incité tout de suite.Mais la lumière et les couleurs le travaillent souterrainement, cinq ans avant qu’il n’accouche de ses premières œuvres directement inspirées par la Polynésie et encore dix ans avant les papiers collés de Polynésie, la mer où l’on retrouve l’artisanat des Tifaifai, ces sortes de patchworks traditionnels. Ainsi, dans son grand âge, il innove, découvre l’art imitant la nature, les arabesques des feuilles de l’arbre à pain, les oiseaux, les algues, le bleu, et l’abstraction. Alors, je me dis : rien n’est joué, à mon âge on peut encore parier sur l’avenir, mon Tahiti sera peut-être le Sahara où le Portugal ou les montagnes de l’Atlas. Il existe une marge, aussi étroite soit-elle, pour chercher, trouver, créer. Comme dirait Pinget, il existe un temps neuf.

*

Que d’heures passées à ne rien faire sinon observer le vent dans les feuilles. Le vendredi, pas d’élèves au collège, mais je suis comme d’astreinte à écouter le silence du couloir, à regarder la Rubalise se gonfler comme une voile. Je voudrais écrire des phrases intelligentes et sensibles, et l’étau qui m’enserre brise ma volonté, ni allant ni élan, juste une brume tenace qui rechigne à se dissiper. Je pourrais chercher dans Cioran de quoi m’enfoncer davantage, un aphorisme définitif et un peu surjoué mais Lautréamont me rappelle à l’ordre : Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous4. Et puis, n’exagérons pas, dans une heure je marcherai dans la forêt, je serai soûl de vent et d’écume, j’aurai devant moi tous les chemins du monde.

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Victime collatérale du confinement, notre voyage estival à Lisbonne est annulé, reporté à une date ultérieure. J’en suis triste mais c’était inévitable. Si la vie a repris une soi-disant normalité, il s’en faut de beaucoup que tout recommence comme avant. Et le Tage m’apparaît comme un Sud lointain : Lorsqu’on ressent trop vivement, le Tage est un Atlantique innombrable, et la rive d’en face un autre continent, voire un autre univers5.

*

Toujours Pessoa : Je connais de grandes stagnations. (…) Il se produit en moi une suspension de la volonté, de l’émotion, de la pensée, et cette suspension dure des jours interminables6. C’est un état partagé surtout depuis le déconfinement, une impression tenace de vide, un arrêt brutal de mes gestes, de mes pensées, une suspension dit-il, un mur aussi infranchissable qu’invisible, et quelle issue pour ce qui n’est pas même une attente ? Je tombe quasiment par hasard, mais est-ce un hasard, sur cette autre phrase d’Yves Bonnefoy : Sommes-nous condamner à ne rien pouvoir dire de ce qui nous importe le plus ?7 Voilà, cette suspension, c’est l’impossibilité même où je me trouve de dire ce que je veux dire en espérant pourtant réussir à le dire… Ne pas oublier qu’en portugais comme en espagnol, espérer et attendre sont un même verbe.

*

Longo foi o caminho e desmedidos

Os sonhos que nele tive.

Mas ninguém vive

Contra as leis do destino.

E o destino não quis8

Un extrait du Requiem por mim, dans l’ultime volume du Diário de Miguel Torga, si je le traduis c’est qu’il dit mieux que je ne saurais le faire la peur de l’échec. On a beau essayer, on n’ira pas plus loin, on est déjà sur le déclin alors qu’on visait très haut, trop haut. Peut-être faut-il se résoudre à ce constat et ce serait la seule voie pour ne pas mourir aigri. Oui, refluer doucement, les pieds bien ancrés au sol, ne concéder qu’un mètre après l’autre, que ce soit presque imperceptible au regard du chemin parcouru, Qui parle de vaincre ? Tenir est tout9.

*

Chez Torga, cette résolution inébranlable, il publie à compte d’auteur, livre après livre une œuvre sans concession, et dans le même temps, un doute affreux ne cesse de l’habiter : O meu desalento vem duma voz negativa que me acompanha desde o berço et que nas piores horas diz isto : Nada, em absoluto, vale nada10. Combien ce doute quotidien, permanent, plus qu’un exercice spirituel, est consubstantiel à l’écrivain ; du moins, à ceux que je considère écrivains.

*

À quoi correspondent ces petites notes que je tiens depuis trois mois, à quel besoin, quelle nécessité ? Est-ce en attendant mieux, comme on dit : faute de grives on mange des merles ? Ou est-ce là un dialogue à façon entre lectures et entre langues. Comme l’a dit George Steiner, disparu juste avant le confinement, pour lire, il faut absolument avoir un stylo à la main, et il ajoute : il faut prendre des notes, il faut souligner, il faut se battre contre le texte en écrivant en marge : « Quelles bêtises ! Quelles idées ! » Il n’y a rien de plus passionnant que les notes marginales des grands écrivains. C’est un dialogue vivant. Érasme a dit : « Celui qui n’a pas de livres déchirés ne les a pas lus. »11Oui, j’aime assez l’idée qu’il s’agisse de notes marginales c’est à dire essentielles.

*

Véritable temps de chien comme il arrive parfois en juin, des rafales à 100, des trombes d’eau, du froid, des branches cassées, des feuilles partout. L’été est histoire ancienne. Un ciel mauvais installé à demeure.

***

Thierry Guilabert

1Si l’Ennui, qui est distanciation, et l’Art, qui est dédain, dorent d’un semblant de satisfaction notre (vie)…

Ces feux follets qu’engendre notre pourriture sont, du moins, une lumière au milieu des ténèbres.

Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Le livre de l’intranquilité.

2Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.

3Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

4Lautréamont, Poésies I.

5Quando se sente de mais, o Tejo é Atlântico sem número, e Cacilhas, outro continente, ou até outro universo. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Le livre de l’intranquillité.

6idem

7Yves Bonnefoy, L’improbable.

8Long le chemin et démesurés / Les rêves que j’ai eus. / Mais personne ne vit / Contre les lois du destin. / Et le destin n’a pas voulu. Miguel Torga, Diário XVI, 1993. Trad perso.

9Rainer Maria Rilke, Requiem pour Wolf Graf.

10Mon découragement vient d’une voix négative qui m’accompagne depuis le berceau et que dans les pires heures dit ceci : Rien, rien du tout, ça ne vaut rien. Miguel Torga, Diário I, 6 juillet 1936.

11George Steiner, Un long samedi, entretiens avec Laure Adler.

Notes aux confins (5)

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Du 14 mai au 28 mai 2020

C’était une dérive à grandes journées, ou rien ne

ressemblait à la veille ; et qui ne s’arrêtait jamais1.

Reprendre le travail ne se fait pas sans d’énormes contraintes, protocole de distanciation, périmètres de récréation, parcage, sens de circulation, le tout pour accueillir quelques élèves, accueillir non, garder, enfermer, maltraiter plutôt, sans parler du port du masque toute la journée. Nos rapports sociaux, à l’ère du sans-contact renvoient à des archaïsmes nos poignées de mains, nos embrassades. Nous voici, êtres humains isolés, à distance, séparés, laissés pour compte et pour longtemps dans un monde replié sur ses frontières, sur soi, un monde limité au sanitaire et à l’économie… Et juste en dehors des limites du collège, sur les rampes du skate-park, sur les terrains du city-park, les jeunes jouent, parlent, recommencent leur vie sans aucune appréhension, sans la moindre précaution. Les scooters vrombissent, la musique. Deux mondes aussi éloignés que possible se côtoient, et c’est pourtant le même monde.

*

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Repris notre itinéraire de marche confinée avec, oserai-je le dire, une certaine nostalgie du silence, de l’isolement où nous étions. C’est bien fini. Nous avons poussé jusqu’à l’océan, et même si la plage est encore officiellement fermée, avons trempé nos pieds. Quelques promeneurs illégaux, très éloignés les uns des autres, profitaient aussi de la chaleur et du sable.

*

Cette colère sourde en voyant les sempiternelles images du peuple matraqué parce qu’il manifeste sa détresse et même quand il la manifeste pacifiquement. Ce régime devenu policier, ce pays non plus à l’avant scène des libertés mais à la remorque des droits de l’homme.

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.2

*

Michel Piccoli est mort, l’acteur du Mépris, film fétiche qu’il me fallait régulièrement revoir pour Fritz Lang, pour la maison de Malaparte, pour Capri, pour la musique de Georges Delerue, pour le mot : « Silencio ! », pour Godard comme je visionnais la première séquence de Pierrot le fou pour entendre Belmondo citer Élie Faure, anarchiste, historien et surtout merveilleux écrivain, évoquant Velasquez : Velasquez, après cinquante ans, ne peignait plus jamais une chose définie. Il errait autour des objets avec l’air et le crépuscule, il surprenait dans l’ombre et la transparence des fonds les palpitations colorées dont il faisait le centre invisible de sa symphonie silencieuse, et ceci : Le monde où il vivait était triste. Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des infirmes, quelques pitres monstrueux, vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d’eux-mêmes et d’en faire rire des êtres hors la loi vivante, étreints par l’étiquette, le complot, le mensonge, liés par la confession et le remords. Aux portes, l’autodafé, le silence, la censure3. Et se demander si c’est bien du Siècle d’or espagnol qu’il nous parle, ou du temps présent.

*

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À présent la mer, comme une liberté reconquise marcher les pieds dans l’eau, se pencher sur d’autres fleurs, Giroflée des dunes, touches mauves sur le sable. Une autre époque de la vie, et nous serions passés de l’hiver aux prémices de l’été, le temps d’un retrait. Dans la cour de récréation, puisqu’il faut aussi en parler, des barrières métalliques et de la Rubalise déterminent des zones d’élèves, des parcs, des box, des emplacements dans le meilleur des cas. Et des élèves masqués y traînent leur ennui.

*

Ce besoin impérieux, comme on évoque le motif impérieux, de solitude, de retrait, de mise à l’écart volontaire, le confinement n’a fait que l’accroître. Cette passion des déserts, des îles, des lieux inhabités mais pas inhabitables. Hélas! Ce n’est pas Port-Royal, ce n’est pas cette communauté de solitaires décrite par Pascal Quignard, à moins que l’on puisse y inclure à part égale de la mienne, le chat noir qui ronronne sur la marche au soleil, le chant de l’oiseau à cinq heures du matin, le chevreuil aux aguets, et celle qui m’accompagne.

Porque eu sou do tamanho do que vejo

E não do tamanho da minha altura4.

*

La peur de l’épidémie, l’antique, l’archaïque peur nous aura envahis bien au-delà du raisonnable. Ancrés en nous, peste, choléra, grippe espagnole, lèpre et combien d’autres fléaux. Se calfeutrer, se confiner, tout arrêter. Principe de précaution, de distanciation, avons-nous été pris d’une folie collective ? Au regard du nombre de gens qui meurent chaque année, de malnutrition, de pollution, de malaria et pour qui ne ne faisons rien, ou si peu, pour qui nous n’arrêtons rien, marges sacrifiées de la population, marges lointaines, trop lointaines.

*

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De nouveaux chemins dans la forêt, entre l’Ecuissière et Vert-Bois, d’étroits sentiers s’égarant sous un couvert dense où les aiguilles de pins et les arbres arrachés par les tempêtes hivernales ont formé comme des palissades, d’étranges architectures végétales. Les hautes fougères accrochent la lumière, on ne voit presque pas le ciel. Les promeneurs sont sur la plage ou sur le large sentier sportif quelques centaines de mètres à l’ouest. Ici, personne. Nous reviendrons.

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Premier bain de l’année sur la plage du Treuil, à chaque fois la sensation d’être lavé de ses fatigues, vidé de ses miasmes, comme une expiration au plus profond de soi, et le temps d’un soupir, presque une renaissance.

*

À quel moment considérons-nous assuré le retour à la normale? Il suffit d’aller faire quelques courses, de se promener sur la plage, pour comprendre que la vie, celle de la plupart des gens, a repris comme avant, masques et distanciation en plus. Ce qui se poursuit au collège, ou à la médiathèque, à l’entrée des administrations est comme une exception incongrue, un rappel, un souvenir mal placé. Ça va finir par déranger la bonne conscience des consommateurs de tout poil qui jouissent de retrouver les rayonnages souverains de l’Intermarché et ne veulent entendre parler ni de nouvelle vague ni de nouveaux risques.

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Le paysage à ma fenêtre fait penser au Monet des Coquelicots à Argenteuil. J’ose un anthropomorphisme : le champ en rougit de plaisir. Jamais je n’ai été à ce point attentif au passage des saisons que depuis mars, peut-être parce que L’avenir effarouche nos derniers feux. On est comme quelqu’un qui n’arrive pas au bout d’une phrase commencée5. Sans doute, la vie m’apparaît-elle plus belle et plus fragile aussi. Sans doute ai-je bâti un mur plus haut, plus opaque entre le nécessaire et le superflu. Entre nous et les autres, il y a cette phrase de Chateaubriand, que Pessoa cite fautivement dans Le livre de l’intranquilité : Mes mœurs sont de la solitude et non des hommes.

*

À mesure que s’éloigne cette période du confinement strict, m’assaille une misanthropie de plus en plus affirmée, une détestation du collectif, une affreuse perte de confiance en l’autre n’épargnant que ma famille, mes amis, ne désirant que mon jardin, la forêt, l’océan et le désert. Et que vais-je faire de ça ? Accablé par l’âge, par l’horizon de moins en moins lointain de la vieillesse, par la petitesse du chemin qu’il reste à parcourir et par des légions de rêves qui resteront à l’état de rêve. Devenir gris, devenir aigri, non, je ne voudrais pas.

( A suivre)

Thierry Guilabert

1Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

2Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

3Élie Faure, Histoire de l’art, L’art Moderne.

4Parce que j’ai la dimension de ce que je vois, / Et non pas celle de ma taille. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa) Le gardeur de troupeaux.

5Philippe Jaccottet, Beauregard.

Notes aux confins (4)

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30 avril au 13 mai 2020

A quem como eu, assim, vivendo não sabe ter vida,

que resta senão, como a meus pouco pares,

a renúncia por modo e a contemplação por destino1.

Le temps change, vent et pluie interdisent la marche rituelle. Le feu de cheminée que j’allume à nouveau, peine à réchauffer la maison. Derrière la fenêtre s’ouvre un monde hostile, mouvant et humide à l’instar de mon humeur. Le confinement ne s’arrêtera pas le 11 mai comme nous l’avions espéré. Il prendra seulement une forme différente, mais pas moins contraignante. Nous irons travailler, porterons des masques, nous déplacerons librement dans un cercle de cent kilomètres. Cinémas, cafés et restaurants fermés. Nos plages inaccessibles comme aux confins.

*

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Rejeté sur la grève à trois heures du matin. Dans la nuit la plus obscure de l’âme il est toujours trois heures du matin2. Dehors, la gouttière fendue laisse choir des cascades, un moustique cruel fracture la nuit blanche. Certaines traversées ne peuvent s’effectuer que seul, sans aide, même si l’on risque de couler à pic durant une de ces aubes d’insomnie… Dans le noir, je m’accroche à la liseuse, pages lumineuses des errances du psychiatre de Lobo Antunes, se réveiller soudain au milieu de la nuit et plonger dans un cauchemar dérisoire peuplé d’une foule inquiète qui cherche dans l’agitation sans raison sa raison de s’agiter3… De l’avenir, la suite me paraît vaine, maelstrom de questions plus insolubles les unes que les autres, et il faut tout le poids du corps, et la fatigue, pour sortir du dilemme.

*

Quatrième jour consécutif de pluie. Improbable que nous puissions mettre le nez dehors. Vu le film bouleversant de Miguel Gonçales Mendes, José et Pilar, on y découvre un Saramago de 85 ans, épaulé de sa compagne journaliste, ballotté d’un bout à l’autre de la planète, trouvant à peine le temps d’écrire, et s’usant jusqu’à presque en mourir. Un Saramago lucide et les yeux ouverts, conscient qu’un écrivain demeure écrivain jusqu’à sa mort, ni licenciement ni retraite, qu’il soit célèbre ou anonyme, ce qui le sollicite intimement, intérieurement, d’un même geste le tient debout et lui coupe les jambes. Celui qui disait sentir comme une perte irréparable la fin de chaque jour, passa sa dernière nuit dans sa bibliothèque entouré de ses livres.

*

Terme de la septième semaine de confinement, on sent se dessiner le retour à l’activité, voitures plus nombreuses, ambulances passant en trombe. Reprendre contact avec les réalités professionnelles sans le moindre plaisir et comme assommé par la chaleur lourde et les difficultés à venir. J’entends la lettre de Michel Houellbecq lue sur France Inter, comment être en désaccord avec ce qu’il dit de l’importance de la marche, du rythme de la marche pour l’écrivain, Mes orteils se dressèrent pour écouter disait Nietzsche, comment ne pas souscrire à sa conclusion : Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.

*

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Il y a encore des fleurs pour égayer notre longue marche quotidienne, campanules, iris des marais, glaïeuls sauvage, mais les chrysanthèmes des blés disparaissent et le lin vire au jaune. J’ai mis en terre les pieds de tomates, demain nous récolterons des orties et de la roquette. Heures simples auxquelles je n’ai rien à ajouter, dont il m’arrive de me suffire, et qui seules me soulagent de trop nombreux excès de lucidité. Après-demain, je reprendrai le chemin du collège, après-demain je m’assiérai .au bureau, mais pas pour vaincre le monde.

*

À présent que le retour se profile, non dans des semaines, ni des jours, mais à peine quelques heures, j’ai égoïstement peur que le temps me manque, qu’il me soit à nouveau cruellement compté, que je ne dispose plus de ce luxe infini de vaquer à de vagues occupations, suivre une floraison, écouter le bourdonnement d’une ruche, et qu’il me faille, moi qui aie eu la chance d’en être pour beaucoup préservé, retomber dans l’inhumaine monotonie des jours, sans même parler des rapports sociaux, des mots qu’on se sent obligé de prononcer, des dialogues qu’on est contraint de tenir et dont je m’étais si bien sevré.

*

À nouveau, le clair de lune.

*

J’ai emprunté la route des huîtres, la première fois en deux mois, la mer enfin à portée du regard. Ensuite, de longues et tristes heures dans un silence implacable à rédiger des protocoles. C’est toujours le même arbre que j’observe longuement depuis mon bureau au collège, un rejet de peuplier poussé librement après l’ouragan de 1999. Au premier vent, il s’anime, vibre comme un essaim d’abeilles, que du mouvant, aussi captivant qu’une flamme au foyer. Et derrière le chenal qui mène au port du Château d’Oléron en longeant les cabanes anciennement ostréicoles.

(…) e do alto da majestade de todos os sonhos, ajudante de guarda-livros na cidade de Lisboa. Mas o contraste não me esmaga – liberta-me ; e a ironia que há nele é sangue meu. (…) A glória nocturna de ser grande não sendo nada ! (…) E na mesa de meu quarto sou menos reles, empregado e anónimo, escrevo palavras como a salvação da alma (…)4

*

L’orage gronde longtemps de nuit sur la mer, puissant comme en montagne, sourd. Il me tient éveillé, blanchit l’horizon. Dans la solitude nocturne, collé à la fenêtre, j’entends Beckett dans L’Innommable : Moi seul suis homme et tout le reste divin. Et puis aussi cette phrase de Celan qui m’accable soudain : Le monde est parti, il faut que je le porte. À contre-courant, c’est seulement à présent qu’on me prive de liberté, me contraint, me restreint, me ramène à de toutes petites dimensions.

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Coquelicots et aubépines s’imposent, et les marguerites très nombreuses cette année, comme si la nature avait prétexté du confinement pour s’épanouir davantage. Nous avons parcouru pour la dernière fois munis d’une attestation dérogatoire, les cinq kilomètres de notre itinéraire, toujours des détails m’échappent, toujours j’en découvre de nouveaux, bientôt nous aurons la mer, et je sais bien qu’il existe des îles, loin vers le Sud, et de grandes passions cosmopolites5

*

Levé à l’aube dans le nouveau monde des confins. À première vue, je préférais l’ancien, il pleut des cordes, toute la nuit assaut ininterrompu du vent et des averses, un vrai temps de chien, à ne pas mettre le nez dehors, et qui se prolonge toute la journée, un comble. Les journalistes, les commentateurs radiophoniques, les chiens de garde devrais-je dire, toujours à l’affût d’une nouvelle peur, se demandent si « l’ultra-gauche » ne va pas tenter de saborder la reprise. « L’ultra-gauche », ce doit être moi. Pauvres personnels de la radio publique devenue caisse de résonance et de propagande du gouvernement. J’ai ce petit air dans la tête : « Radio Macron ment, radio Macron est allemand ».

*

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Les précipitations de la fin de semaine ont donné une teinte sinistre, boueuse, à la mer des Perthuis, mais ce soir côté ouest, pour la première fois depuis deux mois, nous avons marché dans la forêt, de la passe de l’Ecuissière à Vert-Bois, notre chemin de cœur au cœur des chênes vert, de grands horizons sur l’océan. Il y avait, des familles et ceux qui n’avaient pu profiter du premier jour en semi-liberté pour cause de mauvais temps. Et enfin, nous n’avions que faire de la maudite attestation dérogatoire qui nous avait partout accompagnés.

***

Thierry Guilabert

1A nous (mes rares semblables et moi) qui vivons sans savoir vivre, que reste-t-il, sinon le renoncement comme mode de vie, et pour destin la contemplation. Bernardo Soares (Fernando Pessoa), Le livre de l’intranquillité.

2Scott Fitzgerald, The Crack-Up, fait référence à La Nuit obscure de Saint-Jean de la Croix.

3Antonio Lobo Antunes, Mémoire d’éléphant.

4(…) et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne. Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère ; son ironie même est mon propre sang (…) Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien ! (…) Et assis à ma table, dans cette chambre absurde et minable – moi petit employé anonyme, j’écris des mots qui sont comme le salut de mon âme (…) Bernardo Soares, idem

5Ibidem

 

Notes aux confins (3)

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Du 14 au 29 avril 2020

Aujourd’hui

je ne sais plus qu’aimer

une bande de terre

ourlée de mer.

Miguel Torga, Portugal.

L’oracle a parlé. C’est donc dans quatre semaines que devrait débuter le « déconfinement » et la reprise de l’école dans des conditions à inventer, à moins que l’oracle n’ait aussi trouvé la formule pour agrandir l’espace des salles et réduire le nombre d’élèves, pour les faire manger à distance les uns des autres, et courir l’un dans un sens l’autre dans l’autre et sans jamais se croiser… La perspective ne m’enchante guère, changer de vie à nouveau m’angoisse, je comprends le mal du prisonnier qu’on libère après des années, cette peur du dehors qui l’étreint au moment de franchir le seuil de sa cellule pour la dernière fois. J’avais en quelque sorte réglé ma vie sur cette heure, pour des mois, et à présent, c’est du monde d’après qu’il est question.

*

Lu dans le cinquième jour de « La Création du monde » de Torga cette tournure : s’adonner à la patience. Là il s’agit d’un pêcheur, ici l’observation attentive du lin sous le vent, cette nuit l’abîme du ciel étoilé, avec la mer au large, une vision de l’infini offerte aux mortels. S’adonner à la patience, pour l’athée, serait l’acte spirituel par excellence. Cette réplique de « La mouette » que prononce Nina à la fin du quatrième acte : L’essentiel, ce n’est ni la gloire ni l’éclat, ni rien de ce dont je rêvais, mais le don de patience.

Não tenho ambições nem desejos.

Ser poeta não é uma ambição minha.

É a minha maneira de estar sozinho.1

*

Ce matin, j’ai tristement conscience que le printemps est déjà sur son déclin, l’acmé, l’apogée, le zénith, le sommet, dépassés ; les couleurs éclatantes à ma fenêtre remplacées par des verts dominants. Ça n’aura duré qu’un instant. Ce matin, Luis Sepulveda, 70 ans à peine, est mort du Corona.

*

Plus d’un mois de résidence surveillée, le moral de la maison fluctue selon les jours, parfois le désir, l’envie de vivre s’estompe derrière la monotonie des heures. Lu ce matin cette phrase de Torga : Il était sorti à temps. Quelques mois de plus et il aurait perdu le goût de la liberté. On dit que de plus en plus de gens, des jeunes surtout, violent le confinement pour se retrouver, ce qui me paraît très naturel, n’ai-je pas tous les jours la tentation de me risquer de nuit jusqu’à la mer, seulement pour la voir et l’écouter. Cette autre phrase de « La Création du monde » : On vit aussi de voir vivre les autres.

*

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Les anciens prétendent que la nature, cette année, a repris ses droits, six mois de pluie, un confinement, tout pousse, même les marguerites sauvages qu’on ne voyait plus. Prenez cela au moins avant d’être jetés à terre, recueillez ces images, poursuivez ces menus travaux. Mais il ajoute : On ouvre la bouche pour célébrer avril, et sur ces mêmes lèvres pèse déjà l’ombre des feuillages d’été. Mais est-ce vraiment la raison ? Peut-être l’élan qui porte au chant sait-il déjà qu’il ne durera pas jusqu’au bout de la page, que la dernière, ou même l’avant-dernière ligne ne sera plus que bafouillement ?2 C’est cette voix essentielle, attentive aux fleurs, aux saisons que j’entends à nouveau.

*

En moi un côté ombre et un côté lumière, un côté pile et un côté face, un Alvaro de Campos et un Alberto Caiero, un destructeur de monde qui veut se tenir dans l’orbe d’une nouvelle révolution, et un amoureux des fleurs, des oiseaux, de la mer, qui n’aspire qu’à se retirer dans son jardin. Consolei-me voltando ao sol e à chuva / E sentando-me outra vez à porta de casa3. Et l’un et l’autre sont aux prises, au corps à corps, chacun prenant le dessus puis le dessous, non pas une mais cent fois par jour, quand ce n’est par heure. Et cette lutte continuelle, indécise, me laisse toujours insatisfait de mon écriture, comme un homme qui, au milieu d’un croisement, ne sait décider. Ici ou là ?

*

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Ciel bas, ciel gris, pas d’hélicos, le plafond nuageux est trop dense. Marche clandestine jusqu’à la mer, la première en un mois, à peine le temps de l’apercevoir, métallique, lisse, au bas du chemin creusé dans la dune, bordée de doigts de sorcière en fleurs, mauves les fleurs. Le sable colle aux chaussures. Cette fois, n’allons pas plus loin.

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*

Traduit le poème Mot de passe de Miguel Torga, écrit dans la noirceur de 1941, dans l’écho du confinement.

Laissez passer qui va son chemin.

Laissez passer

Qui va plein de nuit, de clair de lune.

Laissez passer ne lui dites rien.

Laissez passer, il va seulement

Boire l’eau des rêves à quelque source,

Ou cueillir des lys

dans un jardin qu’il connaît, là devant.

Il vient de la maison commune, où il vit

et retourne à l’aube.

Laissez-le traverser, qu’il aille à présent

Plein de nuit et de solitude.

Qu’il aille devenir

Une étoile sur la terre.

*

Est ce qu’on cherche à publier des livres comme on donne un os à ronger, tandis qu’on erre déjà ailleurs, qu’on pourrait dire à la manière de Wittgenstein dans sa lettre à Ludwig von Fricker : Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est exactement cette seconde partie qui est la plus importante. A la fois, ce besoin de publier et le silence dont se pare chacune des publications. Et je pense à nouveau à la force de Miguel Torga qui à quatre-vingt ans passés consultait encore comme médecin dans son petit cabinet de Coïmbre, et qui toute sa vie édita à compte d’auteur une œuvre considérable

*

Ne plus supporter que les grands espaces où l’on peut être seul, que la fenêtre et la cime des arbres, un peu de ciel, gris aujourd’hui, un bruissement de feuilles, et le ressac à peine plus loin. S’il est vrai qu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît, et je ne suis pas sûr que ce soit vrai, l’univers sur lequel je dois m’appuyer et écrire est restreint, profondément rural, terraqué, racineux4, et mon talent, si je peux m’en prévaloir, essentiellement musical. J’écris à l’oreille.

*

Mort rampante en des lieux sinistres où nous sacrifions nos vieux sur l’autel de l’égoïsme. Prophétique le film de Richard Fleischer de 1974, Soleil vert, dont l’action se déroule en 2022. J’aurais voulu croire qu’un monde nouveau, meilleur, plus juste, allait venir, mais ce dont ils sont majoritairement capables c’est seulement de faire des heures de bouchons pour commander au drive d’un Macdo qui vient de rouvrir.

*

En vérité, je voudrais être ailleurs, n’importe où au Portugal, sur la plage d’El Jadida au Maroc, dans la médina de Fès ou passé la ville mythique de Zagora s’enfoncer dans les sables du désert, traverser le Danube sur le Pont de Chaînes à Budapest, ou même se planter devant le Vésuve sur les hauteurs de Naples, partout mais pas ici, pas en France, ou l’insupportable côtoie le quotidien, dans cette sorte de dictature sanitaire que je vois poindre. Le lointain, lâchement me protégera de prendre part.

*

Les traductions auxquelles je m’essaye depuis peu, passage de courtes poésies du portugais au français sont davantage qu’un simple exercice. Bonnefoy à ce sujet : La traduction est dans l’affrontement de deux langues une expérience métaphysique, morale, l’épreuve d’une pensée par une autre forme de pensée. Il y a des moments où elle est impossible et d’ailleurs vaine. Il y a des moments où ses conséquences conduisent une langue, par le détour poétique, à un nouvel état d’esprit. Mes essais sont pleins de défauts, d’erreurs, mais lorsqu’à ma table je me débat avec cette autre langue, je sens une intensité aussi forte, peut-être plus forte que lorsque j’écris. Dans la traduction plus qu’ailleurs, j’engage ma responsabilité, car qui je traduis je trahis aussi.

*

L’épidémie marque le pas. La litanie des morts se fait moins pesante. On envisage le monde d’après, lequel ne cesse de m’effrayer, crise, chômage, conflits, surveillance, violence. Longtemps que j’ai mal à la France. Ni elle ni moi ne sommes prêts à nous réconcilier.

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C’en est fini des fleurs de lin, les dernières tapissent encore le sol, le domaine du Treuil est une vague verte, en attendant la mer.

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***

Thierry Guilabert

 

 

1Je n’ai ni ambitions ni désirs. / Être poète n’est pas pour moi une ambition. / C’est ma manière d’être seul. Alberto Caeiro (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux.

2Philippe Jaccottet, A travers un verger, Editions Gallimard p.86.

3Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie / et en m’asseyant de nouveau à la porte de ma maison. Alberto Caiero (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes.

4Miguel Torga écrit dans son journal T.XI : Or ma nature à moi est terraquée, est racineuse.

 

 

 

Notes aux confins (2)

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Mas no meu coração sem mares nem desertos nem ilhas sinto eu1.

Alvaro de Campos ( Fernando Pessoa, 3/02/1927)

Au 13 Avril

Soleil généreux. On ramasse du plantain, demain des têtes d’orties, au loin le long de la côte un hélicoptère passe lentement, surveille les plages. Il y a ce besoin de vivre au plus près de la nature, de prendre le temps de contempler l’herbe à ses pieds, le faisan qui décampe et qui bénit le virus de tant de tranquillité. Le désir m’est revenu de bâtir à l’identique au fond de mon champ sur une parcelle de 3,66 m par 3,66 m, le cabanon de Le Corbusier, une cellule de moine en pleine verdure, comme refuge à l’écriture, Un château sur la Côte d’Azur, disait-il. Juste un rêve parmi ceux confinés, qui on le temps de naître et de mourir.

*

L’un des effets bénéfiques du confinement, c’est parfois la surprise de recevoir un appel téléphonique d’un vieil ami d’enfance qui s’inquiète pour vous et dont on n’avait pas de nouvelles depuis des années. On partage un long moment à se raconter nos îles respectives, nos espoirs, nos craintes, nos prévisions sur la durée de nos exils respectifs, dont on pressent qu’ils iront bien au-delà du début mai. Peut-être l’été est-il condamné, et la joie de retrouver Lisbonne. On promet de rester en contact, de s’appeler régulièrement, de ressouder des liens trop longtemps distendues. Et pour un instant, on a chaud au cœur.

*

La chronique de Yannick Haenel, le Néant comme chance, parue dans Charlie Hebdo mercredi : Rien ne m’irrite plus, dit-il, en ce moment que les mots « journal de confinement » : ils puent la connerie qui s’ennuie. Mais ajoute-t-il, penser le néant peut-être une chance, celle de reconquérir notre liberté, reprenant à son compte la formule de Walter Benjamin : Seule l’interruption est révolutionnaire. Je n’ai pas retrouvé la citation exacte de Benjamin. Avancer donc, sans écrire un journal, mais en ayant cette pensée du grand temps devant nous, et que ce grand temps soit celui d’une interruption de tout ce qui, depuis toujours, nous asservit. Quelle est la mise en jeu ? demandait Bataille, et que la mise en jeu soit notre liberté.

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Tant de choses simples dont la description nécessite des efforts considérables, les arbres que j’ai devant les yeux, la fleur, la feuille, l’insecte à chaque feuille son vert, il faudrait quasiment un mot par nuance et pas seulement le clair ou le foncé, le tendre ou le profond, le pâle, le dense… le rose extraordinaire du Merisier à ma fenêtre, la robe du chevreuil que je lève au fond du champ.

*

A la recherche d’orties fraîches qui ne soient pas en limites d’un champ cultivé, un sentier jamais emprunté, un sentier de chasseurs mais il n’y a plus de chasses, étroit, à peine praticable, s’enfonçant en sous bois, bordé de genêts, un parcours rectiligne, une dizaine de minutes suffisent pour traverser et trouver un chemin blanc, perpendiculaire qui nous ramène vers le hameau, mais ces dix minutes sont comme suspendues hors du pays, hors du temps, confinées dans la forêt de Ferreira de Castro si on y croit, si on le souhaite, si on souhaite s’y perdre.

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*

Passagem das horas, le passage des heures, pas à pas, comme sur un sentier, je m’engage dans le texte de Pessoa, il est comme un écho du temps présent, Viajei por mais terras do que aquelas em que toquei, J’ai parcouru plus de terres que celles que j’ai abordées, et ça encore : Je suis celui qui veut partir, et reste toujours, reste toujours, reste toujours… un écho halluciné, violent, percutant, rythmes frénétiques, écrit 40 ans avant le Howl d’Allen Ginsberg.

*

Dormis fenêtre ouverte, première fois de l’année, avec le ressac de la mer interdite, et les oiseaux sur le matin. Tous les soirs à la radio, j’écoute ces gens confinés dans les immeubles, qui à sa fenêtre, qui à son balcon, applaudissent les soignants de l’hôpital public, deux fois sacrifiés, sur l’autel du libéralisme d’abord, à présent sur celui de la contagion. Je me sens impuissant et coupable, coupablement impuissant. L’envie d’applaudir, mais qui pour m’entendre ?

*

Elle habite à trois cents mètres, plus de quatre-vingt ans, le mardi je lui porte ses courses de la semaine. Elle vit seule avec un vieux chien affectueux, trop de jardin, trop d’espace. Elle me fait asseoir, je remplis le chèque que ses pauvres mains blessées par l’arthrose ne peuvent tenir, et je l’écoute un long moment me raconter sa vie, la Mayenne, Paris dans une chambre de bonne, ses souvenirs d’enfance durant la guerre quand on lui disait d’aller acheter du savon et que les soldats allemands la renvoyaient chez elle, ce bombardier, vu de loin lâchant ses bombes : « Regarde avait-elle dit à sa mère terrorisée, un avion qui lance des bombons ». Elle en a vu d’autres, elle ne se plaint pas, mais quand même elle trouve le monde d’aujourd’hui bien étrange et difficile.

*

Nuit de grande lune, le paysage baigné d’une lueur qui peine à être décrite, le clair de lune, que Manet a su rendre dans son Port de Boulogne, clarté à peine de ce monde. Je distingue la ligne que font les arbres, le champ de lin. Je pourrais sortir, marcher jusqu’à la mer interdite. Qui pour me surprendre ? Seulement les bêtes nocturnes. J’en ai l’envie, mais comme on se sent étranger, intrus dans cet halo. Et puis, soudain, des cris, des aboiements, des hurlements de loup suivis de paroles inaudibles, une voix humaine, lointaine, dérangée, folle. Les âmes errantes ont le même désir. J’en ai la chair de poule, je me souviens du mot lunoison que nous avions choisi, Jean-Charles et moi, pour notre maison d’édition de poésie en 1985, lunoison, mot d’ancien français qui désigne l’influence de la lune, la folie. J’entends la voix, de plus en plus faible : Estous só, só como ninguém ainda esteve2.

*

Amanhã é o dia dos planos.

Amanhã sentar-me-ei a secretária para conquistar o mundo ;

Mas só conquistarei o mundo depois de amanhã…3

Malgré le temps qui nous est rendu comme la monnaie de la pièce, je suis incapable de projets, incapable d’un commencement, seulement écrire quelques lignes pour garder le geste, attendre un je ne sais quoi, un débris de naufrage à peine visible dans la laisse de mer, et tourner autour, tourner autour encore des semaines comme tous les jours nous tournons autour de la maison dans une ronde identique, un jour dans un sens, un jour dans l’autre.

*

Passé une après-midi de bonheur à traduire Pessoa,

Je ne sais pas. Me manque un sens, un doigté

Pour la vie, pour l’amour, pour la gloire…

Fiction ou réalité,

Ça sert à quoi ?

Je suis seul, seul comme jamais personne n’a été,

Vide à l’intérieur, sans début ni fin.

Il semble que les heures passent sans me voir,

mais passent sans que leur pas ne s’allège.

Je commence à lire, mais ce que je n’ai pas encore lu me fatigue.

Je veux penser, mais j’ai mal de ce que je vais conclure.

Le rêve me trouble avant de rêver. Sentir

C’est du déjà vu.

N’être rien, être un personnage de roman,

Sans vie, sans cadavre, une idée,

Une chose que rien ne rende utile ou moche,

Une ombre sur un sol irréel, un rêve dans un état second.

*

Les fleurs des cerisiers me font penser au nord profond et à Matsuo Bashô : combien, combien de choses / elles rappellent, / ces fleurs de cerisiers. Le lin s’ouvre aussi, mais il faut être matinal pour surprendre sa floraison, la fleur bleue meurt à la mi-journée, remplacée le lendemain par une autre tout aussi éphémère. Jamais je n’ai eu tant loisir d’observer, de respirer le jardin.

*

Étrangement, je rêve de la Meseta, de ce chemin rectiligne, des étendues brûlée entre Burgos et Fromista, où nous marchions durant des heures, écrasés de fatigue et de chaleur, il y a trente ans. J’y retrouve mon compagnon de tant de routes, peu d’amis dont la voix m’est si chère, peu d’amis et la plupart si loin, quoique les distances de nos jours n’aient plus court et que dix kilomètres soient l’équivalent de mille.

*

Na véspera de não partir nunca4.

Pâques. On prépare l’opinion aux annonces de demain, il ne fait guère de doute que l’école ne reprendra pas cette année, que le confinement se prolongera bien au-delà du 4 mai, que l’été même est menacé. Malgré tout le confort dont je dispose, l’espace, les paysages et le reste, malgré la famille, la sensation d’enfermement a été la plus forte ce matin, un état d’hébétude qui s’est prolongé jusque tard dans l’après-midi.

*

Un jour seulement, un seul jour, herbe et sol sous les fleurs de Merisier.

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Thierry Guilabert

1Mais dans mon cœur sans mers ni déserts ni îles, je me sens moi. (Trad perso)

2Je suis seul, seul comme personne encore ne l’a été. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa, 1er mars 1917).

3Demain c’est le jour des plans / Demain je m’assiérai au bureau pour conquérir le monde ; / Mais je le vaincrai seulement après-demain… Idem (Trad perso).

4A la veille de ne jamais partir. Ibidem

 

 

Notes aux confins (1)

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(…) pris d’une panique existentielle, j’écrivais des pages qui,
dorénavant, étaient des courbes de température.
Miguel Torga, La Création du monde.

1- Du 17 au 31 mars

Ici, il n’y a jamais eu grand monde, même en temps normal, parfois une voiture dans un sens ou dans l’autre le long de la rue Principale, à peine plus en été quand les vacanciers envahissent les plages, et ce jamais grand monde s’est simplement épuisé. Ici, dorénavant, il n’y a personne. Ça n’a pas le côté spectaculaire des images des grandes villes qui circulent sur les réseaux, Bordeaux déserte et une musique à arracher des larmes au plus insensible des hommes. Non, c’est presque identique, pareil à avant le virus, sauf que dans le presque il y a tout ce que nous pouvions faire, marcher en forêt tous les jours, aller sur la plage tous les jours, écouter le ressac tous les jours, combien nous étions libres en ce temps là.

*

Je possède un territoire immense, une maison avec sous-sol, un jardin, un champ attenant long de cent mètres, au bout de ce champ s’ouvre le domaine agricole du Treuil, cette année ils ont planté du lin, d’ici quelques semaines, lorsque le lin sera en fleurs, une vague bleu tendre ondulera sous la brise. Je pense à mon fils qui a choisi de rester à Toulouse, confiné, puisque c’est le mot, dans vingt mètres carrés avec un ami de passage. J’ai une chance de tous les diables, c’est peut-être pourquoi j’ai du mal à en vouloir à ceux qui ont quitté les grandes villes pour se réfugier dans les îles. Oui, ils nous mettent en danger en diffusant le virus ; oui, ils sont inconscients du fait qu’il n’y a aucune structure médicale solide dans le secteur, mais si j’avais vécu dans un appartement exigu en ayant la possibilité d’habiter une maison, d’avoir un jardin, peut-être aurais-je fait de même.

*

Un vent froid nous rappelle qu’on est en mars, encore loin des chaleurs. Drôle de printemps. Tous les jours ressemblent à dimanche et tous les dimanches sont identiques. Ailleurs, des gens sont aux chevets des malades, sauvent des vies, soignent, restent à leur poste aux caisses des supermarchés, ailleurs, tous les héros du quotidien qui facilitent notre survie, la rendent possible. Moi je n’ai rien d’autre à faire que rester à la maison, m’occuper à distance des informations pour ce qu’on nomme pompeusement la continuité pédagogique, c’est peu et j’ai beaucoup de temps libre, non, pas du temps libre, du temps mort, à occuper, à remplir cette durée, cette incalculable durée qui se profile, qu’on nous promet sur des semaines, des mois comme s’il fallait oublier la vie d’avant, la vie normale et inventer un nouveau mode d’emploi, ne pas compter les jours.

*

Nous vivons un moment historique, inutile de se le cacher, un moment dramatique, tragique mais historique, comme nous n’en vivons que rarement dans une vie, les premiers pas de l’homme sur la Lune, les attentats du 11 septembre, à cette différence près que celui-ci s’inscrit dans une durée longue et nous affecte chacun intimement, comme nos grands-parents le furent par la guerre. C’est l’expérience d’un nouveau paradigme, sans retour en arrière possible. Ce qui se produit à une échelle mondiale modifie le cours de l’histoire, à jamais.

*

J’ai un territoire immense mais presque rien autour comme si l’on avait dressé des barrières invisibles, infranchissables sans laisser-passer, un cercle d’un kilomètre et la maison au centre. On pourrait se croire dans le roman Marlen Haushofer, le Mur invisible, alors qu’en ville les images font nettement référence au Je suis une légende de Richard Matheson. Il y a quand même de grandes différences, je ne suis pas seul, nous pouvons à tour de rôle aller faire quelques courses, nous avons le téléphone et les réseaux sociaux pour maintenir nos liens familiaux et amicaux, et surtout nous savons que cette situation n’est que temporaire.

*

Néanmoins, à mesure que le temps passe et que la situation s’aggrave, ce qui paraissait temporaire à tendance à prendre toute la place. Les journées s’organisent sans rapport avec ce qu’elles étaient il y a dix jours, et je perds facilement de vue qu’un autre moment viendra pour la fin du confinement. Et aussi, j’ai cette hypersensibilité à tout, des gens applaudissent au balcon et je retiens difficilement mes larmes, des frissons, des émotions me traversent plusieurs fois par jour, le chant d’un oiseau, le vert tendre d’un blé.

*

On dit que beaucoup de gens se sont mis à tenir un journal de confinement, que c’est une façon comme une autre de passer le temps. L’idée m’a effleuré moi aussi, et puis, très vite, j’ai su que je n’aurais rien d’autre à dire que la monotonie des jours. La même promenade quotidienne, l’entretien du jardin, la leçon de portugais, la cuisine, la vaisselle, la toilette, rien que je ne puisse taire, rien qui n’ait le moindre souffle. Je préfère me contenter de quelques lignes, sorte de fragmentation de ce grand temps devant nous. Pourtant, au terme de dix jours d’isolement, le caractère insulaire de la situation m’a sauté aux yeux, chaque foyer est une île entourée de récifs, qu’on nomme cela distanciation sociale n’y change rien, nous sommes embarqués dans une robinsonnade, naufragés volontaires pour sauver nos peaux.

*

Le temps a changé, le ciel uniformément gris et un grand vent, on annonce même de la neige pour la nuit prochaine, l’hiver nous salue une dernière fois. Aucune bonne nouvelle n’est venue adoucir ces derniers jours. Chaque soir vers dix-neuf heures, comme un rituel bien huilé, c’est l’examen des bilans, le directeur de la santé oracle funèbre que j’écoute avidement à la recherche d’une inflexion optimiste dans sa voix. Mais non, rien, seulement la même litanie, la maladie s’aggrave, le nombre de cas augmente, la vague déferle… Il se murmure même que les écoles n’ouvriront pas d’ici la fin de l’année scolaire mais on a changé d’heure comme chaque fois le dernier dimanche de mars. L’air tourne en boucle dans ma tête : É o pau, é a pedra, é o fim do caminho… são as águas de março fechando o verão.

*

Le monde est devenu un seul et immense Lazaret, mais l’écrivain est le plus souvent en quarantaine. Il m’apparaît que nous nous plions avec une grande facilité à nos nouvelles conditions de vie, et que même à terme, je pourrais commencer à les apprécier. Le temps tout entier m’est rendu, je suis payé à rester chez moi et presque rien de plus. A ma fenêtre, dans le jardin, je travaille à me rendre transparent, à chercher la mesure de l’écrit. Le grand temps est le contraire de l’ennui. Je sens mieux le rythme, le tempo, il m’a fallu deux semaines.

*

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Il a neigé ce matin, juste de quoi blanchir l’herbe, les feuilles, le sommet des branches dans ce grand vent qui nous est venu. Je ne sortirai que pour remonter du bois, faire un feu, me poser avec A criacão do mundo, j’aurai devant les yeux la Mer de Paille (mar da Palha) en contrebas l’Alfama, mais à Lisbonne aussi les rues se vident, même les plus étroites, même les escaliers, peut-être m’y verrai-je, déclamant du Pessoa, Beco do Fala-Só: Louco? Bebado? Poeta / Falava só consigo / Nessa amplidão completa / Suficiente e secreta / De quem não tem amigo1. Et Lisbonne est si loin, au milieu de l’été, à supposer que l’on déconfine l’été.

*

Nous sommes embarqués et si paraphrasant Pascal il fallait aussi parier, non plus sur Dieu, mais sur le fait que nous sortirons grandis de cette période, vivants et grandis, parier même si tout nous indique le contraire, qu’il est plus que probable qu’une fois la crise passée, nous retournions bien vite à nos vieilles habitudes, individualisme, indifférence, consommation à gogo, libéralisme à outrance, mais parier quand même.

(Continua)

Thierry Guilabert

1Fou ? Ivrogne?Poète ? / Il parlait seul avec lui-même / Dans cette étendue achevée / suffisante et secrète / de celui qui n’a pas d’ami.

Guernica Oléron – Images de la Maison Heureuse

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C’est par un trou de souris que je me suis glissé sur le terrain interdit de la Maison Heureuse, voir de près ce qu’est devenu l’un des décors de mon roman Guernica Oléron.

Étrange sensation d’abandon et de délabrement devant ce bâtiment qui faisait la fierté de l’enfance sociale.

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On reconnaît tout et tout à présent est muré, condamné, interdit d’accès, à croire que la terre ici est porteuse d’on ne sait quel miasme.

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Ces structures géométriques qui à l’époque encore récente du Lycée Expérimental ont servi de pots de fleurs, les voici dans leur usage d’origine, lavabos pour enfants.

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De la trace du passage des enfants basques, seulement cette plaque commémorative datant de 2012 qui sans doute disparaîtra avec le bâtiment.

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A l’arrière, le moulin qui abritait les cuisines est encore là, ruiné mais reconnaissable.

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Le voici à la grande époque, dans les années 30.

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Les escaliers qui montaient aux dortoirs …

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Et l’arrière du bâtiment dans l’allée qui mène au moulin.

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Le ciel gris, le silence, rien pour égayer ce pauvre paysage, pas même les fantômes d’un millier d’enfants basques.

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Thierry Guilabert

El Castillo – Cantabrie

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J’ai toujours détesté les pages choisies, les versions abrégées des romans que je lisais enfant. Ne valait pour moi que l’œuvre intégrale, et c’est toujours le cas, les digests comme on les appelle en anglais, je les regarde avec mépris, certain que dans les trous, les ellipses du texte se cache l’essentiel. Ce qui vaut pour les romans vaut pour les grottes.

Si l’on excepte Altamira fermée aux visites et reproduite pour de faux tout comme Lascaux, on peut affirmer sans gros risque d’erreur qu’El Castillo est la grotte ouverte au public la plus richement ornée de Cantabrie et même d’Espagne, tout comme Niaux l’est pour la France. Dans les deux cas nous sommes devant le même dilemme, la visite laissera dans l’ombre un très grand nombre de peintures, de gravures, pour se concentrer sur les beaux morceaux.

J’étais d’autant conscient de la chose que Puente Viesgo ne recèle pas moins de quatre grottes ornées, une concentration d’art pariétal qu’on ne retrouve que dans le secteur des Eyzies. Quatre grottes pour une montagne, El Castillo, la Pasiega, Las Monedas et Las Chimeneas. Sur ces quatre cavités, deux se visitent, El Castillo et Las Monedas séparées d’à peine 600 mètres, et je ne verrais qu’un aperçu de l’une.

Il faut dire encore que nous étions un groupe de huit, deux familles en vacances, que j’étais là-dedans le seul passionné, les sept autres n’éprouvant qu’une curiosité à l’égard de cette grotte ; mon épouse et mes deux grands enfants habitués à être embarqué dans presque toutes mes pérégrinations souterraines qui s’étaient espacées faute de grottes nouvelles à visiter.

Pour conclure, nous étions en Cantabrie et je ne pouvais pas rater ça.

Depuis 2012 et les travaux d’Alistair Pike, une main négative et un disque rouge ont été daté dans la grotte d’El Castillo de 40 800 ans devenant ainsi les premières manifestations d’art pariétal en Europe, contemporaines d’ailleurs de l’apparition du même art en Indonésie, et donc encore plus ancienne que les peintures de la grotte Chauvet. Les records ne cessent de tomber, au point qu’on se demande sérieusement aujourd’hui qui de Néandertal ou d’Homo Sapiens est à l’origine des premières grottes ornées. On sait que Néandertal avait ritualisé la mort notamment avec des parures, peut-être a-t-il fait davantage. Jusqu’alors les analyses dataient toutes les peintures d’El Castillo du paléolithique supérieur, entre le Gravettien pour les mains négatives et le Magdalénien pour le reste, entre 20 000 et 10 000 ans pour résumer.

Passé le village de Puente Viesgo, la route s’élève mais très peu de temps. Une aire de stationnement assez vaste, une barrière et nous sommes déjà sur site. Il faut poursuivre à pied sur deux ou trois cents mètres pour arriver à une esplanade très entretenue, du gazon et une grande sculpture de biface en hommage à Hermilio Alcade del Rio qui découvrit les peintures d’El Castillo en novembre 1903 au cour de la grande campagne d’exploration des grottes de Cantabrie qui suivit de peu l’authentification d’Altamira, et Albert premier de Monaco qui fût le mécène de ces découvertes et permit ainsi en 1911 la publication des résultats dans un livre resté fameux : Les cavernes de la région cantabrique, signé par le triumvirat des recherches sur la préhistoire espagnole, Hermilio, l’abbé Breuil et le père Lorenzo Sierra.

Pas de caverne visible, pas de grandes falaises calcaires, juste des bâtiments assez modernes en pierre dont le premier, le plus allongé, a pour couverture une longue voile blanche. De l’extérieur, on ne distingue rien de se que renferme le Centre d’interprétation des grottes del Monte Castillo.

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Entrée d’El Castillo – Collection personnelle

L’intérieur est une surprise totale, un vrai décor de cinéma. Une vaste terrasse en bois, avec des bancs et de grands panneaux lumineux rappelant la spécificité de chaque grotte du monte Castillo, des bornes interactives, et encore des indications sur le muret qui sépare le hall d’attente de l’espace de la bouche de la cavité.

En contrebas, un échafaudage, c’est la fameuse coupe stratigraphique qui sur 26 niveaux et 18 mètres de profondeur, a révélé des trésors depuis les premiers outils du paléolithique inférieur aux pointes et flèches de l’âge du bronze, en passant par les fameuses omoplates gravées. On pourrait déclamer : depuis les profondeur d’El Castillo, 1500 siècles vous contemple… Ce qui est sûr, c’est que si je devais illustrer un conte qui se déroule dans les entrailles de la terre, je choisirais précisément cette vue devant moi, la bouche énorme de la caverne, l’escalier qui gravit la lèvre de la falaise, le toit de la grotte avec ses concrétions, et la minuscule porte verte ouvrant sur un monde aussi mystérieux qu’interdit.

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Entrée détail – Collection personnelle

150 000 ans de présence humaine, les chiffres donnent le vertige tandis que la quinzaine de visiteurs patientent dans l’espace d’accueil. Puis, une jeune femme, vient prendre en charge le groupe. Elle nous demande de la suivre et emprunte la fameuse rampe d’escalier qui descend d’abord puis remonte jusqu’au petit replat devant la porte verte. Là nous nous déchargeons des sacs dans une niche, et l’on nous rappelle les consignes inhérentes à toutes les visites de grottes ornées, faire attention de ne pas sortir du chemin, ne pas se frotter aux parois et ne pas faire de photographies, comme d’habitude. Elle dit aussi que nous ne resterons qu’une demi-heure dans la cavité. Ça me paraît d’emblée insuffisant pour apprécier l’art d’El Castillo, même si elle ajoute que nous verrons des exemples de diverses sorte de sculptures et peintures, je ne sais si elle parle aussi de gravures, son débit de paroles est rapide et je ne comprends pas entièrement son espagnol.

Nous pénétrons enfin dans l’antre, une longue volée de marches descendantes nous amène au milieu d’une vaste salle de 30 mètres sur 25 et de 8 mètres de haut, salle quasiment sans concrétions, juste ce calcaire particulier, quelques marmites, les traces de la circulation de l’eau dans le gouffre.

Il y a sur ma gauche des zones ornées, je les repère facilement aux cordons de protection qu’on a placé devant, ce sont des tâches rouges assez délavées pour ce que j’en aperçois. Il y a dans cette salle des gravures et quelques peintures dont un cheval rampant rouge mais nous ne les verrons pas, il faut se contenter de l’essentiel à grande vitesse au risque de négliger ce qui fait aussi la spécificité de cette grotte, le nombre considérable d’œuvres qu’on y trouve.

Nous empruntons prudemment des escaliers particulièrement glissants qui s’enfoncent encore. Et voici notre première rencontre, sur un panneau de calcaire blanc, se succèdent une main négative rouge, une tête de profil où l’on devine un bison rouge penché, on ne voit que l’avant de l’animal, la bosse du dos, l’œil, le poitrail, les cornes très élégamment dessinées. Le cou se prolonge par une ligne naturelle de la roche, le relief donne l’idée du corps. C’est un très beau dessin tout comme le grand cheval sur la droite, rouge lui aussi. On voit la queue, l’arrière train et la silhouette de son corps, la tête marquée par un relief naturel se perd loin à droite.

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Il y a sous ces peintures, des zones de couleurs mêlées, où l’on discerne l’avant d’une biche noire de profil, et où l’abbé Breuil voyait des bisons polychromes comme à Altamira, ce qui donna son nom au panneau : Panneau des polychromes. L’une à côté deux l’autre, les silhouettes noires de deux grands bisons, mais le temps, les superpositions successives, ont rendus les images difficiles à interpréter. Il faudrait plus de temps, et nous n’en avons pas.

Mais ce qui emporte les suffrages, par des « Oh ! » et des « Ah ! »c’est la belle main négative, proche du chemin. Pour les amis qui nous accompagne c’est une première et c’est toujours particulièrement émouvant, comme un salut à travers les millénaires, un contact presque charnel avec de si lointains ancêtres.

On sait qu’à El Castillo, les mains négatives furent les premières peintures avec quelques tectiformes, à orner les parois. Les œuvres figuratives sont plus tardives, et quand je dis tardives, je parle bien sûr en millénaires, ce qui est à peine compréhensible à l’esprit humain qui à la place perçoit une simultanéité. Donc voici une main, et peut-être deux mille ans plus tard, l’équivalent de notre histoire depuis le Christ, voici un bison. Ce qui rend beaucoup plus complexe une vision globale de la grotte.

La descente de l’escalier glissant se poursuit jusqu’à un nouvel arrêt. Je remarque en chemin combien El Castillo est une merveille géologique. Comme à Gargas, il y a de magnifiques concrétions auxquelles nous jetons à peine un regard. Nous voici à un croisement, à notre gauche un autre escalier remonte, et face à nous un vaste panneau protégé par un filet où le rouge domine largement. C’est ici le fameux Panneau des mains négatives, il y en a autour de quarante, toutes rouges me semble-t-il, et contrairement à Gargas, elles ne sont pas mutilées.

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Cette paroi bombée dont le plafond s’abaisse et qui se poursuit par une autre salle basse que nous ne verrons pas malgré son grand intérêt est visiblement couverte d’un grand nombre de peintures, gravures et signes. Face à moi, ce beau bison d’un trait d’une teinte entre le rouge et le jaune, de profil, la queue haute, l’avant est un peu effacé comme si on avait lavé la paroi, on distingue quand même des traits verticaux sous le poitrail.

D’autres sur la droite mêlés aux mains négatives, deux ou trois dont j’aperçois la silhouette vague, imprécise. Je suis trop loin, mais dans le relevé que fit Breuil, j’en compte six plus ou moins complet.

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Et puis de grands tectiformes, rectangles rouges avec des parties peintes et d’autres non. Des signes orangés, des points, des zones noires, tout un ensemble dont il est bien difficile d’imaginer la signification. Je sais que dans la salle basse, à quelques mètres de moi, il y en d’autres, signes en pointillés rouges comme des étoiles de mer, où des rectangles ou des grilles, abstractions qui laissent sans voix, de propriété, d’habitat, attrape-rêves pour mauvais esprits, Leroi-Gourhan y voit des signes d’identification sexuelle. On a vu tout et n’importe quoi mais me paraît certain que ces grands ensembles de signes sont positionnés a des endroits primordiaux, carrefours à Niaux, marquant peut-être la direction du Salon Noir ou bien ici l’entrée de la salle basse où on les retrouve nombreux. Des signes abstraits, qui sont parmi les plus anciens témoignages de l’art pariétal, et sont aussi son plus grand mystère. Georges Bataille qui les nomme signes inintelligibles écrit : Mais ces ensembles de signes de Castillo, qui ne peuvent manquer de faire impression, engagent plutôt à la prudence. Nous pouvons toujours énoncer ce que parfois ces signes nous suggèrent, mais nous devrons avouer finalement ne rien savoir. Bien des traces de ces âges lointains sont (et, la plupart du temps, resteront) inintelligibles. Nous devons nous le dire souvent, nous devons nous le dire surtout lorsque, violant le silence de la caverne, nous entrons, plus avant qu’il n’est possible ailleurs, dans le domaine du plus profond passé. Nous devons nous le dire en nous pénétrant de ce sentiment : que, plus nous nous sentirons dépassés, plus loin nous risquerons d’avancer dans les secrets de ce monde disparu1.

Le groupe emprunte à présent l’autre escalier, il monte puis nous prenons sur la droite une galerie étroite, nous enfonçant encore plus loin dans la grotte. Cette galerie débouche sur une salle profonde d’une grande beauté géologique, parmi les stalagmites, un pilier dressé comme un bras, un poing, un doigt tendu vers le plafond de la cavité, nous intéresse particulièrement, à mi-hauteur, en position verticale le long du pilier, un bison sculpté, le contour rehaussé de pigments noir. On a utilisé le relief naturel du pilier, le modifiant par endroit pour en extraire en quelque sorte l’animal. Il y a sur le corps du bison deux points rouges comme des blessures. Le motif de la bête blessée est courant, on le retrouve en particulier à Niaux ou à Lascaux, il fait partie des éléments appuyant une interprétation cynégétique de l’art pariétal.

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L’ombre de ce pilier se reflétant sur les parois de la caverne devait être particulièrement impressionnant à la lueur des torches, l’ensemble me fait évidemment penser à un totem, d’autant que selon l’éclairage, apparaît en ombre chinoise, une immense tête de bison, ses cornes, son mufle, comme porté par un corps massif et vertical, un minotaure, ou comme on l’appelle ici le Chaman d’El Castillo.

Il y a longtemps que j’ai cessé d’essayer de comprendre la guide. Elle récite les sempiternelles explications dans un espagnol trop rapide pour que je suive correctement. Je préfère observer autour de moi la beauté du lieu, remarquer en divers recoins des filets qui protègent d’autres dessins, d’autres gravures, des signes que je ne verrai pas. Je pense au panneau tout proche des campaniformes rouges en forme de cloches fendues par le milieu et qui font immanquablement songer à une vulve, mais déjà on nous entraîne plus loin, plus profond, il reste encore à découvrir et le temps passe.

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Nouvelle salle, Sala del Monge, des bisons, silhouettes noires sur la roche, avec toujours le même art d’utiliser les anfractuosités, les fissures pour marquer l’arrière-train ou le ventre. Nouvelle salle : Sala de la Oveja, quelques marches, je ne me souviens pas que nous nous soyons arrêtés.

En vérité, l’ensemble de la grotte est décorée si l’on peut parler de décorations pour l’art pariétal, il faudrait des jours pour tout voir, mais le temps imparti à cette visite est terminé.

Nous sommes loin dans la caverne dans un couloir étroit qui mène aux salles terminales. Il y a là une petite tête de taureau rouge, très stylisé, réduite à trois traits, qui me font penser aux Picasso vus à Paris, cette série de 11 dessins réalisés entre décembre 1945 et janvier 1946, cette réduction progressive du taureau à quelques lignes qui au final parvient à conserver l’essence même de l’animal, sa forme ultime.

Sur la paroi aussi, un étrange signe, deux losanges rouges se touchant sur un angle obtus, où l’on pourrait voir, dans le même effort d’abstraction, deux poissons. Mais le plus impressionnant de la Galeria de los Discos sont les alignements de points rouges à l’horizontale parfois de deux lignes parallèles, près d’une centaine de ces signes dont personne ne peut dire à quoi ils servaient, mais que j’ai vu ailleurs dans les sanctuaires profond, et dont on a dit, entre autres interprétations, qu’ils étaient des marques topographiques.

Devant ces ponctuations, je ressens toujours le même effroi en me disant que des hommes, munis de torches ou de lampes à graisse, d’une lumière fragile et rare, sont venus jusque là, poussés par je ne sais quel désir mais qui certainement était de nature magique, poussés par la recherche de quelle puissance, de quel pouvoir dissimulé dans les entrailles de la terre, caché dans leurs peintures, leurs gravures animalières, et dont ils étaient privés, hommes par dépit, ayant échangé la force contre l’intelligence, c’est à dire la pensée, la conscience d’un passé et d’un avenir, de la faiblesse et de la mort que l’animal, qui lui vit au présent, n’a pas, n’aura jamais.

1Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art, Œuvres Complètes T.IX, pages 54-55.

 

Photographies : https://cuevas.culturadecantabria.com/el-castillo-3/

Sauf précision.

Thierry Guilabert

Le Placard – Charente

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Le Placard

Cinq ans ont passé depuis ma visite de la grotte du Placard, d’autres projets m’ont tenu éloigné de ce texte que je m’étais pourtant promis d’écrire. À deux heures de chez moi, la même distance que Pair-non-Pair, je ne pouvais manquer d’aller au Placard, mais le site n’est ouvert qu’en été et les gravures en petit nombre sont difficiles à lire.

Nous étions huit dont quatre enfants, et sachant le lieu peu spectaculaire, je couplai la visite de la grotte avec celle passionnante du Moulin de la Pierre à Rochebertier. Une scierie mécanique de pierres dures utilisant comme force motrice la Tardoise. Ce moulin à eau resté en activité jusqu’en 1981 était le dernier en état de marche en France, et la falaise au pied de laquelle se trouvait la grotte, était à deux pas.

Là, 17 mètres au-dessus du niveau de la rivière, les solutréens, il y a 20 000 ans avaient un vaste abri et une vue dégagée sur la vallée.

Le site du Placard est connu depuis fort longtemps des préhistoriens, fouillé dès le milieu du dix-neuvième siècle, en premier par Jean Fermond, libraire à La Rochefoucauld et considéré comme l’inventeur de la grotte. À cette époque, la cavité est entièrement comblée, et plusieurs stratigraphies seront publiées. Le remplissage de la grotte de près de dix mètres d’épaisseur du Moustérien au Paléolithique supérieur, permettait d’étudier l’occupation et allait servir à définir la succession des différentes populations.

Le site fut par la suite longtemps abandonné, victime de fouilles sauvages jusqu’aux années soixante où l’abbé Roche, encore un abbé, qui travailla avec Teilhard de Chardin, fit des recherches au Portugal et au Maroc, effectue plusieurs coupes stratigraphiques de manière scientifique, essentiellement sur le talus extérieur et à l’entrée de l’abri.

Ce n’est qu’en 1987 que Louis Dupont qui travaillait à la protection du gisement, découvrit les parois ornées et une galerie inexplorée qui permit de préciser la stratigraphie. On sait que Neandertal vivait là, à l’extérieur de l’abri, et qu’après une période creuse les Solutréens puis les Magdaléniens ont occupés le site, il y a 20 000 ans.

A proximité immédiate du moulin se trouve le local d’accueil de la grotte, à l’intérieur disposés sur des tables, des silex, des os de rennes et des reproductions d’art mobilier découvert dans la grotte, en particulier une magnifique palmure de Renne gravé sur ses deux faces d’un aurochs bien détaillé, les pattes présentées en perspective. Mais aussi des pointes de sagaies, des aiguilles à chat.

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Pour faciliter la visite sont aussi présentés un relevé des gravures du panneau principal effectué par Valérie Feruglio lors des campagnes dirigées par Jean Clottes de 1990 à 1993 et 1995, et diverses reproductions en relief du panneau orné, chevaux et signes, fac-similés sur lesquels les gravures sont accentuées pour faciliter leur lecture. Un film de dix minutes présenté par Jean Clottes complète efficacement la mise en bouche, prépare le regard à la finesse des œuvres.

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Une jeune femme, c’est majoritairement des femmes qui m’ont guidé dans les cavernes, vient prendre en charge le groupe d’une quinzaine de personnes. Nous marchons dans l’herbe le long de la Tardoise, dans un paysage d’arbres et de roseaux. Tout est vert. Le chemin, mieux dessiné, s’élève ensuite dans le bois jusqu’à la base de la falaise qui fait un toit. Sur la droite, une grande grille noire, un mur imposant occultant entièrement l’abri qui se trouve derrière. Une porte métallique à la base sert d’accès, mais d’abord nous écoutons la guide évoquer l’habitat préhistorique sur la vaste plate-forme dégagée face à l’entrée. Autour, la végétation est luxuriante.

La cavité elle-même est fort peu profonde, faisant plus penser à un abri sous roche qu’à une grotte, cet abri est de grande taille, dix mètres de large, plus de dix mètres de haut, le tout sur une vingtaine de mètres de profondeur, plusieurs diverticules étroits s’enfoncent au-delà, le plus long jusqu’à une quarantaine de mètres.

Une fois à l’intérieur, la lumière du jour pénètre largement dans la grotte qui n’est pas électrifiée et apparaît pourtant comme une bouche immense. Un escalier descend en quelques marches jusqu’à une passerelle métallique visible en contrebas. Derrière un rideau noir se cache dans une obscurité relative l’un des deux panneaux gravés, celui que nous examinerons en compagnie de la guide, l’autre qui contient quelques signes dont l’un peint en rouge ne nous sera pas accessible.

Notre guide, étudiante préparant sa thèse, se montrera très compétente et pédagogue. Il faut au moins ça pour captiver une quinzaine de personnes serrées sur la plate-forme étroite devant le panneau de cinq mètres sur deux aux gravures superposées, compliquées. Elle repassera patiemment par les mêmes traits pour donner à voir, partager et une fois encore expliquer que non, on n’est pas en train d’inventer un dessin, qu’il est là dans la roche, même si par ailleurs on ne le lit que très difficilement.

Elle demeure calme et souriante devant ce groupe où les regards se font parfois septiques. Le Placard est une entrée difficile en préhistoire, peut-être pas autant que Bara-Bahau mais on est loin des illuminations de Lascaux ou Rouffignac, on aurait même la tentation de glisser un : « si c’est ça la préhistoire inutile d’en faire un plat », ou un : « une chance encore que la visite soit gratuite ». Qu’importe les pisse-froids, on nous montrera des chevaux, un chamois, les bois d’un renne, un signe étrange que l’on nomme signe du Placard et que l’on trouve à l’identique à Cougnac et Pech-Merle et beaucoup plus loin dans la grotte Cosquer près de Marseille.

La guide oriente la lampe de façon accentuer une ombre, mieux nous orienter dans les entrelacements, les chevauchements, les superpositions, presque les empilements de traits. Impossible d’imaginer de grands rituels collectifs devant ces gravures si peu visibles, pourtant on sait que l’abri devait être entièrement orné, on a retrouvé en tamisant les remblais pas moins de 645 pierres calcaires portant des gravures.

Sans doute la voûte s’est-elle peu à peu effritée, et les peintures ont disparu, à l’état de traces, de pigments.

Un peu comme aux Combarelles, j’imagine un rituel pour un homme seul venant en quelque sorte imprimer l’animal dans la paroi à une fin utilitaire, à une fin d’exorcisme, de contact avec les dieux dont on sait que dans les religions primitives et même antiques ils prenaient le plus souvent la forme de l’animal. Et l’homme ou la femme revenait plus tard graver un autre motif sans même se soucier du précédent.

Il faut une attention redoublée pour voir se dessiner la silhouette d’un animal ou d’un signe, la moindre distraction vous en fait perdre le fil et l’image disparaît dans un ensemble de stries microscopiques. Mais lorsque vous tirez le bon fil, la tête de cheval surgit avec des proportions parfaites, la crinière légèrement sur l’avant, la ligne dorsale et le poitrail au trait plus profond.

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Et à peine sur la droite cette magnifique ramure de renne. Ce sont de petites figurations, vingt, trente centimètres à peine sur lesquelles nous sommes quinze à écarquiller les yeux, à voir et puis ne rien voir.

Voilà le grand cheval dont on distingue surtout l’arrière-train, le modelé de la cuisse, le dos dont le dessin est presque creusé tant on a insisté, gravant et gravant encore. Voici le ventre, voici le cou, les stries du pelage, et le reste se perd.

Il y a beaucoup d’autres gravures dans le relevé que nous avons vu à l’accueil mais seul le relevé permet de les voir, ici, dans la grotte, la superposition des traces rend la lecture impossible.

Néanmoins, et par deux fois, la guide nous désigne l’étrange signe du Placard, qu’on pourrait prendre pour un crabe stylisé, une sorte d’accolade posée à l’horizontale comme sur des pattes, et au milieu, une tête rectangulaire verticale. Le contour est bien visible, l’intérieur rempli de fines stries.

Si l’on ne peut faire que des supputations sur la signification de ce signe, Leroi-Gourhan y voyant par exemple un symbole féminin associé au cheval, il est indéniable qu’il s’est diffusé sur d’assez grandes distances, montrant à une certaine période une communauté de connaissances ou de croyances.

C’est avec ces signes que la visite s’achève, que nous retrouvons la Tardoise, le soleil et l’ombre bienfaisante des arbres.

Pour le reste, le grand livre des interprétations de l’art pariétal est ouvert, certains, comme il m’arrive de le faire ne manqueront pas d’avancer leur hypothèse, et sans doute sera-t-elle ni pire ni meilleure qu’une autre.

Thierry Guilabert

Rouge Covalanas

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Au centre la cueva el Miron. En haut à gauche on distingue Covalanas.

Il pleut sur Ramales de la Victoria, la traîne des nuages s’accroche aux montagnes environnantes que dominent la Peña de la Busta et le Pico San Vincente. Au-dessous des arrêtes rocheuses, une pente arborée, très verte et très raide.

Nous ne sommes que trois, ma fille, la fille de nos amis et moi, je n’ai pas réussi à prendre plus de place, la visite est limitée à sept personnes. D’ailleurs, à l’entrée du chemin d’accès un panneau indique qu’il est inutile de grimper si l’on a pas réservé. Les visites, comme il y a deux jours à El Castillo, sont complètes.

Forcément nous sommes affreusement en avance, je suis incapable de faire autrement. Mais contrairement à El Castillo, il y a une assez grande distance à parcourir entre la route et la grotte elle-même. Un sentier large et terreux sur lequel dévale l’eau de pluie en un petit torrent monte régulièrement sur près d’un kilomètre. Nous croisons, abrités sous nos parapluies, quelques personnes qui descendent, sans aucun doute la dernière visite.

Le caractère sauvage du paysage, la bruine, le silence, tout m’enchante dans cette montée, et comme à chaque fois je me demande si la magie va fonctionner à plein, si les promesses seront tenues, la découverte à la hauteur. J’ai visité ma première grotte ornée en 2006, ce fut Rouffignac, Covalanas est si je ne fais pas erreur la seizième.

Magique, cet automne 1903 le fut assurément où Hermilio Alcade del Rio que les photographies nous montrent comme un savant à barbiche au visage avenant, et qui fut le Breuil de la préhistoire espagnole, découvre coup sur coup, ou du moins invente -et je préfère ce terme qui rappelle que les cavernes étaient connues mais qu’on n’y voyait rien de l’art pariétal, on creusait les sols, on collectait les outillage lithiques Covalanas le 11 septembre en compagnie du père Lorenzo Sierra, l’un de ces multiples abbés dont l’exploration des cavernes ornées se nourrit, qui était professeur au collège de Limpias quelques kilomètres au nord puis Hornos de la Peña le 27 octobre, et enfin El Castillo le 8 novembre, trois sites majeurs de l’art cantabrique.

Hermilio n’avait pas quarante ans, archéologue, il était venu à l’art pariétal l’année précédente lors d’une exploration d’Altamira en compagnie de Breuil justement et d’Émile Cartailhac l’autre grand préhistorien du début du vingtième, celui même qui avait réfuté en 1879 l’authenticité des peintures d’Altamira avant de se raviser en 1902 dans son « Mea Culpa d’un sceptique ».

Tout était neuf, pas même vingt-cinq ans que Sautuola avait découvert les bisons, on l’avait traité de faussaire et il en était mort en 1888. La Mouthe et Pair-non-Pair avaient moins de dix ans et les sceptiques étaient encore les plus forts. Ce n’était qu’en septembre 1901, deux ans à peine auparavant, que les découvertes successives des Combarelles et de Font de Gaume avaient d’évidence montrée l’authenticité de l’art pariétal.

C’est à quoi je songe en gravissant la pente qui mène aux parois de Covalanas. Les filles derrière grommellent, maudissant dévers et grotte sous leur parapluie. Nous atteignons un replat, une pancarte explique le vaste panoramique bouché par les nuages qui s’étire devant nous. Le chemin bordé d’une barrière finit dans la falaise. Collée aux rochers, une structure étrange faite de bois vernis et de métal, sorte de double hutte trapézoïdale, sert d’accueil. Une jeune fille nous souhaite la bienvenue et nous propose d’entrer, une deuxième est à l’intérieur, où se trouvent aussi les toilettes et l’espace de vente qui dans les grottes de Cantabrie propose toujours les mêmes livres, les mêmes breloques, reproductions de Vénus ou d’art mobilier, flèches, silex, bois gravés en résine.

Il faut attendre un peu, nous dit-elle, une famille va nous rejoindre.

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J’en profite pour ressortir. Les arbres dégouttent lentement et la falaise fait un nez qui cache l’entrée de la grotte. Là se trouve la bouche, l’entrée de la caverne, une grille, un mur sur toute la largeur et deux portes vertes. Celle de gauche ferme la Galerie de la Musique, ainsi nommée parce qu’elle a servi il y a plus d’une trentaine d’années de lieu se spectacle pour le Festival International de musique classique de Santander.

Dans cette galerie longue de 85 mètres et qu’on ne visite pas, la seule trace d’art pariétal est une sinueuse ligne rouge.

À la porte de celle de droite, la Galerie des Peintures, sont suspendues trois torches qui rappellent que la grotte n’est pas électrifiée et se visite en quelque sorte dans son jus. Cette porte est encadrée de deux plaques, l’une imposante, dorée, indique que l’art paléolithique Cantabrique a été classé patrimoine de l’humanité en 2008, l’autre, plus terre à terre, signale le sol glissant à l’intérieur de la cavité.

Cette entrée modeste et belle me fait penser à Pair-non-Pair.

Nos compagnons de grotte se faisant attendre, et pour ne pas décaler les horaires, notre jeune guide décide de commencer. Elle ne parle pas français et s’en désole alors que son espagnol, clair et concis ne sera jamais un handicap durant l’heure et demi que durera la visite. Avec nous, elle prendra tout le temps nécessaire pour expliquer chaque peinture. Contrairement à El Castillo, je ne ressentirai jamais de frustration dû au rythme imposé, peut-être parce que Covalanas, la grotte des biches rouges est une sorte de couloir d’une centaine de mètres où seul une vingtaine de figures sont visibles, aisément identifiables et d’une unité remarquable car toutes d’une même couleur, utilisant la même technique, et l’œuvre d’un unique artiste pense-t-on.

Nous passons la grille, elle me tend une des torches et ouvre la petite porte qui protège l’accès. La salle est basse, au même niveau que l’entrée, sans concrétions particulières, y dominent des gris, des jaunes et quelques taches noires témoignages d’occupation du bas moyen-âge aux guerres carlistes du XIXéme .

À l’entrée, on a maçonné en petites pierres plates, un puits de drainage sensé recueillir l’eau qui s’infiltre lors des périodes de pluies, mais aujourd’hui la grotte me paraît sèche. On distingue, faisant le tour de la salle, la ligne plus sombre de la hauteur du sol à la découverte de la grotte. Il a très peu été remanié, ici dans l’entrée on a excavé un mètre d’épaisseur, mais au-delà, il est à la hauteur où il était lors de la réalisation des peintures, et au pied de la roche il est parfois intact et d’origine.

Dans l’épaisseur du sol excavé on n’a pas trouvé grand chose en terme de silex ou d’os, Covalanas n’était pas une grotte d’occupation mais plutôt un sanctuaire. La grotte d’occupation, on l’a vu, est à peine plus bas sur la falaise, c’est El Mirón.

Par un étranglement, nous pénétrons dans une deuxième salle. Dans celle-ci, encore peu profonde, beaucoup de traces noires sur les parois et au centre, deux curieux stalagmites font comme des piliers naturels. Pas encore de peintures pariétales. C’est le moment que choisissent les retardataires, une famille avec enfants pour nous rejoindre, et ça tombe bien, dit la guide, puisque c’est maintenant que nous allons découvrir l’art de Covalanas.

Dans le couloir que fait la grotte, en une quinzaine de mètres à peine, est concentré l’essentiel des œuvres. La guide nous arrête pour la première fois, nous place de façon à voir la paroi de droite. Nous avons parcouru environ soixante mètres depuis l’ouverture, la grotte couloir n’est plus large que de deux mètres, c’est peu, mais ça laisse encore de recul pour examiner un côté puis l’autre.

Ce qu’elle nous montre, ces tracés à hauteur d’homme de couleur rouge très estompés à cet endroit, on y reconnaît immédiatement deux quadrupèdes l’un derrière l’autre, leur long cou est tourné vers les profondeurs de la grotte mais le premier que nous apercevons semble le relever et humer l’air, observer le danger environnant tandis que celui qui précède, dont la ligne du cou est indistincte du dos regarde vers le sol. Les têtes sont très visibles, fines, le museau allongé et les oreilles dressées que je pense alors être des bois parce qu’elles sont représentées simplement d’un signe V. Pas de pattes, juste la ligne du dos, parfois la croupe, et l’utilisation des formes et des saillies de la roche pour compléter le dessin, imaginer les membres inférieurs ou la ligne du ventre. Comme souvent la place, la position de l’animal n’est pas choisi au hasard, l’artiste nous révèle une forme déjà inscrite dans la roche, tout au plus il lui permet de surgir, d’être visible. Cet art est un art de voyant et en Cantabrie, il y a vingt mille ans, on voit surtout des biches, ce sont elles que l’on trouve très majoritairement dessinées dans les grottes à pointillés rouges, elles et parfois un cheval, un bovidé… un bestiaire finalement très restreint.

Même si le tracé rouge a perdu de son intensité on comprend immédiatement la technique utilisée, celle du trait ponctué que l’on retrouve dans plusieurs autres grottes cantabriques et qui d’après les spécialistes est spécifique à la région. Précisément, du pigment rouge obtenu par l’oxyde de fer, appliqué avec les doigts ou muni d’un tampon, en une ligne de points plus ou moins rapprochés. Parfois la ligne semble continue. Parfois les points sont assez espacés, mais toujours de de façon à rendre la figue lisible. C’est donc des silhouettes sans détails intérieurs que nous voyons, et la guide nous montre une reproduction de lampe à graisse avec laquelle on s’éclairait il y a vingt mille ans. Elle imite avec sa lampe ce que devait être la lumière vivante sur la roche. J’ai souvent vu les guides faire comprendre combien l’image fixe pouvait se métamorphoser en animations et en mouvements sous l’effet de l’éclairage donnant aux dessins des caractères quasi magiques, l’apparition, la disparition, l’immobilité et la mobilité. Des ombres sur un mur ; les ombres bougeaient, mais le mur restait impénétrable1.

À l’invitation de notre guide, c’est nous qui bougeons mais à peine. Elle nous dispose en prenant toujours soin de la visibilité de chacun, des jeunes enfants en particulier. Elle demande si nous distinguons bien l’animal, si nous comprenons ses explications.

Ici contrairement à El Castillo, il n’y a pas de filet de protection au-devant des zones ornées, il faut toujours prendre garde de ne pas se frotter aux lignes rouges, ce qui explique le faible nombre de visiteurs admis dans la grotte.

Les dessins rouges de Covalanas se succèdent en un si petit espace, que j’ai dû mal aujourd’hui, dans le temps d’écriture qui n’est jamais celui de la visite, à me souvenir précisément de l’ordre des apparitions. Les spécialistes décrivent d’abord toutes les peintures de la paroi droite, puis celles de la paroi gauche et du diverticule, mais pour les amateurs dont je suis, le parcours rebondit comme une balle d’un côté à l’autre en avançant peu à peu vers les profondeurs.

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Nous changeons donc de paroi, nous tournant cette fois-ci sur notre gauche, pour découvrir très distinct, d’un rouge autrement intense, ce que je lis immédiatement comme un aurochs de profil bien que l’identification ait posé de nombreux problèmes, les uns voyant un cerf, les autres plus nombreux un renne. Ce qui est remarquable dans cette peinture, qui a plus d’un mètre de large, c’est l’utilisation du support naturel. Une lame de roche se détache de la paroi et le contour l’intègre à la perfection pour le dos et l’arrière-train de l’animal, l’effet de relief est saisissant, le support donne naissance au dessin. L’aurochs est traité en perspective, le ventre souligné par une double ligne de pointillés rouges, et l’on distingue les quatre membres inférieurs. La tête massive est penchée en avant, l’œil et le maxillaire sont visibles ainsi que la paire de cornes. Contrairement aux biches, l’intérieur du dessin est travaillé, une zone près du cou de l’animal est tamponnée de pointillés espacés, comme s’il y avait là une différence de couleur de robe a indiquer.

Les deux biches qui se trouvent à peine plus loin, sur le même côté gauche et regardant comme l’aurochs en direction de l’entrée de la grotte semblent d’un coup très primitives, presque grossières. Il y a bien un œil rond sur celle du bas mais seulement le cou, le dos, la ligne du ventre presque effacée. Quant à la biche du dessus, son cou est dressé verticalement en prolongement d’un corps énorme disproportionné, avec de minuscules pattes en pointillés. Le corps épouse la roche bombée à cet endroit. La guide nous explique que nous reverrons cette figure en sortant. De loin le relief du rocher disparaît, la forme de la biche change, devient harmonieuse dans ses proportions, comme si elle avait été conçue pour être vue à distance. Ce n’est pas la première fois que je vois ça, certaines gravures de Pair-non-Pair ont aussi ce pouvoir anamorphique.

Nous passons rapidement sur quelques marques rouges en-dessous des biches où on a vu un bovidé inversé et où je dois bien l’avouer je ne vois pas grand chose pour, sur le côté droit de la paroi, faire face à un grand panneau de plus de deux mètres de long, avec au moins cinq biches immédiatement visibles et une sixième plus délicate à apercevoir.

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Si tous les animaux de la paroi gauche sont tournés vers l’entrée de la grotte, ceux de la paroi droite sont diversement orientés, ainsi cette première biche, l’une des plus belles même si le rouge est parfois estompé, elle est complète et l’on a même ajouté des aplats de peinture sur la robe. La biche est tourné vers le fond de la grotte mais elle regarde derrière elle, observant vers l’entrée comme les deux suivantes, biches plus petites qui ont les oreilles dressées, le cou tendu, le corps de profil.

Les trois autres biches du panneau regardent vers les profondeurs, la première est à peine visible et en partie superposée à une biche tournée vers l’entrée, seule la dernière est complète mais mal proportionnée, le ventre est lourd sur des pattes réduites à un simple trait en pointillés rapprochés, le museau est plus court, il y a un œil.

Devant ce genre d’ensemble se posent les mêmes questions, les peintures ont-elles étaient faites au même moment ? Ont-elles une signification ensemble ou sont-elles purement indépendantes et seulement rapprochées dans une même unité thématique par notre interprétation moderne?

Si Leroi-Gourhan a écrit que Covalanas avait un caractère idéal et simple, c’est que l’unité saute aux yeux, les codes graphiques, les oreilles, les pattes, la technique utilisée et qu’on ne retrouve que dans cette région d’Espagne, tout indique l’organisation pensée du sanctuaire. Rarement comme ici je n’ai senti à quel point le cadre est imposé, rigoureusement suivi, ce que ne peut que confirmer, à peine plus loin, le dernier panneau à droite devant lequel nous nous arrêtons.

Dominant de sa taille, de sa présence, toutes les autres représentations, voici le cheval de Covalanas entouré de cinq biches aux tracés très incomplets, parfois seulement la tête et les oreilles. Les positions des biches, dont l’une se glisse quasiment sous la jugulaire du cheval, ont parfois fait penser à l’attaque d’une meute de loups, mais on reconnaît bien l’économie de moyens et les conventions déjà présentes dans les représentations antérieures.

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Le cheval, au centre de la composition, possède, comparé aux biches, un luxe de détails. Ses oreilles en V rappellent les autres représentations de la grotte. L’œil est une sorte de triangle, les naseaux sont visibles, le nez, la barbe avec son aplat de rouge. Le cou semble bien étroit, la crinière quasiment hachurée lui donne toute sa force et son épaisseur. Les jambes avant ne sont pas représentées. Seulement en pointillées, la ligne dorsale et ventrale, le poitrail. À l’inverse la croupe, les jambes arrière, la queue sont soulignées par un trait de double épaisseur. Il fait largement plus d’un mètre .

À la gauche du cheval, au-dessus des trois biches incomplètes, la guide nous montre un signe rectangulaire, tectiforme mais dont la visibilité est brouillé, la peinture rouge a comme bavé sur la roche, la calcification naturelle et peut-être les dégâts de l’inévitable nettoyage des parois qui ici comme ailleurs fut réalisé sans précautions.

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Nous n’irons pas plus loin dans la grotte, au-delà de trois marches le réseau devient impraticable, étroit. La guide évoque quelques traces là-bas, peut-être des représentations de vulves, et il nous reste encore à voir le diverticule, petite alcôve où l’on se glisse avec circonspection, où la teinte rouge a été protégée et apparaît vive, presque neuve. Il y a là trois biches et deux signes tectiformes, les deux plus belles biches se font face, orientées vers l’entrée de la grotte, l’une à droite, l’autre sur la paroi gauche, presque à la même hauteur, le trait large, vif, les pointillés assez rapprochés pour paraître une ligne continue. Celle de la paroi gauche, avec son œil, ses oreilles dressées, son petit aplat de peinture à la base du cou, a été choisie comme emblème de Covalanas. On a une impression de fraîcheur à la croire tout juste sèche.

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C’est fini, nous reprenons le couloir vers l’entrée, mais avant d’y parvenir, la guide nous arrête et le faisceau de sa lampe vient éclairer la biche anamorphique qui effectivement nous paraît à présent harmonieuse.

Je sors, le ciel s’est déchiré et la lumière frappe par endroit les sommets environnants. Je remercie et la guide s’excuse encore de ne pas parler français. Qu’importe je suis ébloui par le rouge de Covalanas, par la présence de ces dessins, l’unité de cette grotte. Les filles aussi ont appréciés la promenade.

Comme d’habitude c’est le temps du rassemblement, je dévale la pente qui nous ramène à la voiture, j’imagine ce que j’écrirai dans quelques semaines, quelques mois, de la rencontre des biches rouges. Je suis rasséréné.

*

*              *

À l’aplomb de la grotte de Covalanas, quelques dizaines de mètres en contrebas, s’ouvre dans la falaise, l’imposante bouche d’El Mirón. Dans cette cavité, peu d’art pariétal, mais de l’art mobilier, propulseurs, gravures sur os, et de nombreuses traces d’une longue occupation 40 000 ans au bas mot. , au pied d’un bloc de calcaire, on a découvert en 2010, la sépulture bien conservée d’une femme âgée de 30 à 40 ans, son corps en position fœtale recouvert d’une ocre prélevée sur le mont Buciero qui domine l’océan près de Santoña, à 26 kilomètres. De petites fleurs jaunes avaient été éparpillées près d’elle.

On l’a surnommée la Dame Rouge.

Cette tombe qui date de 19 000 ans et qui se trouvait à l’endroit même où vivaient les occupants, bien visible de tous est donc possiblement contemporaine des biches de Covalanas, j’aimerais croire qu’elle est celle de l’artiste qui a peint et d’une certaine manière sanctuarisé la grotte de Covalanas et par là même un rituel particulier a été réservé à sa dépouille. Le bloc de calcaire pourrait être une pierre tombale, il est gravé de lignes dont certaines font penser à une vulve.

On a dû la vénérer longtemps, puisque l’on sait qu’un chien ou un loup indélicat a fouillé le sol pour trouver un os de la dépouille et que les habitants ont récupéré le fragment, l’ont à nouveau recouvert d’ocre, et remis à sa place.

Thierry Guilabert

1Cynthia Ozick, Le châle. Éditions de l’Olivier, 1991.

Les photographies, sauf la deuxième, sont issues du web.

Villars, la préhistoire en passant

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     Au nord de Périgueux et de Brantôme, plus très loin du département de la Charente se situe la Grotte de Villars. Comme Arcy ou Isturitz, c’est une cavité que l’on visite d’abord pour ses charmes naturels, la préhistoire vient en passant. C’était ça, je passais par là avec famille et bagages venant d’Oléron et en direction de Limoges. C’était le début des vacances et pour éviter la circulation j’avais tracé un itinéraire bis, qui incluait une pause préhistoire.

     Les livres parlent peu de Villars, c’est une trouvaille relativement récente. En 1953, le spéléo-club de Périgueux fait la découverte d’un trou qui souffle sur le coteau du Cluzeau, l’exploration qui suit va révéler le plus grand réseau karstique souterrain du Périgord, on parle à ce jour de 13 kilomètres. Il fallut désobstruer l’entrée, ramper dans une chatière pour atteindre la grotte, vierge de tout graffiti, absolument neuve. A la fin de 1957, un long trait noir dans la salle dite des Cierges attira l’attention des spéléologues qui débouchèrent l’accès de la salle des Peintures en présence de l’Abbé Glory le 19 janvier 1958. Quelques mois plus tard, ce fut au vieux Breuil de venir authentifier les œuvres.

     C’était là l’histoire de Villars : de l’époque paléolithique, datées de 17 000 ans, quelques peintures dans une salle, que la calcification avait rendu comme d’anciens tatouages sur la peau humaines, l’oxyde de manganèse noir apparaissant sous la calcite d’un bleu légèrement passé… Je connaissais l’image du petit cheval qui était devenue le logo publicitaire de la grotte.

     L’aire d’accueil était impressionnante, grand parking aménagé, aire de jeux, tables pour les pique-niques, et encore buvette et boutique, le tout superbement entretenu. Je considérais la chose avec surprise au regard de tant d’autres sites dépourvus de tout. L’endroit était agréable, il faisait chaud.

     Nous prîmes les billets et l’on nous fit patienter quelques minutes avec un film sur la formation de la grotte sur lequel je ne jetais qu’un coup d’œil distrait. Les enfants s’intéressaient plus aux diverses babioles proposées dans la boutique.

     Un court chemin menait en plein bois à l’entrée de la caverne. Une entrée comme un tombeau, des murs austères, un escalier étroit et pentu qui dégringole vers la porte. La grotte avait été ouverte au public au lendemain des découvertes d’œuvres pariétales, aménagée et réaménagée. On avait non seulement couvert le sol d’un chemin antidérapant, mais aussi sonorisé le parcours, inventé des jeux de lumières, d’une manière que je jugeais maladroite. On était sans doute tombé dans l’excès, le rôle de la guide se bornant parfois à appuyer sur un bouton.

     Le parcours s’étendait sur cinq cents mètres environ, fait de salles aux belles concrétions, draperies, bénitiers, cierges, le tout mis en valeur, mais ne différant que très peu d’autres cavernes connues pour leur beauté. Je sentais poindre en moi un sentiment de lassitude, quant aux enfants, ils manifestaient un désintérêt total pour cette énième visite souterraine. Il pensait au repas, à la route et aux retrouvailles sur le lieu des vacances.

     Nous eûmes tout le loisir de franchir successivement la salle des bénitiers, le passage qui circulait dans un luxe de stalactites, puis le grand balcon, où nous surplombions une salle profonde. Là le jeu de lumières se double d’une sonorisation évoquant la création de la grotte, le torrent qui creuse le calcaire, à grand renfort de couleurs et de décibels, et juste au-dessus du vide. C’est le grand spectacle sensé m’impressionner et qui me laisse impavide, d’un froid sinistre, décidément le jour est mal choisi pour émerveiller, j’ai l’impression que cette visite ne m’apportera rien, juste une sorte d’intermède sur la route. Je ne suis plus de la première jeunesse, les cavernes j’en ai vu d’autres et pour lesquelles on n’avait pas besoin d’un attirail pour justifier le prix du billet.

     Avant la salle des Cierges, des griffades d’ours sont le premier témoignage de vie dans les galeries. Nous arrivons à la partie ornée, c’est-à-dire au terme de la visite, et la partie ornée, du moins ce que l’on nous en montre, ce qui est visible, se résume à peu de choses où s’étaient pourtant succédé tous les grands noms de la recherche à la fin des années cinquante. L’authenticité de la découverte ne faisait guère de doute, comme je l’ai déjà dit, les peintures avaient pour la plupart étaient recouvertes de calcite translucide. Selon l’épaisseur de cette calcite, la peinture apparaissait bleu ou estompée, à moins qu’elle n’est totalement disparue sous les coulées.

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     La guide nous invita à prendre place dans cette petite salle en forme de rotonde, devant la fresque des chevaux. C’était un ensemble de dimensions fort modeste. On y voyait une tête de cheval très distincte dont l’encolure disparaissait sous la calcite qui a cet endroit se faisait plus épaisse. A sa droite, un cheval en entier, qui devait mesurer quarante centimètres. Le trait, ce que je pouvais en juger, était maladroit, les proportions imprécises, et puis les coulées avaient délavé la peinture. L’ensemble était visible, mais comme frotté à l’éponge. En-dessous du cheval, au niveau de l’arrière-train, une grande corne de bovidé, le début d’une tête, le départ d’un dos et encore quelques traces de pigments.

     C’était le drame de Villars, il y avait d’autres peintures dans la grotte, mais elles n’existaient que prises dans un écrin de calcite, rendues invisibles par l’action de l’eau, celle-là même qui avait créé tant de belles draperies, de grandes concrétions.

     Comme le groupe avançait vers une autre peinture, je remarquais des stries sur la pierre, des gravures. J’en parlais à la guide qui confirma mais curieusement n’en dit pas plus. La fin de la visite était proche, et l’on devait filer. La préhistoire, c’était en passant…

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     Elle nous montra néanmoins les deux plus belles images de la salle. Le petit cheval bleu, la mascotte de Villars, tout en mouvement malgré la simplicité du trait et la quasi absence de détails. Il était comme au galop, en pleine extension, les pattes avants tendues vers l’appui, celles de derrière inachevées. Une longue queue prolongeait la ligne du dos. La tête surtout était imprécise, une petite pointe pour l’oreille, une tache pour l’œil, le trait épais et bavant comme l’empreinte de l’encre sur le buvard. Malgré sa rusticité, datant du Magdalénien ancien (si l’on peut encore utiliser ce type de classification après Chauvet) ce petit cheval bleu avait beaucoup de présence et je comprenais pourquoi il avait été distingué dès sa découverte.

     La dernière peinture que l’on voit à Villars est sans doute la plus intéressante. Elle n’est pas bleue mais noire, sur une partie à l’abri des coulées, elle a gardé sa teinte d’origine. C’est une scène toute petite, un bison d’à peine vingt centimètres mais bien reconnaissable, la tête basse, les cornes effilées, non pas campé mais en mouvement, la queue haute. La position des pattes avant indique qu’il charge, s’apprête à charger ou bien frappe le sol de la patte gauche avec l’intention de charger. C’est que devant le frontal de la bête, juste séparé de lui par une fissure dans la roche, se dresse un anthropomorphe, sans doute un homme, bien campé lui, sur ses deux jambes fléchies, les bras en l’air, semblant attendre la charge dans la position caractéristique du banderillero, c’est-à-dire comme pour sauter et esquiver l’animal tout en le perçant.

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     Derrière la tête de l’homme (en vérité, à peine un homme, les pieds seuls sont indubitablement humains, sans quoi ce pourrait être un fauve, sans quoi on raconterait une autre histoire) une sorte de crinière, ou un masque… De toute façon l’image est assez dégradée, et la traduction que les préhistoriens en donne, largement soumise à caution. Glory, y voit un masque en bec d’oiseau, pense à la scène de chasse du puits de Lascaux, au sorcier de Saint-Cirq, à celui de la grotte des Trois-Frères. On y voit un acte rituel, une sorte de corrida préhistorique. Le culte du taureau existait déjà chez les Crétois, pourquoi pas antérieurement…

     Derrière l’homme une trace en pigment rouge, indistincte. Peut-être, pourquoi pas, le piège dans lequel il est sensé attirer la bête.

     Les images de cette nature sont infiniment rares dans l’art des cavernes, celle-ci me fait davantage penser à ce sorcier orné de bois de cerf de la grotte des Trois-Frères que je ne verrais jamais qu’en photographies qu’à Lascaux ou Saint-Cirq dont les représentations humaines sont ithyphalliques, c’est à dire éminemment sexués.

     Il me resta donc un petit cheval bleu et une scène de tauromachie de ma visite à Villars. Peu de choses au regard d’autres sites mieux fournis. On ne peut pas toujours gagner, se répandre à chaque fois en émerveillements plus ou moins sincères et toujours reconstruits après coup… Il m’a fallu un an avant d’écrire ces quelques lignes, ne sachant comment aborder cette grotte et pourtant je ne pouvais m’y soustraire. Sans doute, d’autres visiteurs, mieux lunés que moi, trouveraient mon récit injuste, ils auront rencontré le petit cheval bleu sous un meilleur angle, avec plus de passion et autrement qu’en passant dans les galeries de Villars. Sans doute…

 

Thierry Guilabert