Notes aux confins (20)

Du 1er janvier 2021 au 15 janvier

Ils se révolteront quand ils seront devenus conscients

et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés.1

Premier jour de l’année, une pluie fine froide et continue, grisaille absolue et les amis partis. Derrière la fenêtre le monde hostile. La perspective de reprendre le chemin du collège n’a rien de réjouissante. Au moins avons-nous profité des bords de mer, des lumières rasantes qui l’hiver accentuent contrastes et couleurs. Mais comme il semble loin déjà le départ vers Bordeaux. Théâtres et cinéma restent fermés, le couvre-feu tombe à 20 heures. Fondamentalement rien ne change, tout se poursuit.

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Avoir mis sous couvercle musées, théâtres, cinémas, quand on autorise les boutiques, les supermarchés, les transports en commun, alors que les premiers plus que les autres sont attentifs aux protocoles sanitaires, me paraît être l’une des fautes impardonnables de ce gouvernement, parmi toutes celles, accumulées depuis des mois, qui n’ont cessé de prouver son incurie.

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C’est un temps pour les résolutions, celles qu’on tiendra et celles qu’on ne tiendra pas. Je reprends le travail sur Émile Derré avec la volonté d’en finir en janvier. Plus j’avance moins les documents abondent, c’est comme si l’on avait effacé les dix dernières années de sa vie, qu’elles soient réduites à un sordide suicide dans la soupente d’une villa niçoise. Et avec presque rien écrire un chapitre entier, non pas vrai mais vraisemblable, comme il est vraisemblable que Derré et Jean Vigo se soient croisés un jour de 1929 sur la Promenade des Anglais, l’un une caméra dans la tête, l’autre ressassant sa gloire passée et la jeunesse perdue.

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Plusieurs années déjà que l’hiver ne s’était pas présenté sous la forme d’un froid polaire. Les radiateurs sont brûlants, la maison insuffisamment isolée, et l’âge m’a rendu frileux. Surtout assis deux heures durant à mâchonner la même phrase en espérant la faire sonner à l’oreille, qu’elle rende la note claire sans laquelle je ne peux me résoudre à passer à la suivante.

Les livres en général se lisent à voix basse, l’écrivain le sait, il force sa pensée pour la rendre évidente sans le secours de la voix. Moi je voudrais tenir compagnie aux gens qui s’embêtent, non en les obligeant à me suivre mais en bourdonnant légèrement à leur oreille.2

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Le voyage à Porto, mi-février, est un horizon qui s’éloigne. C’est devenu une habitude, et nous prenons la chose avec fatalisme. La Covid nous a appris à restreindre nos déplacements, un kilomètre, cinq kilomètres, cent kilomètres, couvre-feu, chacun sagement retiré sur sa parcelle, hérissant, quand il le peut, d’illusoires barrières de protection, son domaine. Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu autant rester chez soi3, écrit Nicolas Bouvier, mais aujourd’hui, c’est rester chez soi qui nous détruit chaque jour davantage, au point que les gens osent à peine échanger des vœux pour cette nouvelle année, craignant le mauvais œil ou je ne sais quoi de plus sérieux, de plus terrible.

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Sur le chemin de l’Ecuisière que nous empruntons si souvent, parfois, ou s’ouvre la vue sur la côte sud-ouest de l’île, entre les branches d’un chêne vert, un bouquet, mystérieusement déposé. Je n’ai jamais vu personne le faire ou même se recueillir. Aujourd’hui, les boutons de fleurs encore fermés dans le froid. Le passage est récent. Quel deuil, quelle histoire triste et tragique raconte ce bouquet ? Une noyade, des cendres répandues.

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L’invasion du Capitole par les militants de Trump, les violences, les morts, l’inconscience du président, laisse le monde abasourdi. Essentiellement composés de suprématistes blancs, la manifestation sous le drapeau confédéré, rappelle un 6 février 1934 en France, mais elle atteint ici un des fondements de l’état démocratique qui veut que le résultat d’un vote ait force de droit. Elle atteint surtout un pays qui se prétend la plus grande démocratie du monde et dont le système électoral prouve une fois de plus son inanité.

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Il faut un moral d’acier ces jours-ci pour s’opposer à la noirceur du temps. Le froid glacial fige l’Europe dans la peur, même le Portugal qui avait échappé ou presque à la première vague est contraint à des mesures drastiques. On ne vit plus que sous couvre-feu, on survit et chaque jour un peu plus on s’éloigne du temps d’avant. On s’en souvient avec regrets et nostalgie, quand toubibs et pharmaciens ne dirigeaient pas le monde et que nous n’avancions pas masqués. Des joueurs courent après le ballon dans un stade vide. Des rues aux devantures closes où s’affichent encore l’annonce du dernier spectacle. Des gens boivent un café à emporter dans la rue en sautillant d’une jambe sur l’autre pour supporter le froid. Les jours s’allongent à nouveau comme chaque année.

Tenho frio da vida. Tudo é caves humidas e catacombas sem luz na minha existência. Sou a grande derrota do último exército que sustinho o último impéria. Saibo-me a fim de uma civilizaçaõ antiga et dominadora.4

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Un blizzard polaire balaie l’île. Tout est gelé. Impossible de mettre le nez dehors et la maison peine à se réchauffer. Mais nous sommes à l’abri, nous avons de quoi nourrir le corps et l’âme, nous avons nos enfants, nos amis même lointains avec qui partager les heures. Nous n’avons pas à tenter de survivre en mendiant sous une porte cochère, en dormant dans une voiture abandonnée, tremblant de froid des heures sans un café où se réfugier. Trop souvent j’oublie la vraie misère, je me plains, je peux encore me plaindre où certains n’ont plus même de voix. C’est elle la grande déroute de la dernière armée, ce sont ces femmes, ces hommes qui hantent les trottoirs de nos villes sans domiciles fixes et disparaissent, ceux qui à Calais dans cette jungle du monde, en plus de n’avoir rien, sont les cibles de toutes les violences étatiques, victimes sans traces, invisibles avant que d’être morts.

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Pierre a 24 ans. Comment supporter le désastre quotidien ? Comment se projeter dans un avenir dont on ne perçoit que les menaces ? Comment se construire quand on est pleinement conscient de l’injustice fondamentale qui nous cerne ? Nous portons des œillères tous les jours mais nous sommes fragiles et les œillères sont fines, la flamme nous brûle les yeux. Nous avons transmis nos valeurs, nos convictions, nos doutes dans un monde qui lentement se décomposait. Il les a enrichi de toutes les rencontres. La flamme le brûle plus qu’à nous. À lui d’être le feu qui nourrira les hommes.

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’œil des mots en chevaux fous en enfant frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.5

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De Nicolas Bouvier encore ces mots cités de mémoire : qui prétend ne rien devoir à personne est un imbécile6. Comme je suis couvert de dettes, je paye mon écot pour chacune des notes. Ce sont les livres qui me font, les tableaux, les images, les sons des artistes. Je ne suis qu’un grand container où tout se mélange au quotidien, aux rencontres, aux amis et me constitue. J’ai 55 ans, je ne sais rien et me nourris de tout ce que j’apprends. J’ai une faim de tous les diables.

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Combien de temps le monde pourra-t-il revenir

à cette configuration possible ? (…)

Pourquoi dis-tu alors « irréparable » ?

Irréparable cela mène où ?7

Chaque jour, j’hésite entre une crise ponctuelle et un changement de paradigme. Je sais que la tête dans le guidon, nous n’avons aucun recul pour comprendre ce qui nous arrive, et qu’il est encore possible, je ne dis pas probable, que d’ici quelques années, je ne parle plus en mois, cette histoire figure comme un incident dans les manuels. Ou bien… Ou bien nous sommes entrés dans une ère faite de crises, de morcellements, de dissolutions, où ce qui se joue n’est rien de moins que la survie, et nous y sommes entrés avec la brutalité de l’accident, sourds et aveugles aux signes avant-coureurs. Et il y aura bien un monde d’après, et nous serons les vestiges du monde d’avant.

Un accident long

et répété est la chose unique qui arrive d’une extrémité

à l’autre

de la mémoire dont le moteur s’est grippé.8

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Le Portugal se reconfine, c’en est bien fini des espoirs de voyage. Notre propre situation n’est guère brillante, une fois de plus nous sommes suspendus à des commandements restrictifs. Restrictions, est ce qu’il y a d’autres perspectives que ce mot que je lis partout ? Les sacrifices sont pourtant conséquent, générations d’étudiants laissées pour compte, vieux enterrés vivants dans leurs mouroirs, droits et libertés rognés jusqu’au trognon. Mais la seule certitude à venir, de nouvelles restrictions.

Coimbra, 14 novembre 1985

Il est une chose que je ne pourrai jamais pardonner aux politiques:c’est de laisser mon espérance systématiquement sans recours.9

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1 Georges Orwell, 1984.

2 Robert Pinget, Le renard et la boussole.

3 Nicolas Bouvier, Journal d’Aran et d’autres lieux.

4 J’ai froid à la vie. Tout dans mon existence est fait de caves humides, de catacombes sans lumière. Je suis la grande déroute de la dernière armée, qui soutenait le dernier empire. Je me sens à moi-même une saveur de fin de civilisation – une civilisation ancienne et dominatrice. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do desassossego.

5 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal.

6 Voir dans le documentaire Plans Fixes de 1996.

7 Manuel Gusmão, La vitesse de la lumière.

8 Manuel Gusmão, L’amnésie et l’énigme.

9 Miguel Torga, En chair vive, journal 1977-1991.

Notes aux confins (19)

Du 16 au 31 décembre

Si c’était la solitude que j’étais venu chercher ici, j’avais bien choisi mon île. À mesure que je perdais pied, j’avais appris à l’aménager en astiquant ma mémoire. J’avais dans la tête assez de lieux, d’instants, de visages pour me tenir compagnie, meubler le miroir de la mer et m’alléger par leur présence fictive du poids de la journée.1

L’heure de la transhumance, des réunions de famille, des retrouvailles, du sapin au salon même si la maison est vide à Noël. Un repère dans le temps, un signe de normalité pour une année difficile, dont on voudrait tourner la page. On sait bien que janvier nous cueillera à froid, sans flonflons, sans valse musette et sans accordéon, mais muselés pour un temps indéfini. Incorrigibles dans l’inconséquence, on préfère au fond une bonne gueule de bois à la monotonie des jours.

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Je me demande où se cache la force d’écrire, dans quel repli de soi elle s’accumule et se diffuse. Dans chaque vie d’écrivain, je lis l’histoire d’une singularité. Pessoa en avait des dizaines, mais il fait figure d’exception, presque de fou. La plupart du temps, nous ne sommes que deux, face privée et face publique, et pour l’écrivain il faut ajouter cet espèce de réduit où à la façon du Winston de 1984, il peut se retrancher, invisible aux autres, échapper aux polices de la pensée, à l’exception peut-être de celle ancrée dans sa tête qui nous fait obéissance et servitude.

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Partout un unique message : on vous autorise à regret les départs, mais soyez raisonnables même le roi a la Covid. Masqués ensemble, masqués à table, et si vous le pouvez auto-confinez-vous. La grande peur de l’an 2020 se diffuse jusque dans nos relations les plus intimes, au sein des familles et des générations. Pour le reste, nous savons à quoi ressemble un monde sans théâtre, sans cinéma, sans musée, sans bars ni restaurants, sans salles de fêtes ni discothèques, sans embrassades ni mains à serrer, sans contacts ni saveurs. Nous avons eu l’année pour en faire le tour, un interminable cauchemar dont on ne s’éveille pas.

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Dans la dernière quinzaine de décembre, je tire des perspectives pour l’année qui vient, chantiers, manuscrits, lectures mais toute chose est soumise aux aléas du temps, et à trop anticiper, trop rassembler de matériaux en vue d’une construction future, on prend le risque de l’assèchement, de vivre le 27 janvier à 4 heures du matin, ce que vit Rudolf le personnage de Thomas Bernhard dans Béton, incapable de commencer son livre sur Mendelssohn-Bartholdy auquel il a consacré une dizaine d’années de travail préparatoire. Or, rien n’est éprouvant comme cette paralysie au moment de franchir le pont, symptôme d’une médiocrité propre à l’artisan laborieux qui, en aucun cas, ne peut se fier à son génie, mais seulement à son travail.

Escrevo, talvez, para manter a nascente

aberta, embora nunca a possa… descobrir.2

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Brexit avec quelques jours d’avance, le Royaume-Uni isolé, une souche plus virulente de la Covid a été découverte, mais je vois mal comment un blocus pourrait nous protéger. Ce qui domine : la peur que janvier soit encore plus noir que décembre. De retour sous le Cagire aux flancs couverts de neige, nous tenons à distance les angoisses, mais à peine passée la grille le masque est obligatoire, ici la rase campagne n’est pas synonyme de liberté.

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La maison d’enfance, chaque fois que j’y reviens, je ne peux m’empêcher de me demander combien de fois encore j’en franchirai le seuil. Cette maison où nous avons grandi à trois. On sait bien que le temps est un grand dévoreur de monde, la vie n’est jamais en vacances. Je rejoins le centre ville à pieds, comme je l’ai toujours fait, une heure de marche dans mes pas. Ne rien omettre, tout observer, le chemin, le trottoir, la place avec son marché de Noël. Nous avons déjà perdu tant de choses, et nous perdrons celles-ci.

On ne voyage pas sans connaître ces instants où ce dont on s’était fait fort se défile et vous trahit comme dans un cauchemar. Derrière ce dénuement terrifiant, au-delà de ce point zéro de l’existence et du bout de la route, il doit y avoir quelque chose.3

*

Dans l’entretien qu’il a accordé à l’Express, on apprend finalement que la seule peur du roi, c’est l’extrême-gauche : Un mouvement d’extrême-gauche qui prône une violence anticapitaliste, anti-policière avec un discours structuré, idéologisé, et qui n’est rien d’autre qu’un discours de destruction des institutions républicaines, et notre mentor de conclure : Le désordre, ce n’est pas la liberté, mais bien la barbarie, qu’on se le dise. Quant à moi, je m’enorgueillis de faire partie de ce qu’il nomme une mélasse intellectuelle. Venant du roi, c’est me délivrer un certificat de bonne conduite.

Et moi je déclare que je suis écœuré à plein cœur à cœur débordant (…)

Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades et je voudrais être ours afin de manier aisément les pavés les plus gros (…)

Je déclare que le mot Justice est le plus beau, de la langue des hommes, et qu’il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus.4

*

J’ai couru les bouquinistes, déniché quelques littératures portugaises, Herberto Helder, Al Berto, Saramago, Agustina Bessa Luis… La température s’est écroulée et la Montagne Noire s’est éclaircie sur les sommets d’une fine couche neigeuse. Je peine à me réchauffer. C’est comme un temps mort, les dernières notes de l’année

*

Retour dantesque sur Oléron, après Bordeaux, au milieu de la tempête Bella, d’abord sous des trombes d’eau, puis après Saintes, balayé par les rafales, des branches plus ou moins grosses sur la chaussée. Une mer marron, déchaînée et très haute sous le pont, hostile à se croire perdu au large. Seules les voitures pouvaient encore traverser à allure réduite. Enfin la maison, froide, inhabitée depuis dix jours, où nous sommes réunis tous les quatre, ce qui, au fil du temps, se fait exceptionnel.

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On dit que la colère s’apaise avec l’âge d’où vient qu’elle grandisse en moi au fil des saisons, des annonces gouvernementales, de l’incurie des politiciens. Seule, la distance, pourrait en venir à bout, de nouveaux paysages, de nouvelles langues, où je serais parfaitement étranger, totalement innocent. Mais partout la Covid, sibylle de notre temps, a rendu son verdict pour limiter nos horizons. Il ne nous reste que la plage pour rêver d’ailleurs.

J’ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta Présence. J’ai octroyé un cours nouveau à mes jours en les adossant à cette force spacieuse. J’ai congédié la violence qui limitait mon ascendant. J’ai pris sans éclat le poignet de l’équinoxe. L’oracle ne me vassalise plus. J’entre : j’éprouve ou non la grâce..

La menace s’est polie. La plage qui chaque hiver s’encombrait de régressives légendes, de sibylles aux bras lourds d’orties, se prépare aux êtres à secourir. Je sais que le conscience qui se risque n’a rien à redouter de la plane.5

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Dernier jour de l’année sans autre horizon que la poursuite de l’épidémie. Tant pis, nous aurons le champagne, nous aurons le homard et le foie gras, de bons vins et l’ivresse trompeuse qui fait prendre les vessies pour des lanternes.

Alors il s’assit sur ce monde en ruines6 et observa…

No mar, no mar, no mar, no mar,

Eh ! Pôr no mar, ao vento, às vagas,

A minha vida !7

***

1 Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion.

2 J’écris, sans-doute, pour garder la source ouverte, même si je ne la trouve jamais. Antonio Ramos Rosa, O deus nu(lo). (Trad perso)

3 Nicolas Bouvier, idem.

4 Jules Renard, Journal.

5 René Char, Fureur et mystère, Calendrier.

6 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle.

7 À la mer, à la mer, à la mer, à la mer, Eh ! Jeter à la mer, au vent, aux vagues, Ma vie ! Fernando Pessoa, Ode maritime.

Notes aux confins (18)

Du 1er au 15 décembre

Eu convocava as ruas os lugares as gentes

Que foram as testemunhas do teu rosto

Para que eles te chamassem para que eles desfizessem

O tecido que a morte entrelaçava em ti1

Décembre est un mois qui m’est devenu difficile d’aborder. Il me faut naviguer entre les anniversaires et les deuils, mais aussi les retrouvailles attendues, les bonheurs à partager. L’épidémie décroît lentement et d’ici une quinzaine les déplacements devraient être libres, il sera temps alors de se défaire du poids des jours pour en retenir le meilleur que j’ai trop tendance à passer sous silence. Quand il m’arrive de relire l’ensemble de ces notes comme on rembobine le fil, je me fais l’effet d’être un triste sire, et je sais bien qu’il s’agit d’une image tronquée, qu’il y manque les rires, l’amour, l’amitié, l’harmonie, qu’il y manque le quotidien, puisque, je l’ai déjà écrit, c’est l’écriture elle-même qui me déleste du côté obscur, d’où cette teinte générale des notes, cette grisaille qui n’est qu’un aspect de la vie, dans lequel ceux qui m’aiment ne me reconnaissent pas.

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Marie-Hélène Lafon a obtenu le prix Renaudot, j’ai aimé ses livres que m’a fait découvrir Marianne, j’y ai trouvé une parenté avec Pierre Bergounioux, un souci de la langue : Le souci de l’épure est sans doute lié à l’austérité et au dénuement des paysages arasés dans lesquels j’ai grandi. La boucle se boucle, écrit-elle dans « Le Pays d’en haut », Il y a une volupté du dénuement, une ivresse de l’âpreté. J’ai eu l’occasion d’aller l’écouter à la médiathèque de Saint-Pierre d’Oléron, et elle aussi différait considérablement du portrait chinois que me traçaient ses livres. Je lui trouvai un ton assuré et professoral où je n’attendais que de la réserve et de la fragilité. C’était troublant, presque gênant, au point que j’eus du mal à reprendre un de ses livres. Me trouvant plus tard dans sa situation, devant les mêmes lecteurs, je me suis demandé quel portrait de moi ils en retirerait, quelle posture était la mienne et quelle aurais-je aimée donner. J’imagine qu’ils ne m’auront pas vu comme je n’ai pas vu la véritable Marie-Hélène Lafon, seulement des identités partielles qui passent dans les mots, dans les rôles, et qui ne sont jamais qu’une image.

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Le Diário de Notícias vient d’annoncer la mort d’Eduardo Lourenço, le plus connu des penseurs portugais contemporains, à l’âge de 97 ans. Il était l’auteur d’une multitude d’essais sur la culture portugaise, sur Pessoa, la Saudade, sur la place du Portugal en Europe, il disait que sa manière de parler de lui était de parler à travers Fernando Pessoa ou d’autres auteurs proche de son univers. J’ai à peine abordé son œuvre essentielle pour saisir l’âme de ce pays et O Labirinto da Saudade.

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Après-midi à La Rochelle, étrange atmosphère sans cafés ni restaurants, mais notre petit tunisien était ouvert et nous avons mangé sur un banc face au vieux port. La ville était inhabituellement calme, pas d’attente dans les boutiques, aucun signe avant-coureur des fêtes de fin d’année, mais beaucoup de sans-abris luttant contre le froid. Sur l’encan les jeunes font du skate comme si rien n’était. Au retour arrêt au Coin du Portugal à Rochefort pour acheter du vin de l’Alentejo. Ni gendarmes ni policiers, pas le moindre contrôle depuis un mois.

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Godard a 90 ans. Je ne le mentionnerais pas s’il n’avait été si important dans ma vie. Il faillit lui faire prendre un tournant en 1995 quand il m’invita à le rencontrer à Rolle suite à l’envoi de mon travail de thèse sur Histoire(s) du cinéma, travail resté inachevé. Je me revois marchant dans la neige de la gare à l’hôtel, puis de l’hôtel à son antre accompagné de son assistant. Au terme d’un bref entretien, il me demanda si je voulais travailler pour lui depuis Toulouse sur les Histoire(s) du cinéma. J’acceptai. De retour à l’hôtel, un peu frustré par le peu de temps passé avec lui, je vis à la table voisine Alain Robbe-Grillet que je ne connaissais alors que de réputation. Il venait mixer Un bruit qui rend fou sur le bord du Lac de Genève. Je repartis le lendemain et malgré de nombreux rappels le projet de travail s’enlisa sans jamais aboutir. Mais Godard est resté l’une des passions de ma vie, sans doute parce que ses images et celles de Tarkovski m’ont toujours donné à penser : On voit l’œuvre et une façon que l’auteur a de signer son œuvre en faisant son autoportrait2. Il m’arrive d’imaginer que les notes aux confins sont elles aussi un autoportrait.

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Le temps change, flux de nord-ouest, pluie, vent, grêle, il faut rester chez soi en essayant de ne pas trop remuer le passé. Même à deux, même complices, il y a de grands moments de solitude, et des éclats de rires aussi. Les enfants me manquent, toute cette vie qu’ils ont partagé sur nos genoux, de l’histoire ancienne, révolue. Ce doit être décembre, relève la tête, fais bonne figure, refuse l’abattement. Oui mais l’on n’est pas fait d’un bloc, à la surface des gouffres qu’on évite où se terre la pure douleur de la perte, de l’absence, puis des moments de bonheur gravés dans le passé, et le quotidien où l’on alterne entre les pôles, montant et descendant comme un yo-yo au fil des heures. Je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas décembre.

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L’âge aidant, j’ai appris à redouter le froid du petit matin, à six heures le chauffage se déclenche au moment où je m’assoie à ma table. En décembre, je me recroqueville la première demi-heure à frotter mes mains l’une contre l’autre et à pester contre la mauvaise nuit quand elle est hantée de pensées tristes. Si les indicateurs de l’épidémie sont en baisse, cette diminution du nombre de cas quotidiens et bien plus lente qu’espérée, d’où la crainte de ne pas être libre de nos mouvements après le 15 décembre, ce qui à n’en point douter serait une catastrophe sociale et humaine. Quant au roi, il espère que nous mettrons bas les masques à l’été prochain, sans doute grâce à un vaccin produit dans l’urgence et dont les premiers cobayes seront nos vieux. Vieux, il m’arrive de penser que je n’en suis plus très loin, de le penser sans amertume, juste avec une pointe d’étonnement que cela se soit produit si vite, presque d’un coup, le temps comme s’accélérant indépendamment de moi et indépendamment de toi qui n’auras pas vieilli.

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Retour de la séquence, je prends plaisir à te faire peur, on appelle ça l’ascenseur émotionnel. Les médias et le pouvoir brandissent la menace du confinement durable, la nouvelle étape de notre libération intervenant dans une semaine est compromise. Pas un instant je ne peux imaginer que les déplacements soient interdits durant les vacances. Mais une fois de plus on est réduit à un fétu de paille dans un torrent n’ayant d’autres choix que de prendre la tasse et se laisser emporter en maintenant si possible la tête hors de l’eau. Nous boirons le calice jusqu’à la lie.

*

Ma belle énergie de septembre s’est diluée dans le fil des jours, à présent c’est pied à pied qu’il me faut lutter pour écrire, ici une note de lecture pour le Monde Libertaire, là un paragraphe pour un livre en chantier en attendant le grand chantier, le texte qui s’impose pour quelques semaines ou quelques mois, mais ce ne sera pour cette année entièrement phagocytée par l’épidémie, à moins, à moins que finalement cette succession de fragments qui s’allonge depuis dix mois ne soit le véritable livre, un livre qui ait trouvé sa forme en chemin, inopinément, comme dans un murmure.

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Un instant je me suis brûlé à ton feu et la douleur a été si vive qu’elle m’a coupé le souffle. C’est cette maudite semaine où il me faut revivre cinq ans après et mon anniversaire et ta perte. Les intermittences du cœur n’y changeront rien, ces jours sont incisés en moi, je le sais, je ne l’esquive pas, et si j’ai mal c’est que ta présence jamais ne faiblit. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement.

j’ai posé ma tête sur la photographie

et ma respiration a réveillé ton corps

de la pénombre où tu as vécu

le temps n’a pas été gâché

j’ai passé ces années à placer les choses

à leurs places respectives

j’entends encore

la voix automnale des palmiers et le murmure

du vent entourant la maison protégée par la moisissure

c’était une petite île disais-tu

où les bruits d’une vie antérieure à celle-ci

somnolaient encore3

*

Le tout premier à me souhaiter bon anniversaire fût Google. Comment la machine en avait-elle connaissance ? Sans doute une de ces multiples traces qu’on laisse sans cesse sur la toile. Anniversaire, simple encoche sur le calendrier, mais comme il y en a cinquante-cinq, elles sont de plus en plus proches les unes des autres. Et aujourd’hui, ils décident de notre sort. Une peur palpable s’est installée. Toutes les conversations tournent autour des mêmes questions : serons-nous déconfinés pour Noël ? Quels horaires pour un couvre-feu ? Seulement, parfois, on s’arrête un instant, on répète les mots, « confinés », « couvre-feu », et on contemple l’inimaginable désastre avec des yeux incrédules.

*

Ceux qui parlent de combattre les black blocs éventuellement de leur tirer dessus, d’éliminer ses fils et filles d’enseignants prétendent-ils, ont sans doute conscience qu’aujourd’hui sans eux, une manifestation n’est pas autre chose qu’un simple défilé sous les fenêtres du pouvoir. L’État ne comprend que le rapport de force et n’envisage de négocier qu’à la condition d’être pris à la gorge. Faire semblant de l’oublier c’est se croire au temps où les syndicats pouvaient peser dans un conflit.

*

Martin Eden, comme un avertissement sur les désillusions d’une carrière littéraire, l’ambition soumise à la raillerie, puis l’hypocrisie des autres devant le succès, et ce terrible aveu : au moment où la réussite lui sourit, Martin est un cadavre, avant même son suicide, tout a déjà été écrit, juste des piles de manuscrits refusées durant des années, And the work was already done, all done4, et dont il se débarrasse sans aucun regard critique, et ce jusqu’à la dernière page. La fatalité de l’écrivain, c’est qu’il est mort le jour où il pose son stylo, mort à lui-même. Il y a du Faust en lui, un Faust berné, roulé dans la farine. L’écriture est un pacte sans aucune garantie en retour, juste celle de trimer sa vie durant pour vivre quelques instants comme Dieu seul pourrait vivre s’il existait.

*

13 décembre.

De temps en temps, je rassemble les souvenirs pour mourir.

Je n’aime pas aller sans rien5.

*

Comme il y a douzaine d’années à l’époque de m.a.m et de Tarnac, on nous ressert la menace de l’Ultra-Gauche. Quand un gouvernement gouverne à droite toute, il a besoin de désigner du doigt ses ennemis, voire de les fabriquer de toutes pièces, ça amuse les médias, ça tient le bourgeois en éveil, ça justifie les violences policières, et enfin ça rend coupable de délit d’opinion tous les avis contraires. Depuis Babeuf et sa Conspiration des égaux, il est facile de trouver quelques activistes de papier, rêvant du grand soir, et d’en faire le danger suprême de la république et de la démocratie. Le procédé est éculé, mais comme on ne possède ni imagination ni intelligence en politique, encore moins de mémoire historique, l’ignorance c’est la force6, on utilise de vieux plats.

*

On a troqué nos attestations de déplacement dérogatoire contre un couvre-feu. On peut aller et venir dans la journée avec la sensation de liberté reconquise. Ici, aux confins, ça ne change pas grand-chose. En décembre, passé vingt heures, personne sur les routes, personne sur les chemins sinon les ostréiculteurs qui jouent leur saison sur quelques semaines épuisantes. Le soir n’appartient qu’aux bêtes des forêts et des champs, qu’à la rumeur du ressac, qu’au ciel étoilé, qu’à la vraie nuit, la nuit essentielle. Une extraordinaire puissance d’isolement nous sépare du monde7 mais le continent noir juste derrière ma porte, j’aime savoir qu’il existe, quelques pas dans les ténèbres suffisent au désert.

***

1 Je convoquais les rues les lieux les gens / Qui furent les témoins de ton visage / Pour qu’ils t’appellent pour qu’ils défassent / La trame que la mort tissait en toi, Sophia de Mello Breyner Andresen, A pequena praça.

2 Jean-Luc Godard, France-Culture, Bon Plaisir, le 20 mai 1995.

3 Al Berto, Salsugem.

4 Jack London, Martin Eden.

5 Vitorino Nemésio, De temps en temps.

6 Georges Orwell, 1984.

7 Henri Bosco, Hyacinthe.

Notes aux confins (17)

Du 15 au 30 novembre

On pourrait faire un brin de causette avec quelqu’un, mais comme presque tout le monde ne parle que de la même chose jusqu’à la nausée, il vaut mieux s’abstenir. Le soir, on n’a rien d’autre à faire qu’à somnoler dans son coin. Le soir, on se sent comme un oiseau en cage. Où est le temps ou l’on pouvait sortir le soir… dans un café tranquille… ou au cinéma ?

Tout d’un coup ça le reprend : la peur.. L’autre peur, celle de rester confiné, de somnoler pendant des heures et de devenir fou à force de ne rien faire…1

Personne ne peut présager du nombre de mois, d’années, qu’il nous faudra vivre à genoux. Deux semaines qu’il n’y a d’autres horizons que le collège et la maison et le laisser-passer pour faire trois pas à l’extérieur. Bien sûr ils rouvriront les boutiques en décembre que nous puissions sauver l’économie, mais aux confins, sur la limite occidentale, ça ne change rien. Ce sont les malines de novembre, le vent souffle, la mer est grosse et je m’assoie au bureau avec cette conscience de radoter depuis neuf mois, et de ne rien savoir faire d’autres que bégayer seulement, bégayer, toutoutoujours bégayer.2 Ici la pluie nous interdit la promenade quotidienne. À Lisbonne, comme dans la moitié des municipalités du pays, à 13 heures, un couvre-feu tombe sur la ville qui dure jusqu’au lendemain 5 heures. Mondialisation de l’enfermement.

*

Derrière ce mur, on entend la mer.

C’est novembre, on voit

bien sa trace en chaque syllabe.3

Je m’oblige à débuter mon texte de commande, ce n’est pas trop difficile, je suis en terrain connu, il faut évoquer l’île et l’île depuis vingt ans et plus fait partie de moi, imprègne d’une façon ou d’une autre tout ce que j’écris, même à distance elle revient, dans un caractère, dans un paysage. Lorsque l’on vit sur une île, on n’en part jamais, on ne sait pas qu’une île s’accroche à ce qu’elle a, de toutes ses forces4. Elle accompagne la longue solitude des mois d’hiver. J’écris, la musique du ressac dans mon oreille même quand je n’y prête pas attention, ni la fenêtre ni le mur n’ont une épaisseur suffisante, elle est là, elle revient à la conscience chaque fois que j’interromps ma ligne, elle s’insinue secrètement quand je frappe les touches du clavier. L’île et la mer.

*

La musique est essentielle, j’écris à l’oreille. Depuis toujours c’est l’oreille qui décide si une phrase est juste ou si elle ne l’est pas. C’est une connaissance intuitive et donc mystérieuse qui définie le style, car de la musique il est souvent vain de parler. Certaines œuvres, répétitives comme le ressac, le Lento de la troisième symphonie de Gorecki, le Festina Lente d’Arvo Pärt, un quatuor de Philip Glass résonnent en moi sans aucun effort intellectuel, juste par l’écoute, mais je serais incapable de dire pourquoi, ou même de décrire ces œuvres, et si je m’y essayais je suis certain de ne rien atteindre d’essentiel. Il y a une part de silence que l’on doit à l’inconnu. Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen5.

*

La marche vers la mer que nous répétons chaque fois que possible est ce qui diffère de notre premier confinement où elle était interdite d’accès. La plage rêvée, absolument déserte l’après-midi, à la croire née sous la plume de Vergilio Ferreira :

O céu estava muito azul et o ar era muito limpido, mas no limite de mar havia uma leve neblina e os barcos que ai passavam tinham os traços imprecisos, como se fossem feitos também de névoa. Na praia que ficava em baixo não havia quase ninguém e o mar batia em pequenas ondas na areia. A espuma era mais branca iluminada do sol, e o ruido do mar era quase continuo e espalhado por toda a extensão das águas6.

*

La diffusion du documentaire Hold-up sur les réseaux est révélatrice de l’état de crispation du pays. La méfiance envers les médias, leur alignement sur le pouvoir, leur absence quasi totale d’analyses et de critiques font que la belle unanimité avec laquelle ils ont voué aux gémonies ce film a été la meilleure de ses publicités. Chacun, avec raison, veut se faire sa propre opinion, et de la mienne, qui n’est qu’une opinion, il ressort que si le film est bien complotiste, en particulier dans sa deuxième partie, mettant en scène le grand fantasme du contrôle mondial et du Great Reset, il n’en demeure pas moins, et c’est une technique largement répandue, qu’il distille des vérités dans un océan d’approximations voire d’affabulations, qu’il utilise à armes égales avec le pouvoir la peur, qu’il pose des questions auxquelles nos gouvernants n’ont pas voulues répondre sur les responsabilités ; les mensonges ; l’acharnement, au point de se servir d’études truquées pour discréditer certains traitements ; l’abandon de nos vieux dans les Ehpad, l’utilisation des mesures de police et de coercition… Mais le vrai enseignement de ce pseudo-documentaire et de sa réception concerne les médias, c’est qu’il n’est plus temps pour eux de s’inquiéter de la loi liberticide Sécurité Globale – quel beau nom, on se croirait dans du Orwell- qui va être adoptée et vise à rendre invisible les violences policières ; il n’est plus temps pour les complices du pouvoir et de ses lois de se disculper de leur traitement de l’information à sens unique ; il est trop tard pour espérer se refaire une virginité à peu de frais.

La patrie

qui me fait écrire est la langue dans laquelle le hasard

des générations

m’a fait naître. Et celle qui me fait agir et vivre est cette

rage que m’inspire ce manque d’humanité de ce monde-ci

puisque je ne crois pas à l’autre, et que la seule chose

que je voudrais

c’est qu’il soit autre que ce qu’il est.7

*

Déjà la quatrième semaine de « reconfinement », l’impression tenace d’être en cage, privé de la liberté fondamentale de se déplacer, soumis aux desiderata du pouvoir qui brise tout écart à coup de procès-verbaux. L’impression de se répéter depuis des mois comme on répète jour après jour la promenade à l’océan. Les indicateurs de la santé mentale des français se dégradent parait-il, mais qui pourrait s’en étonner ? Bienvenu dans un monde de fous ou la résistance collective n’existe pas, seulement des îlots, des individus trop lucides, la plupart du temps en souffrance. Peut-être un jour nous interdiront-ils de hurler notre rage, mais même écrite, même publiée sur les réseaux, elle est tellement perdue au milieu du désert, la rage, qu’elle n’est d’aucun poids, d’aucune force, invisible, inaudible aux yeux du pouvoir et des millions de serfs que nous sommes à présent.

– Se eu soubesse a palavra,

a única, a última

e pudesse depois ficar em silêncio para sempre.8

*

Le pouvoir n’est jamais exemplaire. Les multiples scandales qui ont entaché et qui entachent le roi et ses conseillers aussitôt en lumière sont mis sous l’éteignoir. Les médias font leur travail de sape ou plutôt de « zappe ». L’attention est volatile et la mémoire incertaine. Toute critique est suspecte, taxée de gauchisme, complotisme, populisme. Comment faire pour que la colère juste qui ne trouve aucun écho ne ronge celui qui la porte quand au final nous entaillons nos poings d’inexplicables silences9. Alors j’écris, et ce que j’écris est la partie sombre, là s’expose mon ressentiment, celui que je n’ai pas à faire supporter autrement à ceux que j’aime. Écrire seul est la seule façon que j’ai trouvé de vivre ensemble.

*

Il y a des objets-mémoire comme des lieux-mémoire. J’écris les pieds sur un tapis faussement oriental, un tapis qui vingt-cinq ans durant trôna dans la salle de séjour de mes beaux-parents. Il suffit que j’y songe, je revois la disposition de la pièce, le canapé, les fauteuils, la bibliothèque, la place de la télévision, les rideaux et les plantes. Les journaux, les revues, la lampe sous laquelle je lis après que tous sont couchés, les vivants et les morts. De là, se déploie tout l’appartement dans ses moindres détails. Quand débute ma journée, bien avant l’aube, la mémoire me travaille, pose ses conditions. C’est encombré de tout son poids qu’il me faut écrire.

*

Avoir honte de son pays, de ses gouvernants, de son régime policier. Hier les pandores se sont surpassés, chargeant, frappant, traînant par les cheveux la misère, violentant avocats, journalistes, militants et migrants sur la place de la République qui n’a jamais si mal portée son nom. Les actes ont été si graves, si barbares rappelant les sombres heures des rafles et de l’occupation, que le ministre lui même a fait mine de s’offusquer, peut-être trouvera-t-il un larbin à qui faire porter le chapeau à sa place, mais ce n’est pas certain, la violence policière n’existant pas plus en France aujourd’hui que le crime n’existait en U.R.S.S sous le communisme stalinien.

*

Les moutons de Panurge ont voté d’un seul bloc leur loi. Il en est toujours ainsi, la foule dispense de la responsabilité individuelle. Pour un Santiago Carrillo combien de marionnettes ? Mais c’est individuellement que je les tiens pour responsables de cet état des choses.

e a força que fazemos no silêncio para derrubar o muro

até quando ? até quando ?10

*

En un temps très ancien, j’écrivais dans les cafés, j’aimais le brouhaha de la vie, le petit matin dans le Saint-Sernin, le centre du monde, et le soir au Breughel. J’ai toujours aimé sentir le rythme du concret scander mon écriture. Je me sens ainsi plus assuré dans le monde, et plus conscient que la prose et les vers sont faits pour être lus par des gens de. chair et d’os, écrivait Miguel Torga11. À présent seule la rumeur océanique accompagne mon travail, ni café, ni clients, seulement le désert. J’y gagne en horizons, aussi en nostalgie des conversations qui bruissent, des tasses qui s’entrechoquent, des serveurs lançant leurs mots à la cantonade si loin, ils sont si loin d’ici.

*

On nous rend quelques miettes de liberté, on allonge la laisse. La forêt à nouveau accessible, l’île entière, mais pas les villes qui sont trop éloignées. Le quidam est soulagé, il remercierait presque de tant de générosité. J’ai hâte de retrouver le chemin de l’Ecuissière, d’y abandonner mes pensées tristes et d’arrêter pour un temps de ressasser mes colères trop nombreuses pour en tenir le compte. En attendant nous allongeons nos marches, anse de la Perroche, retour par des pâturages qui passeraient pour des champs de cotons et par Bussac, le village de mobile home quasi désert. Il nous reste des paysages dont on ne peut se lasser.

Teoricamente livre para navegar entre estrelas

minha vida tem limtes assassinos12

***

1 Edgar Hilsenrath, Nuit.

2 Paul Celan, La Rose de personne.

3 Eugenio de Andrade, Blanc sur blanc.

4 Roy Jacobsen, Les invisibles.

5 Sur ce dont on ne peut parler, il faut faire silence. On peut aussi citer la traduction de Pierre Klossowski : Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus.

6 Le ciel était très bleu et l’air limpide, mais à l’horizon il y avait une légère brume et les bateaux qui passaient là avaient des formes imprécises, comme s’ils étaient faits aussi de brume. Sur la plage au-dessous, quasiment personne, et la mer frappait le sable de vaguelettes. L’écume illuminée de soleil était si blanche, et le bruit du ressac presque sans fin sur toute la surface des eaux. Vergilio Ferreira, idem. (traduction personnelle.)

7 Jorge de Sena, En Crête, avec le Minotaure.

8 Si je connaissais la parole, / l’unique, l’ultime, / et si je pouvais ensuite me taire à jamais. Vergilio Ferreira,Uma Esplanada sobre o mar.

9 Al Berto, Salsugem.

10 et notre effort dans le silence pour abattre le mur / jusqu’à quand ? jusqu’à quand ? António Ramos Rosa, o boi da paciência.

11 Miguel Torga, En chair vive, janvier 1981.

12 Théoriquement libre pour naviguer entre les étoiles / ma vie connaît des limites assassines. António Ramos Rosa, idem.

La Maison Heureuse, photos anciennes inédites.

Le hasard, cher Monsieur Graziano fait parfois bien les choses, ainsi vous êtes arrivé sur la page de ce site qui évoquait La Maison Heureuse de Boyardville et le roman Guernica Oléron, et vous avez eu l’amabilité de me faire parvenir quelques images inédites qui datent de la construction de ce qui allait devenir un des refuges des enfants de la République espagnole. Merci de m’avoir autorisé la publication de ces photographies, vos commentaires pour légendes de ces précieux témoignages.

« Pour rencontrer le hasard, disait Pasteur, il faut être bien préparé. » L’étais-je en découvrant votre visite clandestine de la Maison Heureuse?

Un ouvrier immigré, Italien, s’en est bien involontairement chargé en émerveillant mon enfance de ses récits, et particulièrement de ce chantier de 1927 à Boyardville, où il rencontra ma grand-mère qui y avait grandi, alors serveuse à l’Hôtel de Bains.

Il dirigea le chantier de rénovation, accompagné du « noyau dur » de la Coopérative Ouvrière « L’Hirondelle ». Noyau dur car le restant des ouvriers fut embauché sur place, des amitiés durables se nouèrent et l’Ile d’Oléron nourrit mon imaginaire d’enfant avant que j’y passe au moins une quarantaine d’années de mes vacances d’été.

J’aimerais vous faire parvenir des photos qui complèteront votre visite.

L’une des escaliers menant au réfectoire du moulin et datée au dos de 1930 par mon grand-père.

La seconde de tous les ouvriers, devant la façade du bâtiment. (voir ci-dessus).

La troisième des ouvriers perchés sur le moulin.

Ils sont un peu les parrains hasardeux de ces premiers 500 enfants arrivant en mars 1937, mis provisoirement à l’abri du tambour et de ses supplétifs, et accompagnaient aussi, sans doute, vos pas de clandestin.

Jean-Pierre Graziano

Notes aux confins (16)

Du 1er au 14 novembre

Le matin, à sept heures, il fallait se lever, s’habiller, et peut-être le désespoir était-il cette marche exténuante dans la pluie de novembre1.

En être las, retourner à Bordeaux aujourd’hui, passer à travers les contrôles de police pour déposer Anna que trois heures de cours hebdomadaire en présentiel oblige à se confiner seule. Retourner au collège avec un protocole plus exigeant, et aborder dans le doute, la crainte, cette nouvelle période. C’est un peu une réserve d’oxygène qui s’épuise, un second souffle à inventer. C’est novembre, le mois le plus triste qui s’ouvre au voisinage des morts.

*

Le retour à la table de travail ce matin à six heures est aussi cruel que possible. Il faut penser aux attestations de déplacements dérogatoires, au pays qui hésite entre colère et résignation, à tout ce qu’il faut écrire pour combler ce long mois où ma fille dans ses quelques mètres carrés bordelais ne verra quasiment personne, ou mon fils à Toulouse cohabitera le mieux qu’il peut. Ce qui vous met à terre et qu’il faut surmonter. Et encore, nous avons les réseaux, les moyens modernes de communications pour rester en contact à distance, comme s’il n’existait plus que ce mot pour décrire nos rapports humains : à distance.

*

Les branches du grand peuplier qui me sert de repère dans la cour sont tristement nues. Il est bientôt dix-sept heures, la lumière s’amenuise dans un crachin tenace. Les chansons italiennes qui ont accompagné notre séjour pyrénéen tournent en boucle dans ma tête. Je ne sais si elles sont un poison ou un onguent, les certitudes ayant tendance à se fissurer de nos jours Des deux pôles où je dérive, la lucidité, si tant est qu’on puisse parler de lucidité est une douleur, et l’aveuglement une autre.

*

Première ballade de confinés, cette fois ni la plage ni la forêt ne sont interdits à condition de respecter la limite du kilomètre, comme une longe à notre cou. Le domaine du Treuil est tout verdi du blé d’hiver, et nous avons franchi quelque peu la frontière, oh presque rien, deux ou trois cents mètres, pour marcher sur le sable et voir la mer, la plage immense et déserte, à peine trois silhouettes, et dans l’eau un surfeur courageux. Dans cette rencontre avec l’océan, il y a du mythe d’Antée, comme le géant se recharger d’énergie, non pas au contact de la terre mais à celui du sable et au son du ressac.

Nous parlions de la pauvreté de la mer, de la variété des barques utilisées ici, du prix de chacune d’elles, de l’accostage difficile parmi les rochers, de l’avidité du fisc, des mauvais temps qui courent. Mais durant tout le dialogue mon interlocuteur n’a pas quitté de ses yeux bleus l’étendue bleue. Son attention était tourné vers l’horizon, vaste et brumeux. C’était un oiseau humain fasciné, attendant que le monstre liquide l’engloutisse. Je suis rentré par la plage, en pensant à cet enchantement. À la mystérieuse attraction qu’exerce sur les âmes riveraines un milieu traître et mouvant, où la soif ne trouve pas d’étanchement, la nudité de couverture, et la mémoire de repaires. Un milieu irréductiblement hostile à l’art et à la pensée, qui n’a jamais permis à la foi la construction de cathédrales, à la fatigue l’ombre d’une branche, et à la mort la simple piété d’une épitaphe.2

*

Le nouveau confinement ne ressemble en presque rien au précédent, s’il y a des attestations à remplir à chacune de nos sorties, le reste demeure, rythme de vie, trajets, courses. On a juste raréfié l’air, atrophié notre monde et pour des résultats encore douteux. La populace ne comprend pas, se cabre, regimbe, et au final ne perçoit pas l’urgence de la situation, d’où la tentation du gouvernement d’imposer plus de restrictions encore, qu’il se plie, qu’il se courbe le peuple, et pour longtemps qu’il ne sorte plus, qu’on s’enferme chez soi et une fois accompli son devoir économique : travailler, consommer, que nul ne s’approche de quiconque sauf en un murmure.3

*

L’ensemble des maires d’Oleron a demandé à déroger à la règle du kilomètre pour que nous puissions circuler dans les zones naturelles, plages et forêts et ainsi tenir compte de la géographie insulaire, la réponse, à n’en pas douter, sera négative, à croire que marcher sur le sable à des dizaines ou centaines de mètres les uns des autres aggrave l’épidémie au point qu’il faille nous l’interdire. Une semaine de confinement, je n’ai croisé qu’une voiture de gendarmerie qui remontait vers le nord de l’île et comme nous passons nos journées au travail, la vie n’a pas été bouleversée. On maintient le contact avec les enfants, la famille, les amis. On s’enquiert du moral de chacun. Et puisqu’on a toujours vécu unis et solidaires, le chemin, jusqu’ici, est sans accroc. Mais le soir, ce sont les nombres effarants qui nous assomment, les contaminations, les entrées en réanimations, les morts, l’impuissance devant un virus qui circule partout, les mesures inefficaces et l’exaspération sociale. Les voiles faseyent et le cap est depuis longtemps perdu. Nous allons pour de longues semaines dans le pot au noir. Alors, nous passons des heures au téléphone à rire avec les uns et les autres, à ne plus se quitter, à jeter nos anathèmes à la fatalité et nos exorcismes à cette dictature amère d’accepter qu’on puisse danser dans les ténèbres.4

*

Douce grisaille, je lis de la poésie en attendant de reprendre le chemin de confinement, le même qu’il y a une éternité de neuf mois, mais cette fois les heures déclinent, la lumière tarde, et il n’est plus question d’espérer en un quelconque été. Peut-être nos pas sont-ils plus lourds, peut-être nous manquons de courage, une bruine fine et tenace nous cerne. Pas âme qui vive. Juste nous, enfoncés sous nos cirés.

*

Plein soleil au jardin, même en novembre les oiseaux chantent et le chat dort à côté. Il faut écrire. Un livre à finir, une quatrième de couverture, une nouvelle commandée que je ne sais par quel bout prendre tant la fiction me rebute. Je ne supporte en ce moment que les vers d’obscurs poètes portugais à moins qu’il ne s’agisse de lire Cortázar ou le journal de Torga. C’est peut-être à cause de ton anniversaire demain, ces cinquante-et-un ans que tu n’auras jamais qui me trottent dans la tête petite sœur et la mémoire se traîne sur la peau de ton absence.5

*

On ne peut pas plier sous le joug à longueur de temps. Ne serait-ce que pour sa santé mentale. On ne doit pas toujours prêter le flanc à la tristesse et au désespoir. C’est l’une des grandes leçons que je dois à mes parents, faire le dos rond quand le malheur te frappe et se redresser même si c’est difficile. Des coups reçus accroître sa résistance. Des échecs, le désir de recommencer. Debout, debout quand il te cogne, debout même dans les cordes, esquive, garde la distance, droite, gauche, gagne du terrain. Ce n’est rien de facile et l’on n’y parvient pas toujours. On se forge une armure qu’on voudrait parfois laisser tomber, pour laisser paraître la fragilité sous la carapace, la douceur sous la dureté. Qu’on te prenne dans les bras, qu’à ton tour on te protège.

*

Dans Marelle de Cortázar, un moment d’équilibre me bouleverse, juste, profondément humain, Horacio de retour chez la Sibylle s’aperçoit que Rocamadour est mort, et se refuse à annoncer le décès de l’enfant, à interrompre la soirée, à déclencher la furie, la peine, le désespoir, il sait que ça va nécessairement venir mais se tient quelques secondes de plus au bord du précipice. La raison ne nous sert qu’à disséquer la réalité dans le calme où à analyser ses futures tempêtes, mais jamais à résoudre une crise sur l’instant, dit-il. Ce n’est pas qu’il soit privé de paroles mais il s’abstient de les dire, il ne veut pas être celui par qui la douleur arrive, le porteur de mauvaises nouvelles qu’il, m’est arrivé d’être.

*

Même après toutes ces années, même après tout ces livres, j’ai souvent vu ou cru voir de la condescendance quand il m’arrivait de dire que j’écrivais, un peu comme si ces choses ne me regardaient pas, pour toujours inaccessibles, puisqu’on n’est pas bien né, puisqu’on n’habite pas Paris, et qu’à la manière de ce pauvre Martin Eden lorsque son amie Ruth tente de le décourager de se mêler d’écriture, on restera toujours un écrivailleur laborieux incapable de se hisser à la lumière. À présent, ce complexe d’infériorité a presque disparu, je suis moins attentif à l’écho, je sais quelle petite place m’est dévolue, le peu de gens qui circule à son abord, cela me suffit.

C’est ainsi. Nous renouvelons l’espoir inutile et le miracle là où il n’y a pas de miracles ; la lumière au fond, toujours au fond. Nous sommes illégaux, chaque jour nous créons une beauté rapide, très brève, surprenante, contre la face de l’épouvante.6

*

C’est un mercredi comme un dimanche, nous ne verrons personne, nous irons à la mer, marcher un grand moment, le reste du temps à lire, à écrire, à chercher, chercher, dit Torga, est en effet le plus interminable recours dont dispose l’homme pour ne pas céder à l’absurde7. Demain sera jour d’annonces gouvernementales et je n’en attends rien de bon, aucune liberté ne nous sera rendue. Ils diront bientôt, ils diront peut-être, parleront de Noël. Nous supporterons l’absence.

Je pense à toutes les âmes en peine qui agonisent en lançant leur cri détonnant, de courage et de scandale, lequel sonne si mal aux oreilles des bien-pensants. Je pense à tous ceux qui ne trouvent pas la paix parmi leurs semblables, remords vivants de notre faiblesse. Non la faiblesse de n’être pas comme eux, mais la triste misère de n’être pas nous-mêmes.8

Thierry Guilabert

1 Philippe Sollers, Une curieuse solitude.

2 Miguel Torga, Diário X.

3 Herberto Helder, Autres sceaux.

4 Julio Cortázar, Marelle.

5 Al Berto, Salsugem.

6 Herberto Helder, Les pas en rond.

7 Miguel Torga, En chair vive, 7 septembre 1977.

8 Idem, 15 octobre 1978.

Notes aux confins (15)

Du 16 octobre au 31octobre.

Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette1.

Je voudrais arrêter d’écrire ces notes, fin de partie, tout serait à nouveau comme avant, ni masques ni couvre feu, on pourrait se retrouver, se serrer les mains, s’embrasser, aller au spectacle, programmer ses vacances, à la place de quoi, nous nous enfonçons à une vitesse incontrôlable sans perspective de freiner la chute, sans espoir de sortir du trou. Et pour nos enfants, le poids est encore plus lourd à porter. Ce sont des vies marquées au fer rouge, de nouvelles pauvretés, sociales, culturelles, économiques, et le constat glaçant des politiques inhumaines et totalitaires. Il ne s’agit ni de nier la maladie ni de ne pas se protéger et protéger les autres, il s’agit de dire haut et fort combien nous sommes à la botte d’une bande d’incapables qui gèrent par le mensonge et la peur.

*

Pour comble de tout, ce matin sur toutes les unes, ce crime odieux, ce fanatisme religieux qui gangrène nos sociétés, ce dévoiement du Coran qui en fait une arme de guerre pour des esprits malades qui font peser la suspicion sur toute une communauté, cette voie ouverte à la haine de l’autre. Et les trésors de compréhension qu’il faut déployer pour convaincre de ne pas céder au penchant naturel, de ne pas mettre tout le monde dans le même sac et prononcer l’ostracisme. Cet effort que chacun de ces actes barbares ruine davantage.

*

Les grandes marées, un froid soleil de la partie. Les citadins sont revenus en nombre, fuyant les couvres-feu et à l’aube, j’ai déclamé d’un trait le Cahier d’un retour au pays natal, pour moi seul, dans l’intimité de la chambre du fils qui me sert d’atelier. Tout, partout nous repousse, mais s’il faut vivre, vivons debout. J’ai pensé à toi, petite sœur, combien j’ai pensé à ton courage et ta force, j’ai eu le cœur brisé d’y penser. Et nous marchons sur la laisse de mer, jusqu’aux confins, où l’océan reprend ses droits. Là-bas, on est comme hors du monde et rien n’est plus nécessaire qu’être hors du monde à cette heure, de le tenir à distance et comme en respect.

*

Pendant qu’ils manifestaient en mémoire de Samuel, nous marchions sur les dunes les yeux plantés dans le bleu, un peu trop loin de tout, un peu trop insulaires, dans cette solitude dont j’ai fait mon refuge, qui ne se laisse approcher qu’à distance et qui parfois a tout d’un égoïsme, je crains que la seule compassion dont je sois capable passe à travers les mots.

Des mots ? Quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! Mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse et des flambées de chair, et des flambées de villes…2

*

Nous sommes épargnés, ce quotidien inhumain qui sévit dans les grandes cités nous est parfaitement étranger, plus encore en période de vacances où l’on oublie, pour peu qu’il n’y ait aucune course à faire, même le port du masque. Ce n’est pas sans mal que j’imagine les longues queues devant les centres de dépistage et aussi le silence des nuits dans les rues de Toulouse, et s’il m’arrive de me sentir coupable de me tenir debout sur un rocher, je me console, sachant que là je suis à ma tâche, mon travail de vigie océanique. Le prix à payer, le silence, le retrait, la solitude, certains n’en voudraient pas, mais je ne veux rien des villes sinon quelques jours par an pour me plonger dans ce tourbillon qui m’épuise. Ver é estar distande3.

*

Réveillé avec le jour, à la table de travail, l’esprit vide sans élan, toute la fatigue du monde sur les épaules. Je fixe l’écran de l’ordinateur avec dégoût. Une journée à remuer la terre, à forer des puits, à couper du bois, à ahaner des heures dans une sorte d’hébétude apaisante, et surtout ne pas croire qu’il y a quelque intérêt pour les autres ou pour moi à ajouter des lignes à la somme trop grande des lignes déjà écrites. À contre-pieds du jour d’avant, je ne suis missionné en rien.

Mais je porte en moi tout

ce que je récuse. Je sens

se coller à mon dos

un lambeau de nuit ;

et je ne sais comment me tourner

vers l’avant, où le matin

se lève.4

*

Nuit venteuse, la maison, la charpente, les volets grincent, ce doit être l’effet de la tempête Barbara qui souffle sur les Pyrénées. Les nouvelles de l’épidémie sont mauvaises, le compteur des morts s’affole à nouveau et je m’inquiète d’un reconfinement devenu probable. L’Irlande et le Pays de Galle l’ont déjà décidé. Je me suis perdu seul dans la Passe Saint-Séverin. C’est l’endroit le plus hanté de l’île, des ruines de blockhaus sous les chênes verts comme des temples Maya dans la forêt vierge, une dizaine de ces mastodontes de béton devenus lieux de cérémonies sauvages, mais dans la grisaille et le vent seulement des fantômes, la photographie d’un jeune homme et une lampe votive près d’un mur, plus loin une stèle érigée il y a 50 ans à la mémoire de deux enfants noyés à La Perroche. Quels drames encore ?

*

C’est sur un banc de Rochefort à côté de la statue de Loti, que nous avons appris les nouvelles mesures, les 46 millions de français sous couvre-feu, les 54 départements, les 41 000 tests positifs en 24 heures, les 165 décès du jour, assommés par les nombres, révoltés, résignés, le moral en berne. Como se a vida fosse isso5. Le monde est trop étroit, j’ai besoin d’air. Nous partons après-demain pour le sud et l’amitié, quelques jours avant qu’il ne fasse trop noir.

Ah, seja como fôr, seja para onde fôr, partir !

Largar por aí fora, pelas ondas, pelo perigo, pelo mar,

Ir para longe, ir para Fóra, para a Distância Abstrata,

Indefinidamente, pelas noites misteriosas e fundas,

Levado, como a poeira, plos ventos, plos vendavais !

Ir, ir,ir,ir de vez !6

*

Quand je vois le déchaînement de propos haineux envers les musulmans, tous dans le même sac, depuis l’attentat de Conflans ou les gens qui ont quelques sympathies pour eux taxés par un ministre d’Islamo-gauchistes, quand je vois ce gouvernement chasser toutes voiles ouvertes dans les marais du Rassemblement National, je me dis que les intégristes ont de beaux jours devant eux, un seul d’entre ces fous suffit à désigner l’autre comme ennemi, permet les amalgames les plus grossiers. Et c’est ça la France, ce bon vieux quant à soi qui voudrait s’imposer à tous, et qu’on observe, depuis les frontières avec une moue de dégoût et de pitié.

*

Même ici, même insulaire, je ne peux me tenir à distance et n’être qu’à ma tâche. Sans télé, sans radio, c’est encore trop de lire les nouvelles sur l’écran de l’ordinateur, et sans cesse freiner la colère, lutter contre l’abattement, et ne pas être pour autant un homme qui accepte7. Ce temps de détresse me rapproche-t-il ou m’éloigne-t-il du but que je me fixe chaque matin depuis tant d’années ? Ai-je finalement trouvé dans ces notes fragmentaires, une façon de dire qui soit tout à la fois la forme recherchée et l’engagement désirée ? Peut-être.

Il n’y a qu’une lèpre humaine pire que le despotisme, c’est la lâcheté. Lâcheté individuelle ou collective, qui recule devant la force ou devant les faits. De façon singulière ou plurielle, cachée ou découverte, la vie réclame de nous tous la même exigence : l’exercice quotidien du courage et du risque. Et quand la peur nous envahit, quand nous nous refusons à ce salutaire exercice, nous perdons -en tout ou en partie- cette dignité minimum qui distingue l’être humain de la bête et le groupe du troupeau8.

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Se réveiller dans une maison inconnue mais amie, à six heures du matin, tranquille comme Baptiste, la journée devant soi. Une maison chaleureuse où l’on peut sinon oublier du moins partager les jours insupportables que nous traversons, jours gris, jours noirs. Dans Le Miroir, le poète Arseni Tarkovski, le père d’Andreï, dit : Habitez la maison et elle ne s’effondrera pas. On est ici dans une maison solide et tellement habitée que rien ne l’atteindra.

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La catastrophe redoutée est là, certaine. Les indicateurs se sont emballés, et le reconfinement est à nos portes. Les mesures les plus diverses filtrent à travers les radios, c’est la façon étatique de nous préparer au pire, et le pire sera de poursuivre le travail, l’école, et le reste du temps rester enfermer, nouvelle conception des travaux forcés. Nous sommes comme sidérés devant l’écroulement de notre monde. Novembre n’est pas encore là et l’hiver s’annonce interminable.

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Au bar le Cagire, sur la place d’Aspet, une clientèle clairsemée mais fidèle se presse autour de l’unique exemplaire de La Depêche, les commentaires vont bon train, mais personne ne fanfaronne, le temps est à la résignation même si la colère et le désespoir sont perceptibles. La Une du journal douche les meilleures intentions : Le virus hors de contrôle. On sent qu’il doit y avoir ici de grands éclats de voix que la patronne derrière le comptoir n’est pas la dernière à provoquer, mais le cœur n’y est pas et l’on ne sait plus à qui adresser ses remontrances, au ciel ou aux hommes. On se sépare sans lendemain. L’après-midi, les gendarmes sont venus fermer le bar.

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La route du Val d’Aran, nous sommes en Espagne et le portrait est identique, la frontière invisible mais les bars et les restaurants fermés, à Bossòst, à Viella, il devrait y avoir foule, des français venant profiter des prix du tabac ou de l’alcool, mais non, c’est presque désert, la Catalogne aussi est sous cloche. Nous mangeons dans un jardin plein d’enfants, je me souviens qu’ici en octobre 1944, plusieurs milliers de vétérans de la Guerre d’Espagne tentèrent d’amorcer une reconquête du pays qui ne dura que cinq jours et fut un terrible échec, plusieurs centaines y perdirent la vie et la résistance à Franco fût durablement décapitée.

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Dernier jour de liberté. Nous l’avons passé en montagne, au Port de Balès où s’ouvre l’horizon sur toute la chaîne. Nous avons goûté l’air et rempli nos yeux sachant trop bien que le retour nous attendait, la séparation, l’isolement. Les problèmes insolubles que posent le nouveau confinement, nous les avons oublié un moment près des neiges. Si la phrase :  » avoir le cœur gros  » a un sens, alors j’ai eu le cœur gros durant tout le voyage de retour. À Bordeaux, cours de l’Yser, les bars Portugais étaient toujours ouverts, on y faisait de la vente à emporter pour pouvoir maintenir un semblant de vie sur le trottoir. C’était la nuit à Oléron. Les vannes se sont ouvertes sans prévenir. J’ai pleuré.

Thierry Guilabert

***

1 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal.

2 Idem

3 Voir, c’est être loin. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) idem.

4 Nuno Júdice, Méditation sur des ruines.

5 Comme si la vie c’était ça ! Fernando Pessoa, Ode maritime.

6 Ah, n’importe comment, n’importe où s’en aller ! / Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer, / Partir vers le Lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite, / Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes, / Emporté, comme la poussière, par les vents, par les tempêtes ! / Partir, partir, partir, partir une fois pour toutes ! Fernando Pessoa, idem.

7 Aimé Césaire, idem.

8 Miguel Torga, Diario, 23/09/1966.

Notes aux confins (14)

Au 15 octobre

Cent fois je l’aurai dit : ce qui me reste est presque rien ; mais c’est comme une très petite porte par laquelle il faut passer, au-delà de laquelle rien ne prouve que l’espace ne soit pas aussi grand qu’on l’a rêvé. Il s’agit seulement de passer par la porte et qu’elle ne se referme pas définitivement1.

La tempête menace la nuit prochaine et la suivante. Nous ne devrions pas être les plus impactés, le Morbihan est en ligne de mire mais les trajectoires toujours difficiles à apprécier requièrent de la vigilance. Octobre s’ouvre tristement avec une unique obsession sanitaire depuis mars et pas la moindre perspective de retour à la normale, l’état d’urgence prolongée jusqu’en avril.

*

De longues marches en forêt quasi quotidiennes, rythment la semaine, si l’on en croit Vincenot, l’homme qui marche ne peut être asservi, alors nous marchons entre l’Ecussière et Vert Bois, et retour. Nous connaissons par cœur le chemin, les branches à éviter, les racines piégeuses, où reprendre son souffle et où allonger le pas. Les points de vue qui s’ouvrent sur l’océan et les passages étroits où la forêt se ferme. Et ainsi, il ne s’éloignait pas de son travail, eût-on dit, mais celui-ci l’accompagnait ; comme si, très loin pourtant de sa table, il y était toujours à l’œuvre2.

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Les vols pour Porto annulés, il faut décaler au mois de février. Ce voyage au Portugal est en passe de devenir l’Arlésienne, toujours repoussé, toujours fantasmé. Les compagnies aériennes ont beau faire croire que la situation est revenue à la normale, il n’en est rien, nombre de vols qu’elles proposent sont purement virtuels, sans avions car cloués au sol, sans équipages, ils pointent au chômage. Chacun mise sur l’espoir que demain, dans six mois… Je finis par penser que pour voyager il n’y aura d’autres solutions que de prendre la voiture et de traverser toute la péninsule ibérique. Sinon comment faire ? Passer mon temps à rêver ce qui n’adviendra pas ? Le monde est devenu étroit, il faudrait se retirer sans se replier3, et partout ce ne sont que que replie sur soi et renoncement.

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Il a fallu rallumer le chauffage, 17 degrés à l’intérieur, sans soleil et sans espoir d’en avoir, au milieu de la pluie, de la traîne de la tempête Alex qui a ravagé le sud-est du pays, nous ne tenions plus. C’est trop tôt mais comment faire ? Il fait nuit en plein jour, nous sommes dans l’hiver pour les six prochains mois. Et puis l’après-midi, le soleil a fait une apparition le temps de notre marche en forêt, les Clématites des haies étaient comme cotonneuses, la lumière jouait sur les troncs et le sol couvert d’aiguilles de pin. La certitude d’être chez soi, le lieu où vivre et la part précise de l’homme4.

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La météo est toujours aussi dégradée et les informations aussi calamiteuses qui me donnent parfois l’impression de ne plus rien comprendre à ce monde, d’être en complet décalage de manquer de lucidité, quand partout on répète les mêmes discours, les mêmes menaces, le danger formidable qui nous cerne, nous réduit, nous accule, nous confine, nous reconfine, et moi je me refuse à trouver ça normal, à obéir, à accepter sans rechigner, mauvais sujet, mauvais citoyen, mettant en doute les préceptes officiels qui régissent notre nouvelle vie, auxquels il faut se plier, on n’a pas le choix, c’est sans appel, c’est ainsi, on rogne vos libertés, mais pas de bon cœur, non, on ne peut pas faire autrement. Allez travailler ! Rentrez chez vous ! Consommez ! Mais surtout pas de voyages, pas de rassemblements, pas de repas de famille, d’embrassades et autres coutumes barbares, non ! On tourne en rond. Je tourne en rond. Et pendant ce temps, on vote pour sauver la betterave et son industrie, le retour des néonicotinoïdes tueurs d’abeilles.

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Écrire, la seule résolution prise dans ma jeunesse à laquelle je me sois tenu depuis quarante ans, au point que je pourrais très bien reprendre la formule de Beckett : Bon qu’à ça, et ça indépendamment de la qualité, de la notoriété, de la réussite, de tous les attributs qui conditionnent une vocation pour la plupart des gens. Bon qu’à ça, et ça vaudrait ou ne vaudrait rien, mais ça me tirerait du lit chaque jour sans rechigner ni renâcler, sans même envisager que ce pourrait être autrement, différent, loin de moi. Et ainsi jusqu’à la fin, j’ai peu de temps pour réapprendre le monde. Voir un jaune, un bleu comme un peintre lui-même ne les voit plus5.

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Les grandes œuvres de Vergilio Ferreira, Pour toujours, Jusqu’à la fin, Au nom de la terre, Ton visage, et Lettres à Sandra, publiées dans les quinze dernières années de sa vie, de 65 à 80 ans, infirment l’idée d’un auteur qui n’aurait plus rien à dire de nouveau dans son grand âge, à l’inverse s’y forgent les thèmes du deuil et de la solitude qui font la puissance de ses livres. Y a t-il plus grand défi que celui de l’absence, du silence et de la mort toujours plus proche ? Ce combat, chacun le mène seul, et il n’est d’autre moment pour l’écrire.

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Il n’y a plus de visages, il n’y a que des masques, l’accès au visage est d’emblée éthique disait Lévinas, et d’emblée notre éthique s’en trouve modifiée. Je marche dans la rue Sainte Catherine à Bordeaux, entre vous et moi de la distance, encore plus de distance. Je ne vous reconnais pas, je ne reconnais pas votre expression, votre sourire, votre tristesse, cette pauvreté essentielle, cette nudité, cette fragilité de la peau exposée à l’autre. Je ne sais plus rien de vous. Vous êtes fermés, votre visage est fermé, claquemuré, lèvres effacées, bouche effacée, nez effacé, humanité en berne, réduite aux masques antiques qui figeaient un caractère, aux masques mortuaires.

Et parfois, en pleine rue – alors que personne ne m’observe, en fin de compte-, je m’arrête, hésite, cherche une sorte de nouvelle dimension, une porte soudain ouverte sur l’intérieur de l’espace, sur l’autre côté de l’espace, où je puisse échapper sans délai à ma conscience des autres, à mon intuition par trop objective de cette réalité qu’est l’âme vivante des gens qui m’entourent6.

*

Il suffit de se promener dans le quartier commercial d’une grande ville pour comprendre combien les mesures interdisant les rassemblements et les manifestations sont iniques et hypocrites. Un flot ininterrompu de bordelais masqués parcourt dans les deux sens la rue Sainte Catherine, des milliers de gens, bien davantage que dans n’importe quelle manifestation, mais eux, ni ne protestent ni n’invectivent le gouvernement, eux font partis de la France qui se tient sage et consomme et ont le droit, le devoir de battre le pavé afin d’alimenter le moteur, le seul moteur qui vaille, le sacro-saint dieu de l’argent, du pognon, de la thune, du pèze, du flouze, du fric.

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Remonter le Cours de l’Yser en direction du marché des Capucins, le campanile de Saint-Michel planté dans l’axe, loin du Bordeaux de la Bourse et des beaux quartiers, c’est un peu comme remonter le Douro. Les noms fleurent le Portugal, le Maravillas, l’Adega Lusitana, Casa Pepin, le Contraste, Churrasqueira O Bom Petisco. Devant les bars, les trottoirs sont annexés par une clientèle masculine, la diaspora du bom povo português refait le monde, le dernier match du Benfica ou du Porto FC. On parle fort, dans un portugais populaire dont je ne saisis qu’un mot entendu au passage, jamais plus, et c’est à peine si l’on s’écarte quand un piéton remonte la rue et traverse les terrasses improvisées. Plus loin, ce sera l’Afrique noire, le Maghreb, mais dans cette portion du Cours de l’Yser, c’est le Portugal loin du Portugal, celui de l’exil et des travailleurs immigrés, celui qui n’a pas changé depuis cinquante ans, arque bouté sur le souvenir de sa terre et de sa gloire ancienne. Un jour, j’irai prendre uma bica ou uma cerveja dans l’un de ces troquets, j’irai entendre leurs voix, leurs accents, juste pour le plaisir de me sentir ailleurs, loin de France.

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En l’espace de quelques jours l’automne s’est installé, les champignons bordent le sentier étroit secret profond que nous empruntons le plus souvent. On ne se lasse jamais de cette marche, côté forêt puis côté océan, l’odeur des pins, la musique du ressac et personne, presque personne. Mon harmonie à moi résulte de l’intégration de l’universel dans les limites de ce paysage austère7. Rien ne rappelle la morosité du monde, les zones d’alertes maximales, la rhétorique de la peur. L’impression d’être ici comme dans une réserve indienne, libres mais cernés de toutes parts, ce qui n’est pas loin d’être la définition même d’une île.

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Nouvelle séquence de supputations, d’annonces présidentielles, de décisions pour faire face à la deuxième vague en attendant les suivantes. Le mot qui a la préférence des journalistes parmi les mesures liberticides qu’il est bon ton de prendre : couvre-feu. Ça fleure bon la Wehrmacht, l’occupation et la traversée de Paris par Gabin et Bourvil, couvre-feu, à l’origine il s’agissait de recouvrir les feux pour éviter les incendies nocturnes, aujourd’hui il s’agit de mettre la jeunesse France au pas, d’éviter qu’elle ne propage le virus par ses allers et venues. Elle a bon dos la jeunesse France. Elle est bien sage et bien respectueuse. Elle est sans doute responsable de l’état délabré de nos hôpitaux, du manque de moyens, des choix calamiteux, de la pauvreté galopante et du chômage, en un mot, de tout.

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Quelle efficacité pour ce reconfinement nocturne des grandes métropoles ? Qui a encore confiance en ces gens ? Ils tâtonnent à mesure sans jamais revenir sur les causes fondamentales de leur incurie qui, chacun le sait, sont économiques. Il n’est qu’un système, qu’une voie, disent-ils, et nous perdons pied. Jamais ils ne rendent compte, jamais d’inventaire, pas même d’élections puisque déjà nous savons qu’ils se prétendront ultime rempart contre le fascisme et confisqueront ainsi la possibilité d’un vote. Et ce sera le même orgueil, la même suffisance, cette morgue qu’il porte sur le visage quand il s’adresse au peuple comme à ses enfants… Pas si vite ! Quand on est à genoux, il reste un choix : ou se coucher ou se dresser.

Venez : de ce quai que l’hiver a dévasté,

que les bateaux ne recherchent plus, ni les oiseaux, ni

la plus folle des prostituées d’autrefois ; et

apportez un refuge d’ombres surchauffées

vos lèvres, une contagion de l’âme à la fatigue

des corps, le poids d’une lueur dans l’obscurité

des yeux8.

***

Thierry Guilabert

1 Philippe Jaccottet, Semaison I.

2 Peter Handke, Après-midi d’un écrivain.

3 Georges Didi Huberman, Survivance des lucioles.

4 Yves Bonnefoy, L’arrière-pays.

5 Vergilio Ferreira, Para sempre.

6 Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do desassossego.

7 Miguel Torga, Diário 9 juin 1954.

8 Nuno Júdice, Un chant dans l’épaisseur du temps.

Notes aux confins (13)

Du 13 au 30 septembre

Uma lingua é o lugar donde se vê o mundo e de ser nela pensamento e sensibilidade. Da minha lingua vê-se o mar. Na minha lingua ouve-se o seu rumor como na outra se ouvirá o da floresta ou o silêncio do deserto. Por isso a voz da mar foi em nós a da noise inquietação.1

Hier fût une journée aussi simple que parfaite, lecture, bain, un tour au marché. L’impression d’avoir le temps. La veille le Manitou en second avait parlé, après deux jours de menaces, pour ne rien dire. Ce matin a huit heure trente précise, les coups de fusils ont résonné en pétarade. La chasse était ouverte.

*

Travaillé une bonne partie du dimanche sur Émile Derré pour le livre qui m’occupe jusqu’en décembre. Sa vie est quasiment une feuille blanche, quelques articles, des chapiteaux, des bustes, l’image du groupe sculpté Réconciliation. Mais de ses années de bohème à Montmartre, de son suicide à Nice, c’est le roman d’une existence qu’il faut inventer, s’inspirant peut-être de celle misérable que Mac Orlan vécu sur la butte, lui qui disait écrire pour ne pas devenir assassin.

*

Israël devient le premier pays à « reconfiner » sa population pour trois semaines. L’automne n’a pas commencé que déjà l’idée fait surface d’un possible retour aux mesures extrêmes. Où en serons-nous dans un mois, quand le temps du voyage approchera ? C’est inimaginable, donc je dois l’imaginer malgré tout2. C’est tout ce à quoi je pense entre deux et trois heures du matin quand la rumeur du ressac, indifférente aux menaces, me tient entre deux rêves.

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Quand on lit dans la presse une tribune de médecins appelant à Siffler la fin de la récré pour nous responsabiliser sur les gestes barrières, le masque etc. on n’a plus de doute sur la force d’infantilisation du citoyen par les pouvoirs sanitaires. Ils savent, moi pas, ils décident, moi pas, ils contrôlent, moi pas. Ce n’est plus : Tout le pouvoir aux Soviets mais Tout le pouvoir aux toubibs. Et quand une voix discordante se fait entendre pour dénoncer la communication de la peur, la soumission des médias, les revendications sociales muselées, on passe pudiquement à autre chose, l’air gêné ou l’air de celui qui n’a rien vu ni entendu.

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Chaque fois que possible, nous allons nous baigner sur la plage désertée du Treuil. Le calme règne. Pas de masques. Comment ne pas songer à Rimbaud, à ces mots prophétiques découverts il y a si longtemps : Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, – en une plage pour deux enfants fidèles, – en une maison musicale pour notre claire sympathie, – je vous trouverai3. La fragilité des heures, c’est se dire que demain, demain peut-être l’automne débutera et ce sera fini. Quoique la plage demeure un refuge, même hors-saison, et que marcher en bord d’océan, presque seul au monde soit un acte de résistance à la mauvaiseté des jours.

La forme ainsi entendue serait comme un lieu malgré tout : un passage inventé, une faille pratiquée dans les impasses que veulent créer les lieux totalitaires, ces lieux malgré l’homme organisés pour son anéantissement. Inventer un lieu malgré tout, une « parcelle d’humanité »:voilà bien ce qu’une ruse de la raison, voilà peut-être ce qu’une certaine invention poétique permettent quelquefois, comme une légère déchirure dans le désespoir, un passage pratiqué dans la dureté du monde historique.4

*

Repas chez des amis, libertaires, anciens communistes, tous dans le même désarroi de voir s’installer à demeure ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nomme l’État d’exception, une habitude depuis 2015, les libertés individuelles ou collectives, les droits bafoués au nom de la lutte anti-terroristes hier, à présent la lutte sanitaire et demain on ne sait pas. Libertés qui cessent, qu’on oublie, muselés que nous sommes, qui disparaissent de n’être plus en usage, obsolescence programmée, totalitarisme qui avance masqué. La création d’un état d’urgence permanent (même s’il n’est pas déclaré au sens technique) est devenue l’une des pratiques essentielles des États contemporains, y compris de ceux qu’on appelle démocratiques5.

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Je fais ce rêve depuis des années : j’habite une grande maison délabrée à la charpente apparente, la hauteur est impressionnante, une dizaine de mètres. Il pleut, il pleut dans la maison, et je ne parviens jamais à réparer les fuites, je ne peux rien faire d’autre que constater que c’est une maison qui prend l’eau. On dirait un film de Tarkovski, Le Miroir ou Stalker, ce n’est pas un rêve agréable, il y a de l’impuissance à aller contre les éléments, la peur que la maison finisse par disparaître, la certitude que la maison disparaîtra, ruinée par l’eau, la végétation, la terre elle-même. Je me souviens de la phrase d’Alain Corbin : La ligne des rivages n’est en fait qu’une ruine6

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Automne, le vrai, celui qu’on nous promet depuis plusieurs jours avec la pluie, le vent, c’est pour bientôt, c’est là, pour cet après-midi vous dis-je. En attendant la réalisation des augures, le ciel du matin sur la route des huîtres, est à coup sûr peint par Turner. Un mois que j’ai repris le chemin du collège, et dans un mois Porto. Je me sens étrangement bien, serein, exactement à l’endroit où je dois me trouver à six heures du matin, un sentiment de plénitude qu’une mouche bruyante vient me disputer. Sans doute ça ne va pas durer, le grain de sable, le satané grain de sable chargé de me rappeler à l’ordre, sans doute.

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Une tornade comme on en voit sur les plaines du Nebraska, dans la Tornado Alley, a frappé le Château d’Oléron hier à 16H30, certains disent une trombe marine. Les images du phénomène sont impressionnantes mais les dégâts limités : quelques toitures, quelques véhicules renversés, pas de victimes. Moi, je n’ai vu que des trombes d’eau. Un premier coup de vent, le temps change. Brusquement c’en est fini de l’été. Au même instant le gouvernement met sous couvercle sanitaire la plupart des grandes villes du pays, les réunions limitées à dix personnes, les bars et restaurants fermés totalement ou partiellement. Plus aucune possibilité de manifester dans la rue, le champ libre, l’état d’exception dans sa pleine mesure. Com isto ou sem isto a vida dói-me7.

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Un grand vent a passé sur Oléron cette nuit, et l’aube m’oblige déjà à me couvrir. J’entends, juste derrière le mur, les bourrasques mêlées de pluie. La bascule est d’une brutalité sans borne. J’aurais aimé quelques jours de sursis. Sans doute reverra-t-on le soleil, mais fugitivement, presque clandestin. Le vent appuie sur la fenêtre, hurle dans les nuées, pour ça aussi j’aime cette île, je ne le nierai pas, pour cette sauvagerie qui renaît, cette sensation primitive d’être à la merci des éléments, soumis à plus fort que soi, si aisément oubliée dans les villes remparts. J’ai besoin d’être fragile face à ça, dans la main du destin ou de je ne sais quelle divinité cruelle dans le sillage d’Ulysse. Talonné au juste par quoi ? Par rien, mais ce rien est tout-puissant8.

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Le froid ce matin me saisit, j’essaye en vain de rassembler mes pensées et je frotte mes mains entre elles. Il est resté quelque chose du flot de mauvaises nouvelles qui chaque jour, chaque soir se répand comme une insidieuse nappe de brouillard, nombre de cas, nombre de morts. À hue et à dia nous avançons dans le marécage, nous enfonçons à perdre pied. Je plonge dans mes livres, demande comme toujours une aide, une main secourable, une phrase à quoi m’accrocher, Tous les habitants de cette maison dorment sans doute ; sauf un ou deux que tient éveillés, comme moi, la pensée de cette prodigieuse erreur dans laquelle ils se trouvent impliqués9.

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Il a fallu faire du feu pour supporter le froid précoce. Dans les Pyrénées la neige tombe déjà. Octobre, après-demain. J’ai enregistré les vols pour Porto comme on prononce un exorcisme, ne sachant pas si d’ici un mois la frontière serait toujours ouverte. L’épidémie généralisée, hors de contrôle malgré le port des masques, les mesures barrières, tous ces mots inconnus il y a six mois et qui font notre quotidien, et au travail faire semblant que tout est normal ou presque. Dans quel monde vivons-nous à présent ?

*

Tous les vendredis soir, deux heures durant, nous dessinons une ligne de défense, une ligne téléphonique qui relie l’île à un village pyrénéen, une vieille ligne que le confinement a fait resurgir et qui de semaine en semaine est devenue plus forte, plus solide, indispensable. Nous vidons notre sac, nous partageons les jours, nous parlons des enfants, des projets, de la vie, et cette force qui nous relie en ces temps de disette, c’est la survivance des lucioles, c’est un reste d’humanité qui ne veut rien céder aux injonctions totalitaires, c’est l’amitié contre le coup de Trafalgar.

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Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’être humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Ainsi parlait Pasolini dans un ultime entretien quelques heures avant d’être assassiné sur la plage d’Ostie. Pour cet entretien, il avait choisi un titre : Nous sommes tous en danger.

Thierry Guilabert

1 Une langue est un lieu d’où l’on voit le monde, le pense, le ressent. De ma langue, on voit la mer. Dans ma langue on entend sa rumeur comme dans d’autres on entendra celle de la forêt ou celle du silence du désert. Ce pourquoi la voix de la mer fût, pour nous, celle de l’inquiétude. Vergilio Ferreira, Espaço do Invisível. (Trad perso)

2 Georges Didi-Huberman, Écorces.

3 Arthur Rimbaud, Illuminations.

4 Georges Didi-Huberman, Essayer Voir.

5 Giogio Agamben, État d’exception.

6 Alain Corbin, Le territoire du vide.

7 Avec ou sans ça la vie me fait mal. Bernardo Soares, O livro do desassossego. (Trad perso)

8 Louis-René des Forêts, Ostinato.

9 Philippe Jaccottet, L’Obscurité.

Notes aux confins (12)

Du 25 août au 12 septembre

Passávamos, jovens ainda, sob as árvores altas e o vago sussurro da floresta. Nas clareiras, subitamente surgidas do acaso do caminho, o luar fazia-as lagos e as margens, emaranhadas de ramos, eram mais noite que a mesma noite. A brisa vaga dos grandes bosques respirava com som entre o arvodero. Falávamos das coisas impossíveis ; e as nossas vozes eram parte da noite, de luar e da floresta. Ouviamo-las como se fossem de outros.1

Un mouvement de reflux s’opère, lentement mais sûrement l’île débute sa mue vers l’automne. Presque personne sur la plage, encore moins dans l’eau. Il bruine, sensation unique de recevoir cette pluie sur le visage alors qu’on a le corps plongé dans l’océan. La première journée de travail s’efface sans traces, presque indolore, alors même qu’elle a mis en évidence, que rien ne s’achève, tout continue, que la Covid dicte chacune de nos décisions, soumet à son bon vouloir toute l’organisation de cette rentrée… Mais pas ce soir.

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La reprise est toujours l’occasion d’une intense période d’écriture, de septembre à décembre j’épuise la force créatrice d’une année entière, levé à six heures, écrire jusqu’à sept, se préparer, faire sa journée au collège, rentrer, lire. Durant quatre mois, je tiens le rythme. À partir de janvier ce n’est plus le même entrain, les mots se font rares, difficiles. Comme Sollers qui lit dans ses pages manuscrites son état mental : si son texte est couvert de ratures c’est qu’il va mal ; je connais par habitude le biorythme de mon écriture.

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J’observe à nouveau le peuplier depuis la porte de mon bureau, les feuilles dans le vent qui ne tarderont pas à tomber. Je me promène masqué dans le couloir, je ne m’habitue pas. Bientôt, les professeurs, les élèves, et toutes les difficultés qui accompagneront forcément cette rentrée hors-norme. Le Diarios annonce que le Portugal entrera en état d’urgence au 15 septembre. Partout, le nombre de cas explose. Sera-t-il même possible d’aller à Porto dans deux mois ?

*

Depuis le début de la semaine, entrée en phase d’écriture, levé, café au bureau, j’avance mon texte presque sans difficulté, le corps entier participant à cette discipline. Une heure plus tard, la séance terminée, il est temps de se rendre au collège mais ma journée est faite, gagnée, je suis celui que je veux être. Parfois, cet état ne passe pas la grille, l’entrée des enseignants. Les bons jours il se prolonge quelques heures. Les mauvais, le fantôme de Fernando m’agresse au détour du chemin : Je vois clairement aujourd’hui que j’ai échoué, et je m’étonne seulement, parfois, de n’avoir pas prévu que j’allais justement échouer. Qu’y avait-il donc en moi qui annonçât une victoire ? Je n’avais ni la force aveugle des vainqueurs, ni la vue pénétrante des fous… J’étais lucide et triste comme une journée glacée2.

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J’ai eu le malheur d’écouter le journal à la radio, ce qui ne m’était plus arrivé depuis le confinement, et bien rien n’a changé, une demi-heure d’informations uniquement consacrées à la Covid, et puis la météo. Il ne se passe rien d’autre, ni conflits ni luttes, pas même un peu de culture. Une seule voix nous guide, la voix sanitaire, la voix de son maître. Un monde à sens unique qui prévaut à travers les médias et que je ne veux pas reconnaître comme mien. Autant dire que la radio ne servira plus avant longtemps. Pour les mauvaises nouvelles, un coup d’œil à la presse suffit. Et pourtant, comme le dit Torga, cette réalité-là existait, se développait, et agissait en un monologue parallèle au mien, sans que nous puissions jamais nous rencontrer3.

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Finalement, le confinement n’aura été que la partie émergente de l’immense iceberg heurté par le travers. Et tous les écrits qui se contentent de raconter cette période, s’achevant sur un onze mai glorieux et incertain sont loin du compte. La catastrophe n’est pas l’histoire de quelques semaines sur lesquelles on pourrait jeter un regard hébété. La catastrophe est ce qui nous sidère aujourd’hui.

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L’aube n’est pas pour de suite, j’ai entendu l’aboiement des chevreuils, il est six heures. Je travaille déjà, je m’attelle à ce qu’on appelle chez Flaubert : le principe provisionnel, je documente mon travail, qu’il s’agisse de décrire une grotte ornée, d’ouvrir un chantier sur un sculpteur libertaire oublié depuis longtemps, de puiser dans les écrits d’un auteur, poète, romancier, essayiste, une phrase, une idée, du carburant pour le cerveau. Ma chi te lo fa fare.

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La dernière phrase des Écrits sur le cinéma de Jean Epstein : Il faut douter comme Descartes et trouver en soi la force de demeurer seul dans 1’œuvre à laquelle on a consacré tout le travail de sa pensée et toute la patience d’une difficile fixité.

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Insomnie encore, comme s’il était naturel d’avoir une longue plage de réveil entre trois et cinq heures du matin, remplie de pensées vaines, mortifères et qui promettent de grands moments de fatigues dans la journée. Septembre. Le pire, retrouver les enfants dans la cour, masqués, parqués et entrevoir qu’il ne s’agit plus d’un état d’exception, mais d’un état sinon normal, du moins durable. Et à ceux qui nous briment et nous brident au nom de la santé, n’avoir rien à opposer qu’une sempiternelle soumission.

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C’est un jour où je donnerai beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu où personne ne vient, vers un lieu ou personne ne va4, un jour à rester simplement assis à sa table, un jour à s’épuiser au champ sans prononcer un mot, un jour où il n’y a pas plus beau trésor à défendre que sa solitude… Et jusqu’au soir, je serai au milieu de trois cents gamins braillards.

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Fin de la première semaine, épuisé comme si j’en avais aligné quatre d’un coup. Parmi les personnes côtoyées dans le milieu professionnel, deux attitudes antagonistes se dégagent. Les unes considèrent que la prudence et les chiffres rendent indispensable un protocole strict, ne serait-ce que par mesure de précaution. Les autres, trouvant, devant la quasi absence de cas avérés sur Oléron, suite à deux mois de brassage intense de presque 300 000 personnes, que les mesures sanitaires sont disproportionnées et contraignent puissamment nos libertés, rendent la vie et le travail extrêmement compliqués. Les deux points de vues sont irréconciliables, l’un est porté par les médias, le pouvoir, cet organisme quasi décisionnaire qu’est l’A.R.S, l’autre sous entend que nous sommes victimes d’une forme de manipulation de masse, de soumission à l’autorité, voire d’aveuglement collectif.

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Un millier de kilomètres parcourus ce week-end. Bordeaux, Toulouse les mêmes rues bondées, masquées. Le tout franchi en coup de vent. Sur un mur de Bordeaux, deux personnages mi-homme mi-renard, vêtus en jean et marinière, et l’inscription : Je pense donc je fuis.

Château de Mauriac dans le Tarn, un pays qui ressemble à l’Italie

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Plus souvent qu’avant, il m’arrive d’abandonner un livre en pleine lecture pour passer à un autre. Il ne s’agit pas réellement de zapping, je suis bien avancé dans le roman, mais mon intérêt s’étiole et une petite voix commence à me susurrer que je perds mon temps, justement la chose la plus précieuse que je possède. Le sentiment de culpabilité que j’ai toujours ressenti à ne pas aller au bout d’une histoire, d’un essai, a tendance à disparaître avec l’âge. Finalement, il n’y a là, qu’un indice supplémentaire du passage d’une vision quasi illimité du temps, à la petitesse, l’urgence, la limitation d’une vie.

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Sollers dans Une curieuse solitude écrit : Ce serait d’ailleurs une hygiène recommandable – et peut-être décisive – pour ceux qui, à certaines heures, sont fatigués du langage jusqu’à l’obsession, d’en changer brusquement, de ne plus parler que par emprunt, de se créer un monde neuf et clos sans correspondance avec celui de leur enfance et de leurs fatigues. C’est la tâche assignée à la langue portugaise. Contrairement à l’Espagne ou au Maroc, je n’ai pas de liens familiaux avec le Portugal, c’est un pays d’adoption, l’Amérique que je me suis choisi, où je n’ai passé que quelques jours, un Finistère où je me sens chez moi, où je me réfugie chaque fois que je suis lassé de la France, c’est à dire quotidiennement. Apprendre seul et laborieusement une langue, une littérature, une histoire, une géographie, que le refuge soit le plus habitable et le plus solide. Une issue possible à une fuite rêvée.

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Le Tour de France est passé par chez nous, un petit tour et puis s’en va. On nous a donné la journée, impossible de faire autrement, la cour du collège transformée en parking pour invités de marque. Vers 13H30 les coureurs sont partis, un quart d’heure plus tard ils franchissaient le pont.

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La phrase que j’ai le plus entendue depuis la rentrée au sein des équipes éducatives épuisées par les contraintes sanitaires appliquées dans notre collège : « ça ne va pas être possible ! » Pendant ce temps le Conseil Scientifique annonce que le gouvernement devra prendre des « décisions difficiles » sous dix jours. Quelle voix s’est fait entendre, criant vers le futur, autre que celle d’une nuit sans fin5.

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Thierry Guilabert

1Nous passions, jeunes encore, sous les hautes frondaisons et le vague murmure de la forêt. Les clairières, apparues soudain aux détours du sentier, devenaient lacs sous la lune, et leur lisière, aux branches entremêlées, formait une nuit plus dense que la nuit même. La brise incertaine des grands bois respirait, sonore, dans les ramures. Nous parlions de choses impossibles ; et nos voix faisaient parties de la nuit, du clair de lune et de la forêt. Nous les entendions comme les voix de quelqu’un d’autre. Bernardo Soares, idem, trad Françoise Laye

2 Bernardo Soares, idem.

3 Miguel Torga, Diarios, 22 juillet 1952, trad Claire Cayron.

4 Bernardo Soares, idem.

5Vergilio Ferreira, Matin Perdu.

Pech Merle, Lot.

Pech Merle, la grotte temple.

Depuis le Mas de Brézac, près de Figeac je pris seul la route de la vallée du Célé, un petit matin du mois d’août. Un soleil qui promettait d’être écrasant montait derrière de grandes falaises de calcaire.

Le long du cour d’eau, des villages suspendus dans l’espace et le temps, Espagnac Sainte-Eulalie, Marcilhac sur Célé. Chemin faisant, si la route sinueuse m’en laissait le loisir, je songeais à Pech Merle, à sa découverte, qui, comme à Lascaux quelques décennies plus tard, avait mis en scène pour l’histoire et la légende, des enfants intrépides et un curé de paroisse.

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L’ensemble des photographies illustrant cet article ont été glanées sur le net

 

Il existe une photographie datant de l’année de la découverte, 1922, où l’on voit un jeune adolescent au cheveux bruns, poser fièrement, enjambant un trou au milieu du calcaire, trou que dans le Lot on nomme igue, sorte de puits naturel qui pouvait être profond et qui devait constituer un danger pour les troupeaux.

Ce garçon, c’est André David, il a seize ans, il est né ici à Cabrerets, et le gouffre à ses pieds n’est autre que l’entrée par laquelle il découvre les galeries ornées de Pech Merle, le 4 septembre 1922.

L’igue était bien connu, on disait qu’un prête réfractaire s’y était réfugié durant la Révolution, et le père d’André l’avait exploré au début du siècle. Il y avait deux galeries, une belle salle avec des concrétions, on n’avait pas cherché plus loin. En 1915, Henri Redon, futur grand chirurgien, alors âgé de seize ans, dégagea une chatière au fond d’une de deux galeries, et par un boyau atteignit non sans difficultés une salle, qu’on nomma rouge à cause de ses concrétions rougeâtres. Il n’alla pas plus loin et ne revint jamais.

En 1919, un curé passionné par l’archéologie et les cavités est nommé à Cabrerets, Amédé Lemozi, c’est André qui lui fait les honneurs de la visite de l’igue, mais le prêtre, comme ses parents auparavant, lui interdit de s’engager dans la chatière explorée par Henri Redon. Craignant la témérité voire l’inconscience de la jeunesse, il conseille même que l’on obstrue le passage. Il n’y avait rien là qui vaille la peine, et on éviterait peut-être ainsi un accident.

Bien évidemment, André ne se conforma pas à l’interdiction et accompagné de son ami Henri Dutertre, il s’engagea dans la chatière, entreprit une reptation de plus d’une centaine de mètres jusqu’à la salle découverte par Redon, mais par peur de se perdre dans les ténèbres l’exploration tourna court. Les bougies laissées allumées derrière eux, qui devaient les guider au retour s’étant en partie éteintes.

La semaine suivante il découvre la salle blanche où l’abbé Lemozi, à son tour, va manquer de se perdre. Et au terme de nouvelles explorations, de boyaux dégagés, André, accompagné de sa sœur, de Dutertre, et d’un ouvrier agricole, va pénétrer dans la salle préhistorique et découvrir la main rouge et les chevaux de Pech Merle. Quelques jours plus tard l’abbé Lemozi visite le site et alerte aussitôt l’abbé Breuil, les premiers relevés, les premières études, et moins de deux ans après la découverte, l’ouverture au public. Dès 1926, André David sera guide officiel de la grotte de Pech Merle.

À Pech Merle, la première surprise est l’aménagement, de grands parkings, des bâtiments imposants, l’un abritant l’accueil, le musée Amédée Lemozi et une salle de projection digne d’un cinéma. Plus bas sur la colline étagée, des boutiques de souvenirs, de restauration rapide et le passage qui mène à l’entrée de la grotte qu’on ne peut distinguer de l’extérieur.

J’ai une demi-heure d’avance, il n’y a personne sinon quelques employés qui changent les sacs poubelles et vérifient que le site soit impeccable. Partout des panneaux, des directions, des avertissements, inévitables traces du Covid dans tous nos gestes.

Près de l’accueil, un homme proche de la soixantaine, dont j’imagine d’abord qu’il fait partie de l’équipe d’entretien, m’indique qu’il faut patienter jusqu’à 9h15, heure à laquelle une vingtaine de personnes m’a rejoint.

On nous délivre les places et nous descendons jusqu’à l’entrée de la grotte. On nous fait patienter dans l’espace souvenir. Quelques marches, une entrée joliment maçonnée, une porte fermée, à coup sûr le sésame qui mène aux abîmes. En attendant, je feuillette des livres en particulier ceux de Michel Lorblanchet, le grand spécialiste de l’art pariétal du Quercy.

L’homme que j’avais croisé plus tôt vient prendre en charge le groupe, il nous fait entrer dans une petite salle, au mur une coupe de Pech Merle. C’est lui notre guide, c’est sa 35ème saison, la première masquée précise-t-il. Il a un air bonhomme et un accent chantant.

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Il nous présente la grotte, son histoire géologique, sa découverte, évoque les œuvres que nous allons observer tout le long de notre excursion, des œuvres datées de 29 000 ans, du début du Gravettien, juste avant le grand refroidissement de la dernière glaciation.

Il insiste sur un point, mis en lumière par Michel Lorblanchet, la rapidité d’exécution des figures. Expérimentant lui-même la technique en grotte, Lorblanchet a pu montrer qu’un artiste tenant une lampe à graisse comme on en a trouvée ailleurs, d’une main, pouvait tracer de l’autre, ébauche comprise, en respectant le nombre de traits un grand mammouth en moins de quatre minutes. La frise noire et ses 25 figures, sans remords ni reprises, en moins de deux heures.

Le rapport entre la rapidité d’exécution et les temps immémoriaux qui nous séparent de celle-ci, ajoute au vertige que je ressens chaque fois que je descends sous terre à l’idée d’être cerné de fantômes vieux de 30 000 ans.

La présentation terminée, nous franchissons la porte d’accès, pour, les escaliers une fois descendus, pénétrer dans un tunnel au sol plat et artificiel, tunnel aménagé dans le cône d’éboulis qui a bouché l’entrée préhistorique de la grotte au fil des temps.

Ce passage met en communication, la galerie occidentale, la salle aux peintures, et Le Combel découvert en 1949 par le même André David, qui contient une zone ornée et de multiples témoignages de l’occupation de la grotte par les ours des cavernes. Le Combel n’est pas ouvert à la visite, mais le guide nous fait néanmoins admirer à l’entrée, la racine d’un chêne qui pour trouver de l’eau n’a pas hésité à traverser l’air sur plusieurs mètres s’étirant droit du plafond au sol. Le seul arbre dit-il qui reste vert quelque soit la sécheresse.

Le guide, dont je vois les difficultés à respirer sous son masque, nous indique que nous allons parcourir environ un kilomètre aller-retour dans Pech Merle. Un circuit qui permet d’observer la plupart des œuvres de cette cavité qui réunit pas moins de 74 figurations animales, 50 humaines et 618 signes d’après les relevés minutieux de Lorblanchet.

Et c’est vrai, Pech Merle est l’une des rares grottes ornées dont on ne sort pas frustré de n’avoir pu accéder à des peintures connues, des zones emblématiques. La visite, bien rodée, ne laisse dans l’ombre ni l’art pariétal ni les merveilles géologiques d’une cavité toujours active.

La grotte est électrifiée, aménagée,. Le circuit ne pose d’autres difficultés que de baisser la tête de temps à autre, et encore rarement, le plafond étant presque toujours à plusieurs mètres au-dessus. Mais notre groupe est important et le guide souvent obligé de donner ses explications à plusieurs reprises.

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Nous n’avons pas marché très longtemps avant d’atteindre la Frise Noire. C’est un ensemble étonnant qui justifierait à lui seul la visite de Pech Merle, une de ces vastes compositions comme on en rencontre à Niaux ou Lascaux.

Sur sept mètres de long et près de trois mètres de hauteur, sur la paroi gauche d’une alcôve étroite où le recul manque, chevaux, aurochs, bisons et surtout onze mammouths, ce pourquoi on a aussi nommé la Frise Noire, la Chapelle aux Mammouths.

Le guide nous montre des ponctuations rouges, les figurations rouges, explique-t-il, sont ce qu’il y a de plus ancien dans la grotte. Les dessins noirs au manganèse de la frise sont l’œuvre d’un seul artiste, selon les études de Lorblanchet. Il a commencé par le cheval au centre, puis dans un mouvement circulaire a tracé les bisons, et poursuivant sa spirale les mammouths. On distingue pour certains l’opercule anal qui les protégeait des grands froids et leur pelage en grandes stries noires. Avec les mammouths l’artiste s’est éloigné de plus en plus du centre de son panneau, il y est revenu dans un dernier mouvement en dessinant les aurochs.

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Mouvement, c’est bien le mot qui me vient à l’esprit. Les membres inférieurs, en particulier ceux des aurochs sont dessinés dans une perspective parfaitement maîtrisée. Chaque animal diffère en taille, en position, les uns tournés vers la droite, les autres vers la gauche, vers le haut, vers le bas et même de dos. L’arc que fait la paroi est comme intégré à ce mouvement d’ensemble.

Je suis seul en bout de groupe, personne avec qui partager mon enthousiasme. Dommage que les guides ne racontent plus l’incident de juillet 1952, qui opposa l’écrivain André Breton au guide Bessac. L’incident devant la Frise Noire n’est pas très glorieux pour le pape du surréalisme, mais il l’a fort bien raconté quelques jours plus tard dans une lettre à sa fille Aube :J’ai, de plus, ici, une histoire de tous les diables. Figure-toi que, jeudi dernier, nous nous rendons avec les Dax à Cabrerets dans l’intention de visiter la grotte qui présente de nombreux dessins préhistoriques. Tu sais que j’ai toujours eu des doutes sur l’authenticité d’une partie de ces dessins qui remonteraient à 30 000 ans et sont d’une fraîcheur et d’une fragilité bien singulières. Le guide commençait à peine ses explications devant ce qu’il nommait « la chapelle des mammouths » et j’étais déjà agacé par ce mot de chapelle introduit là de manière absolument tendancieuse quand je portai le doigt sur une des lignes tracées sur la paroi, pour voir si un enduit calcaire la recouvrait. C’est à ce moment que le guide, furibond, m’asséna sur la main un violent coup de bâton. Comme de juste, une très violente dispute s’ensuivit, au cours de laquelle je remis le pouce au même endroit et frottai légèrement, assez toutefois pour constater que la ligne s’effaçait comme un simple trait de fusain, me laissant toute sa poussière au doigt. Le guide, qui se donna alors pour le concessionnaire de la grotte et dont je devais apprendre peu après qu’il n’était autre qu’un député M.R.P. (c’est-à-dire catholique) du Lot , fit immédiatement appeler la police mais les gendarmes arrivèrent trop tard : nous étions déjà partis, non sans que j’aie corrigé à coups de poing le personnage en question, qui me traitait de « lâche » entre autres choses. Hier j’ai reçu ici la visite d’un gendarme qui m’a donné lecture de la plainte déposée contre moi par cet individu, qui me poursuit en dommages et intérêts pour dégradation de dessin figurant une trompe de mammouth : tu imagines ! Comme cette grotte de Cabrerets est une des grandes attractions touristiques du département et que le plaignant est député et intéressé à l’exploitation (200 F l’entrée) de ce prétendu sanctuaire, je ne suis pas sans inquiétudes sur les suites de l’affaire : ma consolation est de l’avoir littéralement roué de coups (mon poing en est encore tout meurtri). Malgré des soutiens de poids, parmi lesquels, Bachelard, Camus, Paulhan, Gracq, Breton, comme il se doit, fut condamné à une très forte amende.

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Nous empruntons l’escalier qui mène à la corniche, il y a une barrière métallique qui à la fois sécurise l’itinéraire et nous maintient à une distance correcte des peintures. Je ne me souviens plus si c’est avant ou après avoir vu le panneau suivant que le guide éclairant la vaste salle que nous dominons, nous montre au loin les Chevaux ponctués. L’apparition de l’œuvre emblématique de Pech Merle au milieu des multiples concrétions est extraordinaire. Tout à l’heure, son approche conclura la visite.

Sur le balcon de la corniche, un panneau plus petit que la frise noire mais long de quatre mètres quand même, rassemble les figurations très stylisées, réduites à l’essentiel, s’appuyant sur le relief de la paroi, de deux bisons et deux mammouths incomplets. Le petit mammouth tout à droite n’est composé que deux traits, une ligne dorsale et une ventrale,. Le reste, membres inférieurs, tête, trompe sont modelés dans la roche. À sa gauche, tourné dans le même sens, l’avant d’un bison, tête et cou massif, le corps immense suggéré par le relief naturel. Manifestement les artistes de cette époque étaient très doués à ce jeu-là : lire dans les formes visibles d’autres formes invisibles.

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D’ailleurs à peine plus loin, au plafond, le guide nous désigne un ensemble de traits entrelacés, des tracés digitaux dans une couche argileuse tendre,. L’abbé Lemozi appelait cet endroit le Plafond des hiéroglyphes, il me fait penser à ses jeux que nous avions enfant, des tracés inorganisés, des courbes s’entrecroisant sur une feuille, dans lesquelles ensuite nous distinguions des formes, sauf qu’ici dans l’apparent désordre, des dessins émergent, représentations rares, exceptionnelles, des femmes nus, les seins pendants, fesses imposantes, le ventre arrondi évoquant une possible grossesse. Elles sont associés à des mammouths comme la force avec la vie.

Sur un bloc, à l’aplomb du plafond aux tracés digitaux, encore un bison complet celui-là. Dans cette succession d’œuvres remarquables, certaines entrevues rapidement en parcourant la grotte, se sont effacées de mon souvenir, l’exhaustivité est impossible, à peine quitté un panneau on découvre un autre dessin, et au final, il ne reste que quelques images.

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Nous nous enfonçons dans la caverne, nous quittons la salle des peintures pour la salle des disques, l’attention fixée sur ces grandes concrétions, mais au fond de la salle nous dominons une vasque dans laquelle sont figées les empreintes de pas d’un adolescent. Ces pas ont plus de 12 000 ans, l’entrée de la grotte s’étant ensuite effondrée, et se situent à plus de deux cents mètres de l’entrée préhistorique. Je sais qu’il en existe dans les galeries profondes de Niaux, mais cette rencontre d’une empreinte fossilisée reste exceptionnelle, et émouvante. Cette trace de pied, plus encore que les représentations sur les parois, affirme la présence de l’homme, ici, à cet endroit précisément. Elle ne fait pas signe comme les mains négatives, elle est involontaire, sans but, juste un témoignage.

Bientôt, c’est le cul de sac. Le retour débute dans la galerie de l’Ours, devant une gravure de petite taille une trentaine de centimètres, mais particulièrement fine. Lemozi et Lorblanchet considère qu’il s’agit d’une tête d’ours brun. L’interprétation reste délicate, mais avec cette gravure s’ouvre un pan de la grotte où les représentations diffèrent de l’unité qui dominait jusqu’ici.

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Ainsi, pénétrant à nouveau dans la salle des peintures, il faut se baisser pour admirer l’homme blessé, un dessin rouge unique non par sa qualité esthétique mais par son contenu. La représentation est sommaire, un homme debout on reconnaît jambes et bras atrophiés, la tête bien ronde et les yeux. Le corps est traversé par de simples traits, et au-dessus, au contact de la tête, un signe aviforme, signe abstrait qu’on trouve à l’identique accompagnant un homme blessé dans la grotte de Cougnac, et gravé dans celle du Placard dont il a pris le nom : signe du Placard, qui fait toujours penser à un crabe stylisé, et dont toute interprétation paraît douteuse.

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Les rares représentations de l’homme dans l’art pariétal ont toujours ce côté frustre, inachevé, voire à peine ébauché. Créature informe, sans force, menacée, contrairement à la femme dont les images atteignent parfois la pure abstraction. Femmes que l’on va découvrir plus loin dans un merveilleux ensemble de peintures ocre sur plusieurs blocs associant main négative, ponctuations, motifs stylisés , que Leroi-Gourhan avait d’abord assimilés à des bisons. Une fois encore ces signes féminins sont proches d’un mammouth. À proximité, un très beau cerf.

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La main négative est sans doute une des plus belles de l’art pariétal, main de femme complète, accompagnée d’une douzaine de ponctuations. Elle est visible, comme faisant signe de nous arrêter pour admirer les autres figurations, ces courbes qui à l’instar des tracés digitaux du plafond sont assurément l’idée même de la femme que se faisaient les artistes il y a 29 000 ans dans cette région du Quercy.

On voudrait rester plus longtemps, comme en pâmoison mais déjà le guide nous entraîne vers l’ultime station, celle pour laquelle il a gardé du temps, celle pour laquelle il nous laissera longuement observer, admirer, le groupe restant absolument silencieux.

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Oui, voici après tant de beautés l’une des plus belles œuvres qui m’ait été permis de voir sous la terre : les Chevaux ponctués. C’est sur un morceau de paroi, lisse comme une lame qui se détache, dont le bord droit irrégulier a le dessin naturel de la tête et d’un poitrail de cheval. C’est un tableau visible de loin qui a servi plusieurs fois, on y devine derrière la magistrale composition, le tracé à l’ocre plus ancien d’un grand esturgeon. D’après le relevé de Lorblanchet ça fait 3,60 mètres sur 1,65 de haut, 263 motifs, 6 mains négatives, 2 chevaux, 212 points noirs, 29 points rouges, 7 doigts rouges repliés etc.

Je n’ai pas compté, je n’ai pas envie de compter, je veux seulement contempler la composition, les chevaux tête-bêche avec leur col noir et une toute petite tête caractéristique, la robe ponctuée de points noirs qui vont bien au-delà du corps des chevaux. Cinq mains négatives noires positionnées de façon équilibrée comme encadrant l’œuvre elle-même, une sixième décalée sur la gauche, accompagnée de trois points noirs horizontaux faisant signe pour arrêter le regard.

L’ensemble a été conçu, composé, avec un souci d’harmonie, d’où la sensation d’être devant, non plus quelques signes peints à la va-vite mais une œuvre mûrement réfléchi, comme une toile de maître accroché dans un musée.

A gauche des chevaux, le tracé d’un bison rappelle les dessins de la Frise noire mais dans l’ensemble j’ai l’impression d’avoir vu successivement les œuvres de plusieurs artistes. Le cheminement dans Pech Merle, le passage d’un secteur « noir » à un secteur « rouge » puis aux Chevaux accrédite cette idée, d’autant que les Chevaux ponctués ne ressemblent pas à celui peint au centre de la Frise noire.

Le guide après avoir commenté les divers éléments, nous laisse contempler le tableau. Plus de questions, seulement ce silence qui se prolonge. Je suis devant le tableau comme je me suis trouvé il y a peu devant ceux de Soulages dans son musée de Rodez. Je suis dans une relation esthétique avec les Chevaux ponctués qui met presque entre parenthèses l’âge de l’œuvre et son lieu d’accrochage au cœur de la grotte.

Je n’ai pas comme il arrive très souvent dans l’art pariétal, l’impression d’œuvres utilitaires, c’est à dire qui serviraient à des rites, magies, chasses, et pas seulement à la seule beauté. Si j’utilise parfois abusivement le mot artiste quand je décris une grotte, devant les Chevaux ponctués, ce n’est pas le cas. La beauté ne fait aucun doute, et l’intention artistique non plus. Je me tais.

Dernière image que j’emporte de Pech Merle quand le charme se rompt et que le guide, déjà, nous raccompagne vers la surface.

Thierry Guilabert

Notes aux confins (11)

Du 9 au 24 août

Ce n’était pas encore le déverdissement du feuillage, ni la chute des feuilles se détachant des arbres, ni cette vague anxiété qui accompagne notre perception de la mort extérieure, qui sera également la nôtre quelque jour. C’était comme une lassitude de l’effort d’exister, un vague sommeil envahissant les derniers gestes de l’action. Ah ! ce sont des après-midi d’une si douloureuse indifférence que, bien avant de commencer dans les choses, c’est en nous que commence l’automne.1

Orage matinal, le premier depuis une éternité, quelques gouttes de pluie sur un sol brûlé, presque noir à force d’être sec, un léger bruissement dans les feuilles et l’océan qui gronde. Mes tomates n’ont pas même mûri que quelque chose bouge, change, un signal dans les nuées qui zieute vers l’automne. On voudrait résister, regarder par dessus son épaule, comment c’était le printemps, les fleurs, le lin, et l’on a seulement sous les yeux une sorte de désastre jaune paille. Dis-moi, c’est quand le repos, et quand la paix retrouvée de l’esprit ?

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*

Souvent, je voudrais comprendre quelle est cette étrange force qui me tire du lit à sept heures du matin quand rien ne m’y oblige et me pousse à la table de travail. D’où ça vient ce qui me fait étranger aux autres, à mon père, à ma mère, à la plupart des gens qui me considère, une pointe d’inquiétude dans le regard, comme pas tout à fait normal ou bien tout à fait farfelu ? Pour ça je n’ai aucune réponse, mais la force, elle, n’a jamais fait défaut. Au contraire, on dirait qu’avec l’âge elle tend à s’accroître, s’étendre, taxant d’inessentielles les heures qui ne lui sont pas consacrées. Aussi pourrait-on parler de vocation, si le terme profondément religieux n’était pas devenu inusité.

A solidão da minha alma alargava-se, alastrava, invadia o que eu sentia, o que eu queria, o que eu ia a sonhar. Os objectos vagos, participantes, na sombra, da minha insónia, passavam a ter lugar e dor na minha desolação2.

*

Trois mois déjà que nous sommes déconfinés, du moins le dit-on. Tous les espoirs de monde de demain qu’on retrouve noir sur blanc dans les chroniques du confinement qui se publient apparaissent comme les vœux pieux d’une période historiquement lointaine. Le monde en pire est celui que nous vivons, il reste que rien de tout cela n’est facile. Malgré vos masques et vos sachets, le vinaigre et la toile cirée, malgré la placidité de votre courage et votre ferme effort, un jour viendra où vous ne pourrez supporter cette ville d’agonisants, cette foule qui tourne en rond dans des rues surchauffées et poussiéreuses, ces cris, cette alarme sans avenir. Un jour viendra où vous voudrez crier votre dégoût devant la peur et la douleur de tous3.

*

Il y a cette fracture entre ceux qui vivent dans la peur du virus et ceux qui insouciants se croient invulnérables, et nous au milieu, attentifs mais sereins. Cette fracture n’est pas seulement celle des âges, mais aussi des conditions géographiques, des zones d’expositions, du caractère de chacun. Même chez des proches je ressens une angoisse qui m’est absolument étrangère, je la comprends, je la respecte, mais je n’y céderai pas.

*

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Je déteste Oléron en cette pleine saison estivale, l’île entière un temple voué au tourisme et à la consommation, faire ses courses un calvaire, et les sentiers les plus reculés ne garantissent pas la solitude. Pour comble de malchance, la somme des jours de vacances qui me restent s’amenuise terriblement. C’est peu dire que je crains la reprise. Je parcours les vieux chemins la boule au ventre, colère rentrée, saudade de tous les diables et presque sous mes pas, un faisan, qui a échappé aux chasseurs confinés, s’envole dans un fracas de branches. Et trois poules grises s’échappent dans les buissons.

*

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Les derniers visiteurs de l’été sont partis ce matin laissant derrière eux un vide qu’il faut à nouveau apprivoiser. Il ne reste qu’un lambeau de vacances et quelques images, ce long bain dans une mer forte, ces marches dans la forêts où l’on croise les vestiges d’anciennes implantations depuis rendues à la nature, cette traversée de Bussac ou chacun au prix d’un terrain et d’un mobil home s’est offert son bout de paradis… Tout, d’ici peu, ne sera que silence.

*

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Le mur du Convento de Nossa Senhora da Esperança occupe la majeure partie de la photo, il est blanc mais en partant du sol, le premier mètre est gris foncé. Au pied du mur, un trottoir pavé de losanges. Sur ce trottoir et presque adossé au mur, un banc très simple aux traverses de bois sans doute vertes. Au-dessus du banc, à une hauteur d’environ trois mètres, se détache une plaque forgée noire composée d’une ancre marine et d’un mot Esperança. Plus haut, un globe lumineux.

Ici, à Ponte Delgado, sur la plus grande île des Açores, São Miguel, le 11 septembre 1891, à 20 heures précisément, sur ce banc, sous le mot Esperança précisément, l’un des plus grands poètes portugais, Antero de Quental, dont on ignore tout en France, s’est tiré deux balles dans la bouche.

Viver assim : sem ciúmes, sem saudades

Sem amor, sem anseios, sem carinhos

Livre de angústias e felicidades,

Deixando pelo chão rosas e espinhos

Poder viver em todas as idades ;

Poder andar por todos os caminhos ;

Indiferente ao bem e as falsidades,

Confundindo chacais e passarinhos4

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Cette sensation d’une aigrette de vent aux tempes qu’évoque Breton dans L’amour fou, je crois bien être à sa poursuite depuis toujours, du lever au coucher, dans chaque lecture et dans chaque paysage. C’est l’unique nourriture, l’unique qui vaille la peine, et tellement rare, le frisson qui justifie l’attente… Je cherche l’or du temps5. Quand j’étais enfant, c’est dans mes Jules Verne que le dénichais, ce pourquoi aujourd’hui je possède deux quasi intégrales des Voyages Extraordinaires, celle du Livre de poche qu’achetait mon grand-père paternel, celle des Éditions Rencontre de Lausanne, que j’empruntais à la bibliothèque municipale de Castres. Cinquante volumes que j’eus un jour la chance, comme on remet la main sur un trésor, de trouver chez un bouquiniste du Tarn.

É a última morte do capitão Nemo. Em breve morrerei também.

Foi toda a minha infância passada que nesse momento ficou privada de poder durar6.

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Sur le Vieux Port de La Rochelle, sous les arcades, dans tout le centre-ville, des policiers municipaux circulent sur les vélos, inspectent la foule des vacanciers, chacun son voile. Même au cœur de nos villages insulaires le masque est devenue la norme, voire l’obligation, à ne plus se souvenir comment c’était avant, avant que nous fussions contraints de cacher nos visages, de mettre nos mains dans les poches, et d’éviter les embrassades. Nos habitudes mises au placard.

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Le frigo a lâché. Les problèmes les plus terre-à-terre, le matériel, l’argent, le travail, tout ce qu’on voudrait mettre entre parenthèses et qui chaque fois, par surprise, nous sautent au visage, nous obligent à compter, soulignent le fragile équilibre des jours quand même il ne s’agit que d’objets du quotidien, de marchandises, et non de maladies, de pertes, de deuils, ce en quoi, peut-être, nous sommes des petites gens, des laborieux d’un peuple qu’aucun ruissellement n’atteindra jamais, mais Nous autres dans l’ombre, perdus parmi les grouillots et les garçons coiffeurs, nous constituons l’humanité7.

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La lecture de L’homme au péril de lui-même de Jean-Pierre Tertrais m’a laissé plein de colères devant l’incommensurable bêtise de l’homme et du capital courant de concert, à perdre haleine, vers le gouffre, le gouffre tout proche. Nous avons tellement consommé, ravagé, détruit la planète, nous sommes tellement incapables ne serait-ce que d’imaginer une autre solution, que nous collaborons sans retenue à notre propre effondrement. Il m’arrive souvent de penser que nous ne méritons pas mieux.

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Le ministre hante les studios de télévision, ce qu’il sait le mieux faire, signe infaillible que l’heure est proche, les temps venus, mais il a pris soin de nous faire parvenir un message par courriel afin que nous cessions de nous plaindre de ne recevoir de nouvelles que par voie de presse. Au demeurant je m’en moque, je ne lirai pas plus sa prose que je ne verrai sa tête sur les écrans, vingt ans que je ne reçois plus la télé.

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Les grandes marées ont gommé mes tristesses, il ne reste que quelques heures autant ne pas les perdre à se morfondre, autant voir, malgré tout, la rentrée comme je l’ai toujours vue : un élan, des possibles, des chantiers à ouvrir, des galeries à explorer. Bien entendu, il y a la Covid, et je n’aurais jamais cru prolonger indéfiniment mes notes aux confins, mais à présent je tiens le rythme et je sais qu’il faudra être endurant.

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Marcher dans les forêts, écrire ; marcher au bord de l’océan, écrire ; marcher dans les rues d’une ville, écrire. Chaque année, à la même période, je consacre l’année nouvelle sur l’autel de l’écriture alors même que l’autre voix me susurre : O esforço nunca chega a parte nenhuma. Só a abstenção é nobre e alta, porque ela é a que reconhece que a realização é sempre inferior, e que a obra feita é sempre a sombra grotesca da obra sonhada8.

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Thierry Guilabert

1Bernardo Soares (Fernando Pessoa), Livro do desassossego, 14 septembre 1931.

2Ma solitude grandissait, s’amplifiait, envahissait ce que je ressentais, ce que je voulais, et même ce que j’allais rêver. Les objets indistincts, qui participaient dans l’ombre à mon insomnie trouvaient une place et une souffrance au fond de ma désolation. Bernardo Soares, idem.

3Albert Camus, La peste.

4Vivre ainsi : sans jalousie ni nostalgies / Sans amour, sans désirs ni caresses / Libéré des joies et des peurs / Abandonnant sur le sol la rose et l’épine / Pouvoir vivre tous les possibles ; / Cheminer par tous les chemins ; / Indifférent au vrai et au faux, / Confondant l’oisillon et le chacal, Antero de Quental, Nirvana, (Trad perso)

5Épitaphe d’André Breton.

6C’est la dernière mort du capitaine Nemo. Bientôt je mourra à mon tour. /C’est toute mon enfance perdue qui, en cet instant, s’est vue privée de pouvoir durer. Bernardo Soares, idem.

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8 Nos efforts n’aboutissent jamais nulle part. S’abstenir – voilà la seule attitude noble autant qu’élevée, car elle reconnaît que la réalisation se révèle toujours inférieure [ à notre projet], et que l’oeuvre accomplie n’est jamais que l’ombre grotesque de l’œuvre qu’on a rêvée. Bernardo Soares, idem.

Notes aux confins (10)

Du 28 juillet au 8 août

Não peçam aos poetas um caminho. O poeta

não sabe nada de geografia celestial1.

Toute une année sans venir te voir, la tombe est toujours fleurie, voisine des champs, des meules de foin, des grands arbres, et plus loin les forêts, la montagne. C’est un très bel endroit pour reposer, mais que c’est long cinq ans d’absence.

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Chaleur étouffante, inconnue sur l’Atlantique, ça vous laisse fiévreux, la nuit entière la bouche ouverte à chercher l’air comme une carpe aux pieds du pêcheur. Malgré tout, je vais au musée Goya, revoir des œuvres que je connais depuis l’enfance, Velázquez, Goya, Picasso, et cet extraordinaire Combattant espagnol de Javier Bueno, peint en 1938 en hommage à un ami tombé sur le front de Madrid. C’est un musée à l’ancienne, de vastes salles fraîches, peu de visiteurs. Je regrette seulement qu’on ait mis en réserve pour les protéger, les gravures de Goya, la Tauromachie, les Caprices ou les Désastres de la guerre dont la fascinante cruauté m’a toujours paru le meilleur de son œuvre.

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Je me souviens d’un petit homme, tout sec, le visage coupé à la serpe, qu’on appelait l’hirondelle à cause de son allure. Marchant quotidiennement d’un pas décidé vers le Château d’Oléron, comme si ça vie en dépendait, et sans doute en dépendait-elle. Toujours le même chemin, la même course. Il est mort depuis longtemps de ne plus pouvoir marcher. Quand je « descends » à Castres, sur un chemin mille fois emprunté, c’est à lui que, de plus en plus, je ressemble.

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Hier, à Toulouse, librairie étrangère d’Ombres Blanches. Un mur entier d’auteurs de langue anglaise, un pan d’hispaniques, une bibliothèque d’italiens, je demande le rayon des portugais, tout en bas, au niveau du sol, une demi-étagère et là-dedans deux ou trois Pessoa, Saramago, Lobo Antunes, Lídia Jorge, ce à quoi se réduit toute la littérature portugaise (en portugais) dans une grande ville comme Toulouse.

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La Covid tourne en boucle sur les chaînes d’informations comme aux meilleurs jours du mois de mars, le masque qui ne servait à rien est devenu obligatoire parfois jusque dans la rue. On ose évoquer un reconfinement. Ce monde inhabitable menace de le rester, on sent bien quel genre de rentrée l’on nous prépare. Il fait 39,7° à l’ombre, et demain nous partons dans le Lot.

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Première nuit au Mas de Brezac, comme un bout du monde. Il fait frais, presque froid. Les brebis ont rejoint la combe avec ce bruissement très singulier que font les troupeaux dans l’herbe sèche, et presque en silence si cela a un sens pour des brebis. Tous les chemins sont de contes de fées, limités par de hauts murets de pierres blanches souvent plates, tellement anciens que des mousses les ont apprivoisés. Autour des chênaies, de la caillasse et du ciel. Je dois aux paysages les quelques joies que j’ai eues dans ce monde. Les hommes ne m’ont donné que des chagrins2.

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L’austère auberge des Mariniers dans le bas du village de Saint-Cirq Lapopie fut durant quinze ans la résidence estivale d’André Breton, comme elle est légèrement à l’écart du flot de vacanciers, et que le nom de Breton est un peu tombé dans l’oubli, rares sont ceux qui s’attardent devant son portail de fer rouillé qui semble un œil dardant ses rayons. Ce fut pourtant un haut lieu du Surréalisme, Saint-Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J’ai cessé de me désirer ailleurs disait Breton. À l’inverse, nous avons fui la foule masquée qui dévalait comme un torrent les vieilles rues d’un village par trop enchanteur.

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Quelques kilomètres suffisent pour passer du Lot enchanteur au bassin minier de Decazeville. On suit la route et on aperçoit bientôt de grandes traînées noires dans la gorge. Les maisons aussi sont de pierres sombres. Aubin montre des rues tristes qui portent parfois le nom d’un syndicaliste, des devantures définitivement closes et deux immenses cheminées, souvenirs du passé industriel et de la fusillade de 1869 où la troupe vint assassiner les ouvriers en gréve. À Decazeville, une affreuse zone commerciale avec son Géant Casino rouge immonde, donne sur le site de la Découverte. Il ne reste que le chevalement du puits central par lequel s’engouffraient les mineurs, et un colossal amphithéâtre reverdi, dont les étages descendent jusqu’à un lac tout bleu et profond. Sur les photos du monde ancien, la mine à ciel ouvert, des constructions partout, de la fumée noire, et des hommes, des femmes, des familles, dont on devine, en les croisant à peine, l’immense deuil, toujours porté, de cette vie d’avant.

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Ce qui diffère, en prenant de l’âge, dans cette petite semaine à laquelle nous rêvons toute l’année, partageant joies et peines, anecdotes et méchancetés d’usages contre ceux qui nous ont meurtris, c’est la teneur du dégoût que nous portons à notre monde moderne, occidental, notre fameux modèle économique et politique. Parfois, une grande conversation nous anime et la terrible explosion sur le port de Beyrouth dont nous voyons les images sur l’écran de nos téléphones, le plus souvent nous ne faisons que constater l’ampleur des dégâts. J’ai foi en l’Histoire, écrit Torga le 15 juin 1948. Aussi ai-je l’espoir qu’un jour, soulevée de dégoût, elle crachera sur notre époque.

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Dans l’abbaye ruinée de Marcilhac-sur-Célé, la visite est assurée par de jeunes bénévoles de je ne sais quelle association catholique, vêtues à la façon des scouts, et sous les ordres d’un religieux qui voudrait refonder ici un monastère, le monastère Bénédictin, par deux fois détruit durant la Guerre de cent ans et durant les guerres de religions. Quelle est la vie de ces jeunes catholiques, entre foi et aveuglement, quelle image ils ont de notre monde, quelles espérances ils partagent encore ? Toutes celles que je n’ai jamais eues ni connues et qui sans doute les préservent d’une trop grande lucidité.

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Dernière longue marche solitaire jusqu’à une ferme abandonnée, perdue dans la végétation, dont subsistent quelques murs et une sorte de trou maçonné qui devait être une glacière, ailleurs des cazelles abris de pierres sèches depuis longtemps rendus aux ronces. C’est un vieux pays comme je les aime et j’aurais pu rester, lisant à peine, écrivant peu et marchant des heures.

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Chevaux ponctués Pech-Merle (photo internet)

Le chevaux ponctués de Pech-Merle, que le guide nous laisse longuement détailler, sont l’une des plus belles œuvres que je connaisse de l’art pariétal. C’est un grand tableau sur la face d’un rocher, 3,6 mètres sur 1,65, avec deux chevaux l’un tourné vers la gauche, l’autre vers la droite, six mains négatives noires, sept empreintes de pouce rouges, 252 ponctuations, la grande majorité noires. C’est merveilleux d’équilibre et de maîtrise et c’est vieux de 29 000 ans. La visite masquée, le guide qui s’essouffle, n’enlèvent rien à la certitude de vivre à chaque fois, à fond de grotte, des rencontres uniques.

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La chaleur écrase le pays, rien ne bouge hormis les insectes et un lézard dans la pierraille. J’ai posé ma chaise à l’ombre, dos au puits pour profiter d’une petite climatisation naturelle. Nous n’avons rien fait qu’une courte promenade dans les rues étroites et fraîches de Figeac. La semaine s’achève. L’épaule, à l’image du monde, me fait souffrir.

Thierry Guilabert

1 Ne demandez pas aux poète un chemin, le poète ne sait rien de la géographie céleste. Adolfo Casais Monteiro, Permanência.

2Miguel Torga, 25 octobre 1942.

Notes aux confins (9)

Du 16 au 27 juillet

Fica-me esta melancolia… rebelde. Há momentos em me sinto sozinha, sozinha como alguém que está transido numa estação de caminho-de-ferro à meia-noite, sem saber de onde vem et sem saber para onde vai…1

L’usage que je fais des auteurs n’a rien de récréatif, depuis des lustres, un stylo à la main, je cherche dans le miroir du livre, à moins que je ne cherche seulement un itinéraire. Un auteur ne pénètre mon panthéon qu’à la condition de prendre part au travail, et à ce petit jeu chacun son importance, ceux qui m’accompagnent le temps de lire quelques volumes, ceux qui demeurent, s’éloignent et régulièrement resurgissent comme autant de nourritures indispensables, ces derniers, les plus précieux.

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L’été est la saison des amis, le reste de l’année nous ne voyons quasiment personne, repliés sur un carré de jardin, réfugiés, sauvages, insulaires. Les amis sont loin, très loin, plusieurs centaines de kilomètres, c’est pourquoi, leur venue est toujours un événement et leur départ une plaie ouverte qui tarde à cicatriser. Faut-il préciser, qu’ils sont rares, et l’amitié ancienne, du temps de l’adolescence, du temps où nous savions la formule.

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J’avais espéré que la Covid nous occuperait de moins en moins, finissant par devenir une simple péripétie, mais ce n’est pas le cas, les médias sont là pour nous maintenir sous tension même au cœur de l’été, nous rabâcher que la rentrée se fera sous son signe, et les gestes barrières et les interdictions et l’économie en berne, nos luttes entre parenthèses.

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Nulla dies sine linea, la formule de Pline l’Ancien souvent reprise par les écrivains, Zola l’a faite graver sur un linteau à Médan. Il m’arrive de détester cette idée, je voudrais à ma vie un autre viatique que celui-là, ces notes qui viennent en contrepoint d’une écriture à venir, d’un roman, d’un essai, d’un chantier qui s’engage sur du long terme, ces notes ont vocation à disparaître avec la maladie, à n’occuper qu’un temps, précisément un temps de désœuvrement, et voilà qu’elles sont tout l’espace, le proche comme le lointain, comme s’il n’y avait d’autres perspectives que le virus et qu’elles soient en quelque sorte une anamorphose de celui-ci.

Soit vous publiez et vous êtes soudain désert de ce que vous donnez aux autres. Totalement désert. Vide. Vous titubez dans le vertige et la peur. C’est ce qu’on appelle une promotion.

Soit vous scellez, vous avalez, votre vie intérieure devient intime au point d’étouffer, l’œuvre reste comme un poids dans votre corps, jusqu’au mal de ventre, jusqu’à l’amertume. Il n’y a rien entre les deux.

Ou l’amertume, ou le désert.2

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Il n’a pas plu depuis des semaines. La terre est sèche, l’herbe grillée. À nouveau, de longues après-midi écrasées de soleil, propices à la lecture. Un coin à l’écart où nul ne me dérangera. Un livre parmi les centaines qui me réclament. Mais dans les jaunes de l’été, l’annonce d’un péril imminent immensément mortifère et qu’on ne distingue pas, pas encore.

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Ce monde où nous avançons masqués, comment croire qu’il ne soit pas sorti d’un mauvais scénario de séries d’épouvante, une production à petit budget, les acteurs y jouent faux, la lumière est mauvaise, les décors inexistants, et pourtant une deuxième saison est déjà programmée. Nous aurions dû partir à Lisbonne la semaine prochaine, à la place de quoi je ne sais même pas si nous pourrons rejoindre Porto à l’automne. Combien de mois, combien d’années avant de retrouver la vie d’avant ? Mais peut-être sommes- nous embarqués avec pour tout billet un aller simple.

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L’aube déjà me trouve au travail, un peu de fraîcheur dans la maison, ça ne durera pas. Hier, on a voulu m’associer en tant que membre fondateur à un projet né de notre échec aux élections. Je vais refuser, je n’ai participé à rien, ce serait malhonnête, d’ailleurs contracter un engagement m’est aujourd’hui impossible, je ne supporte que le retrait, l’isolement, l’éloignement, rien ne m’importe davantage que mon coin de jardin, mon bureau, mes livres, ma famille et mes rares amis, et que l’on me laisse tranquille, que l’on me foute la paix, mon agenda est complet, des rendez-vous avec Torga, Pessoa, Quignard, Celan, Jaccottet, Steiner, et tant d’autres, à peine le temps d’écrire, d’observer la nature, de marcher en forêt ou sur le bord de mer, et si peu d’années. Ao agir com outros perco, ao menos, uma coisa – que é agir só3.

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Mon ami retrouvé m’a offert L’usage du monde de Bouvier, peut-être en souvenir des voyages que nous fîmes ensemble du temps de notre jeunesse, peut-être parce qu’il est un grand voyageur et moi un écrivain et qu’en ce temps-là j’avais l’ambition d’être les deux. C’est la contemplation silencieuse des atlas à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans qui donne ainsi l’envie de tout planter là4. Et muni d’une carte routière et après réflexion, une besace sur le dos, je fuguais. J’avais une dizaine d’année, nourri de Jules Verne et de Stevenson, de gravures des éditions Hetzel où chaque île était une promesse. Cette fois-là, je n’allais pas plus loin que la sortie de la ville. L’atlas me fit plus écrivain que voyageur. J’arrête les souvenirs faciles, à l’époque où la plupart des frontières nous est fermée. Mais peut-être un jour, comme deux petits vieux, prendrons nous la route pour une fin en beauté, à la Tolstoï qui plaque tout la nuit du 27 au 28 octobre 1910, maison, femme et enfants, et dans le froid erre quatre jours avant d’échouer dans la gare d’Astapovo et d’y mourir. Il a 82 ans.

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Nicolas Bouvier comparait son travail d’écriture à celui du cordonnier, lent, laborieux, mais il disait ceci de très beau : ce n’est pas le talent qui compte, c’est le courage. Ce pourrait être une devise de vie. Comment ai-je pu si longtemps passer à côté de cet auteur ? J’avais hérité du livre à la mort d’Huguette, mais il était resté dans ma bibliothèque sans que je l’eusse ouvert. Et à nouveau on me l’offre.

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Torga à la date du 15 mars 1943, note dans son journal : Chaque fois que je termine un poème, je suis terrorisé par cette idée : et s’il m’arrivait de ne plus en écrire aucun. C’est la même peur qui me ronge quand j’achève un manuscrit, roman ou essai, publié ou pas : vais-je trouver la ressource pour recommencer d’ici quelques semaines ou quelques mois ? Rien ne me paraît moins sûr que cette reprise, et le fait qu’elle ait toujours lieu depuis plus de vingt ans ne retire ni doute ni angoisse. Humeur et sommeil s’en ressentent cruellement. Cette nuit encore, il a fallu veiller.

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On m’a raconté des histoires du confinement où des gens soudainement seuls, isolés de leur famille, leurs amis, ont vu resurgir des souvenirs traumatiques de leur enfance, violences, viols, deuils. Toutes les fois que j’évoque cette période étrange, c’est pour noter combien elle a, pour beaucoup, profondément divisé la vie en un avant et un après. Il nous manque le recul pour en juger puisque nous sommes toujours dans cette angoissante dictature sanitaire qui nous abreuve, de chiffres, de menaces, d’injonctions, qui maintient à l’arrêt toute la vie sociale et culturelle de ce pays. Et comme toujours, l’insupportable orgueil français : se croire les meilleurs et prendre nos voisins pour de fieffés imbéciles.

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Une nuit sur deux le sommeil m’abandonne sur le bord de la route, plus encore depuis que mon épaule gauche me fait souffrir. Je tourne des heures dans mon lit. Je maudis cette inconstance qui m’a trop longtemps tenu loin du cabinet médical à espérer voir le mal s’évanouir de lui-même. Je me console en affirmant : ce que perd le sommeil, l’écriture le gagne, affirmation rien moins que présomptueuse. J’ouvre un livre de poète, Jaccottet, Char, Celan, et picore là-dedans une raison de vivre plutôt que de mourir. Für-niemand-und-nichts-Stehn5. Et tout ce temps, que tu ne soupçonnes pas, tu dors paisiblement dans la chambre à côté.

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Le lin fauché, le domaine du Treuil est une vaste jachère, s’en est fini. Demain, nous prenons la route du Tarn, puis du Lot, la fournaise. On y annonce des températures avoisinant les 40 degrés. J’ai acheté les fleurs. Au pied de la montagne, le petit cimetière. Je passerai te voir.

  

Thierry Guilabert

1Me reste cette mélancolie… tenace. Il y a des moments où je me sens seule, seule comme quelqu’un en transit dans une gare à minuit, sans savoir d’où il vient ni où il va. Vasco Graça Moura, Duas mulheres em novembro, trad perso.

2Pascal Quignard le solitaire, rencontre avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Les Flohic.

3En agissant avec d’autres, je perds au moins une chose : la possibilité d’agir seul. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) idem.

4Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

5Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien. Paul Celan, Renverse du souffle, trad Lefebvre.

 

Notes aux confins (8)

 

Du 29 juin au 15 juillet

Die Welt is fort, ich muß dich tragen1.

Dans notre petite commune, une histoire s’est achevée, celle d’une équipe atypique innovante, pas conformiste pour deux sous, compétente au possible, à laquelle j’ai eu la chance de participer et que le scrutin renvoie aux oubliettes. Comme toujours, ce qui est différent, ce qui dépasse d’une tête le troupeau, n’arrive aux affaires que sur un malentendu et ne s’y maintient pas. Le raisonnable, l’ordre, la sécurité et la bienséance règnent, et m’isole un peu plus chaque jour dans mon pré carré, mon îlot de résistance.

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Une heure dans la forêt de l’Ecuissière en sortant de la journée de boulot. Pas âme qui vive sur le chemin ombragé. La lumière tombe à travers les arbres jusqu’aux fougères. Respire à fond, secoue-toi des scories des heures mal consumées. Dos voûté pour passer sous les branches, un poids pèse sur mes épaules dont j’ignore de quelle eau lourde il se compose, une grisaille peu définie, une vague tristesse.

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Il me faudra toucher aux amarres de l’être2, m’allonger sur le sable, le ciel par dessus moi pesant comme un abîme, le grand tableau d’Anselm Kiefer, Ordres de la Nuit, qui me fit impression un jour à Bilbao, il criait, il criait, Vous n’entendez donc pas, vous n’entendez donc pas la voix épouvantable qui crie partout à l’horizon et qu’on appelle ordinairement le silence3. La tâche à accomplir, immense, surhumaine, je ne cesse de m’y aboucher et ne cesserai pas. Artiste, c’est peut-être avoir en tête, quoi qu’il advienne, la formule de Virgile : flectere si nequeo superos acheronta movebo4.

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J’ai enfourché la bicyclette et pédalé dans la fraîcheur du matin, à travers bois et vignes, jusqu’au collège, trois-quarts d’heure d’enchantement. J’aurais pu continuer, je n’allais pas vite et n’avais aucune envie d’arriver. Il reste une cinquantaine d’élèves, les heures s’allongent démesurément. Demain, fin de partie.

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No tempo em que festejavam o dia dos meus anos

Eu era feliz e ninguém estava morto5.

À jamais, mon anniversaire est une douleur, depuis que j’y perdis ma sœur, il y a cinq ans, un jour de décembre gravé au burin. Il suffit de relire deux vers de Pessoa, immédiatement je me ferme, le creux du ventre me tord, caractère discontinu du deuil comme disait Roland Barthes, et il ajoutait : Maintenant, parfois monte en moi, inopinément comme une bulle qui crève : la constatation : elle n’est plus, elle n’est plus à jamais et totalement6. Moi, parfois, je pense que ma sœur était un chemin perdu au-dessus de la mer7.

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*

Matisse, un travail d’une vie pour atteindre au plus simple, au plus vrai, tant je crois à la locution latine : Simplex sigillum veri, dit à Aragon, à plus de soixante-dix ans : J’ai travaillé des années pour qu’on dise : Matisse, ce n’est que ça… ! Oui, il faut bien une vie pour atteindre un peu le simple, ce simple qu’on retrouve parfois, mais alors dénué de toute démarche, de toute expérience, de tout voyage, dans la naïveté de l’enfance ou celle du fou. Les portes et les visages que Paul Duhem peignit en série, dans l’institution La Pommerais en Belgique, soixante-dix ans passés lui aussi, et qui me laissèrent subjugués, c’était l’explosion sur la feuille de l’intériorité d’un homme privé du filtre de la raison, et il faut bien toute une vie d’effort pour se glisser ou seul l’enfant et le fou se glissent. Et encore, je ne sais quel sens cela pourrait avoir en littérature, à moins de comprendre les vers de Paul Celan.

S’il venait,

venait un homme,

venait un homme au monde, aujourd’hui, avec

la barbe de clarté

des patriarches : il devrait,

s’il parlait de ce

temps, il

devrait

bégayer seulement, bégayer,

toutoutoujours

bégayer.8

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C’est la monotonie des jours, celle si bien évoquée par Pessoa, A monotonia, a igualdade baça dos dias mesmos, a nenhuma diferença de hoje para ontem9, cet ordinaire dans l’extraordinaire du confinement, qui nous a permis d’ouvrir les yeux sur d’infimes événements qui le plus souvent nous laissaient indifférents. Ainsi, chaque floraison, ainsi la couleur des champs, celle du ciel, le bruit du ressac, les branches qui remuent. Dans la cellule du prisonnier, le passage d’une fourmi, pour peu qu’on s’y attarde, c’est l’opportunité d’un récit.

*

Le collège est une coquille vide, sans élèves, juste notre présence pour officiellement préparer la rentrée prochaine. De longues heures où je laisse mes pensées vagabondes, où je lâche la bride. Comme Bernardo Soares à son bureau d’aide-comptable, rua dos Douradores, dire : Je divague et je trouve, je trouve parce que je divague10. Mais peut-être, je ne vais rien trouver, seulement me détacher lentement de cette année particulière, entrer dans l’été, et six semaines durant me tenir le plus loin possible d’ici.

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Toute traduction est une trahison, à la fin du livre de Ferreira de Castro, A selva, apparaît Elias, jeune juif que Cendrars, dans sa superbe version française, va aussitôt affubler de traits à caractère antisémite, allant jusqu’à inventer des phrases entières absentes de l’original : Comme beaucoup de sa race il n’arrivait pas à satisfaire son insatiable curiosité des choses d’autrui. Là ou Ferreira écrit seulement : vivia sempre em bom humor, dando constantemente trânsito a sua curiosidade e, na aparência só preoccupado com a parte externa dos acontecimentos11. On sait peu que Cendrars était antisémite, on admire le poète et l’aventurier, mais derrière, l’auteur de Bourlinguer, à l’image de bien des intellectuels de son époque, il écrivait à l’été 1936 : il faut, par ces temps de désordre et de bourrage de crâne, traverser [la France] en chemin de fer de bout en bout pour comprendre que malgré le malheur des temps et les menaces de dictature d’un gouvernement de Front populaire, ce verger n’est pas encore entre les mains des Juifs12… On comprend mieux les entorses à la traduction qu’il se permettra deux ans plus tard.

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Par une coïncidence amusante, la culture du lin, paysage à ma fenêtre évoqué depuis le début de ces notes, a laissé des traces dans la langue portugaise (mon apprentissage quotidien) – ainsi l’expression é um sarilho que l’on peut traduire par : c’est un sac de nœuds, fait directement référence aux bobines de lin dont le fil n’arrête pas de casser, ou de s’entortiller, et urdir uma trama, qui littéralement veut dire ourdir une trame pour tisser le lin, est devenu en portugais : tramer un complot ou intriguer en politique.

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Nuit blanche, les moustiques n’ont cessé de me harceler jusqu’à ce qu’au final je renonce au sommeil. Tu dormais, j’ai rejoint le bureau et ce que René Char appelle la nuit talismanique, Faute de sommeil, l’écorce écrit-il ou encore ceci : Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres ? À cinq heure et demi, les oiseaux ont débuté leur journée et le ciel à peine s’éclaircit. Premier café, comment vais-je rallier le soir ? Muni de quelles forces ? Accoudé à la table, privé de repos mais pas de livres, nos traces prennent langue13.

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La migration estivale bat son plein, plus précoce encore que les années précédentes, plus menaçante peut-être tant l’avenir est incertain. L’île est saturée. On a jeté de la vitesse dans quelque chose qui ne le supportait pas14. La terre est sèche, j’ai tondu le grand champ où je trouve refuge. Demain, à mon tour, je serai en congé de la mauvaise part.

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Je ne reconnais pas mon île, jamais je ne l’ai vue prise d’assaut à ce point. Sur les chemins des masques laissés à terre, balises contemporaines, jusque dans la passe Saint-Severin où se cache un cimetière de blockhaus dévoré par les chênes verts. Ils servent de galeries d’exposition à quelques graffeurs en mal de murs. Mon esprit en rideau, je ne parviens pas à travailler, à peine à lire. Impossible d’écrire, de penser dans la tête avec un crayon15.

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Parcouru la digue Pacaud à Saint-Trojan, le temps de digérer les mauvaises nouvelles, le masque obligatoire, les licenciements massifs et tout ce qu’on nous promet pour demain.

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Thierry Guilabert

1Le monde est parti, il faut que je le porte. Paul Celan, La renverse du souffle.

2Formule de Lacan.

3Lenz, Georg Büchner.

4Si je ne peux remuer le ciel, je secouerai l’enfer. Virgile, Enéide, VII, 312.

5 Du temps où l’on fêtait mon anniversaire, j’étais heureux et personne n’était mort. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa).

6Roland Barthes, Journal de deuil

7Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses.

8Paul Celan, La Rose de Personne, Tübingen, janvier, trad. Martine Broda.

9La monotonie, la morne identité des jours succédant aux jours, la différence absolument nulle entre hier et aujourd’hui… Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do Desassossego.

10Idem.

11Il était toujours de bonne humeur, cédant constamment à sa curiosité et en apparence seulement concerné par les événements concrets. (Trad perso)

12Cité par Miriam Cendrars dans son livre Blaise Cendrars, Balland 1984, chapitre 31.

13René Char, La nuit talismanique.

14Idem.

15Pascal Quignard, Pascal Quignard le solitaire, Les flohic.

Notes aux confins (7)

Du 14 au 28 juin

Dentro da capoeira de onde irá a matar,

o galo canta hinos à liberdade porque lhe deram dois poleiros. 1

Premier retour en ville après trois mois, La Rochelle m’a paru grouillante, peu de masques mais des files d’attente devant les boutiques de mode, des rues saturées de piétons, comme si la seule consommation pouvait nous sauver des affres du confinement, faire disparaître les cicatrices que je cultive. J’ai rendu une courte visite à ma libraire de La rumeur des âges, mais je n’avais pas la tête à explorer les piles d’ouvrages anciens. J’ai franchi le seuil des Saisons mais il y avait trop de monde et je ne cherchais rien. Le retour m’a paru triste et j’ai gardé l’humeur chagrine toute la soirée, comme on se sent étranger à une fête que l’on ne comprend pas, Ainsi arrive-t-il à un promeneur égaré de surprendre une cérémonie sauvage et incompréhensible2.

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*

Em Agosto, realmente, o linho amadurece. Nos curtos meses que a natureza determina, tira ao sol o mais calor que pode e enche-se dele. Depois dá sinais de cansaço, e morre.3

Le lin est roussi, les grands champs sont passés du vert au mauve au jaune et maintenant ce presque roux un peu triste qui sonne la fin du cycle. Mauvais dimanche. Mais je retrouve, par hasard, dans le journal tenu par Miguel Torga pendant soixante ans, une annotation sur la vie et la mort du lin, comme deux écritures dialoguent, l’une répondant à l’autre. Ainsi chacune de mes lectures inscrite dans mon métier d’écrire, est indissociable de l’écrit, infuse dans l’écrit.

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*

Mais que faire des échecs, de la multitude de lettres reçus, refus de manuscrits, votre texte ne nous a pas convaincu ? Que faire avec ça qui se répète depuis vingt ans et chaque fois me renvoie un genre de médiocrité, d’insuffisance, d’insignifiance, que les livres publiés, les bonnes critiques, les louanges, n’atténuent en rien ? Que faire de cette voix négative dont parle Torga ? Longtemps, les échecs n’étaient que des obstacles, et les obstacles se franchissent… L’âge aidant, solidifiés épaissis, les voici murailles, remparts et parois. On les observe, les examine avec crainte et respect, on cherche une faille, une fissure, une anfractuosité par laquelle se glisser. En vain, c’est tout d’un bloc, lisse, ça vous rejette dans le camp des laborieux. Et ceci encore me foudroie : Une semaine à polir cet ouvrage. Pendant ce temps, pendant ces sept jours de fièvre, dans son atelier en face de chez moi, un menuisier a fabriqué une charrette4.

*

De très longues files de voitures sortaient de l’île hier, on aurait cru un week-end du mois d’août. Peut-être le retour généralisé des élèves en classe, avec un protocole à peine allégé, est-il responsable de ces bouchons. Les quinze prochains jours promettent d’être difficiles mais comme horizon lointain, Porto cet automne.

*

A selva, de Ferreira de Castro, plonge au plus profond des forêts, et s’il décrit la forêt amazonienne je ne peux m’empêcher d’y retrouver d’autres voisinages, d’étroits sentiers qui, à quelques pas de la maison, ont l’air de traces dans la jungle pour peu qu’on ait l’imagination féconde et le besoin de fabriquer des mythologies. Et tout autour de cet îlot habité, bruissait la forêt, infinie dans son étendue, mais là, toute proche, prête à envahir cet îlot perdu, prête à l’étouffer dans son étreinte, à le déborder, à l’engloutir. On subissait l’influence de ce voisinage. Une menace pesait sur vous, une surveillance énigmatique. De sentir vivre si près, le monstre, de l’entendre respirer vous donnait la panique. On avait envie de fuir, d’échapper à cette hantise. Le regard se détournait vers le ciel afin de découvrir un champ libre, de la vastitude, de l’apaisement, de l’espace, mais il revenait sans cesse à la forêt taciturne5. Et tant pis s’il ne s’agit que de quelques bois ou de forêts de pins et de chênes vert, lumineuses et tranquilles.

*

Chaleur estivale, par bonheur, ici, il y a toujours de l’air. Le Diário de Notícias annonce de nouvelles mesures de confinement à Lisbonne, très mal perçues par la population déjà éprouvée par la vague précédente. L’espoir de sauver, même partiellement la saison touristique s’éloigne. En France, selon que vous soyez utile ou pas à l’économie, le protocole sanitaire est plus ou moins strict ; rigide dans l’éducation, très souple dans l’entreprise. Comme prévu, le monde meilleur promis un soir de mars par un président de la république transfiguré est remis aux calendes grecques. Et partout, pression médiatique oblige, on maintient une angoisse pesante et rentable sous forme d’avertissements, de deuxième vague à l’automne, qu’on ne saurait, qu’on ne pourra éviter. Ainsi va le nouvel Eldorado sanitaire.

*

Forêt vierge, c’est la traduction du livre de Ferreira de Castro, A selva, par Blaise Cendrars vers 1938. À cette époque, Cendrars en est déjà à son septième voyage au Brésil. Cette fièvre du Brésil, ce souffle propre à Cendrars étonne Ferreira de Castro : (…) nous avions tous les deux sillonné les mêmes mers, débarqué dans les mêmes ports, foulé à peu de choses près les mêmes routes de la planète, et cependant le monde dont il me parlait était si différent du monde que moi j’avais vu. Et je suivais son discours comme si je revenais, de nombreuses années après mon départ, en un lieu où tout se serait modifié pendant mon absence… Quant au livre, Cendrars s’est servi d’une traduction littérale de Jean Coudures sans avoir recours à l’original. Cendrars en quelque sorte donne forme et style, son propre imprimatur sur le roman en s’éloignant parfois par méconnaissance, parfois par transposition du vocabulaire colonial français, de l’expérience de Ferreira de Castro dans les plantations de caoutchoutiers, l’univers des seringueiros. Mais l’emprise de la forêt emportent tout, et rien n’est plus difficile à écrire.

Ah! quanto a dir qual era è cosa dura

Questa selva selvaggia e aspra e forte,

Che nel pensier rinova la paura6

*

Combien de fois m’a-t-il fallu déchanter ? Un gros éditeur vous appelle, il pense vous publier, il a besoin d’un dernier avis, et le dernier avis est négatif. Un autre, qui a pignon sur rue, ses bureaux dans une belle artère parisienne, édite votre livre, en accepte un second, paye l’avaloir et patatras se sépare de sa directrice de collection et en profite pour vous laisser sur le carreau. Ne vous est-il jamais arrivé de sentir que vous êtes près, que vous allez parvenir dans un instant au but, ajourné et éternellement poursuivi des années durant, parvenir au projet qui fait en même temps votre désespoir et votre espoir, d’étendre la main pour l’attraper dans une joie indescriptible et soudain, de tomber sur le dos, les doigts fermés sur le vide, tandis que le but et le projet s’éloignent tranquillement, au petit trot de l’indifférence, sans même vous lancer un regard ?7 J’ai appris à ne rien croire acquis dans ce domaine. Aussi longtemps que le livre ne tient pas dans mes mains, le livre n’existe pas.

*

À huit heures du soir, l’eau dans l’anse de La Perroche, presque trop chaude, me délivre des longues heures au collège. C’est comme si, lessivé, je me débarrassais d’une sale journée. Je n’ose écouter les oiseaux de mauvais augure qui prédisent une rentrée de septembre aussi difficile que cette fin juin.

*

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D’où vient cette passion pour un si petit pays, d’aucun de mes aïeux, peut-être seulement ce sentiment du cœur qu’on dit intraduisible, qui n’appartient qu’aux portugais, a saudade, que je comprends et partage depuis toujours. Ce n’est ni le cinquième empire, ni la patrie perdue, ni Camões et la gloire ancienne qui me manquent, mais des visages et des lieux, des rues que je parcours, des chemins que j’emprunte pleins de fantômes et de silence. Sans cesse je reviens sur mes pas, regarde par-dessus l’épaule, m’adosse à un mur, à un arbre, revois, peine et plaisir mêlés, ceux qui m’accompagnaient et se sont absentés. Il arrive, maladie de l’âme, que j’amène là un ami et suive avec lui le chemin, juste au cas ou, juste pour plus tard, me souvenir. Vice de poète que je retrouve identique chez Gustave Roud : Cent fois j’ai repris la même route, sachant bien pourtant que ce ne serait plus jamais la même, qu’elle n’irait jamais plus vers toi. Cette route toujours vide aux yeux des autres hommes,elle est peuplée de mes attentes. Chaque pas que j’y pose y suscite quelque fantôme. Je marche parmi le mensonge de ces présences qui me suivent en pleurant.8

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Thierry Guilabert

1Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Livro do desassossego.

2Philippe Jaccottet, Cahier de verdure.

3En août, c’est vrai, le lin mûrit. Pendant les quelques mois prévus par la nature, il arrache au soleil toute la chaleur novembre qu’il peut et s’en gave. Puis il donne des signes de fatigue et meurt. Miguel Torga, Diário I, 1934. Trad. Claire Cayron.

4Idem, 10 novembre 1936.

5Traduction de Blaise Cendrars.

6Ah quelle est difficile à peindre avec des mots / cette forêt sauvage, impénétrable et drue / dont le seul souvenir réveille ma peur. La Divine Comédie, chant premier, Dante.

7António Lobo Antunes, Le cul de Judas.

8Gustave Roud, Pour un moissonneur.

 

Notes aux confins (6)

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Du 29 mai au 14 juin

Só o Tedio, que é um desdém, douram de uma semelhança de contentamento a nossa (…)

Fagos fátuos que a nossa podridão gera são ao menos luz nas nossas trevas1.

Seul mon esprit demeure confiné, le reste d’interdictions peu ou prou a été levé, en cicatrices le protocole sanitaire, la très probable annulation du voyage à Lisbonne cet été, l’application de traçage et autres joyeusetés, mais pour reprendre la phrase de Robert Bresson : Je ne suis pas sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence, je suis même convaincu du contraire, qu’il reste là des territoires entiers, mille ressources à creuser ardemment pour un livre à faire et mon livre qu’on y sente l’âme et le cœur, mais qu’il soit fait comme un travail des mains2. C’est sans doute pourquoi je ne me résous pas à clôturer la période, à mettre un point final, à passer à autre chose

*

Je vois que ce temps, qui n’était pas mort mais riche de possibles, m’a laissé sur le flanc, et pas seulement moi, partout des gens désarçonnés, perdus, sans contact, ne remettant pas la main sur ce qu’ils croyaient la vraie vie. Et qu’ont-ils perdu qu’ils possédaient durant le confinement ? L’usage différent du temps, de l’espace, du silence, pour d’autres l’absence d’un horaire, d’un travail, d’un patron. Mais me dira-t-on, c’est là problèmes de riches, beaucoup ont travaillé, sauvé des vies, assuré le ravitaillement, la vente, n’ont eu aucun loisir et je n’ai rien à répondre, mais c’est un fait, je ne me sens pas coupable. Comme il m’était demandé, je suis resté chez moi, et c’est ce chez moi, cette proximité même, qui aujourd’hui me fait défaut.

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Le champ devant chez nous, rouge de coquelicots, est devenu une attraction pour les promeneurs. Ils s’arrêtent sur la petite route et immortalisent le paysage. Pessoa, inversant la proposition d’Amiel, dit que l’état d’âme est un paysage, et il n’est pas faux de penser que selon nos humeurs telle lumière paraîtra douce et l’autre crue et la mer dans laquelle nous marchions tout-à-l’heure accueillante, ou menaçante. Ainsi je peins avec les couleurs changeantes de mon être.

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Et si ailleurs dans le monde, la fin du covid ouvrait une période d’instabilité sociale, de crises majeures. C’est un beau moment, que celui où se met en mouvement un assaut contre l’ordre du monde3. Aux Etats-Unis des émeutes embrasent tout le pays en réaction à un crime policier raciste. Incendies, affrontements, Trump est aussi incapable de gérer une crise sanitaire qu’une crise sociale. On s’étonne même, là-bas, que la police s’en prenne à la presse. Il est vrai que chez nous la violence policière et les tirs sur des journalistes sont monnaie courante.

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Cette phrase de l’auteur Mozambicain de langue Portugaise Mia Couto dans L’accordeur de silence : plus il est inhabitable, plus le monde est habité, que l’on peut entendre de deux façons différentes, plus il y a d’habitants moins la terre est vivable, ou, et c’est la signification que je retiens, plus la terre est inhabitable, désert, contrées arides, hautes montagnes, îles perdues, plus elle est habitée par l’esprit des lieux et parle en nous.

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Hier dans le monde, ici aussi, la sainte colère.

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Mars 1930, manque d’inspiration, besoin de nouveaux espaces, de nouvelles couleurs, Matisse fuit à Tahiti, il a déjà soixante ans. À Papeete, il se lie d’amitié avec Murnau qui tourne dans la douleur son ultime film Tabu. Il est subjugué par la beauté du pays, pour autant il ne peint pas. Retour en France trois mois plus tard. Je suis revenu des îles les mains absolument vides, dit-il à Brassaï, Il est curieux, n’est-ce pas, que tous ces enchantements du ciel et de la mer ne m’aient guère incité tout de suite.Mais la lumière et les couleurs le travaillent souterrainement, cinq ans avant qu’il n’accouche de ses premières œuvres directement inspirées par la Polynésie et encore dix ans avant les papiers collés de Polynésie, la mer où l’on retrouve l’artisanat des Tifaifai, ces sortes de patchworks traditionnels. Ainsi, dans son grand âge, il innove, découvre l’art imitant la nature, les arabesques des feuilles de l’arbre à pain, les oiseaux, les algues, le bleu, et l’abstraction. Alors, je me dis : rien n’est joué, à mon âge on peut encore parier sur l’avenir, mon Tahiti sera peut-être le Sahara où le Portugal ou les montagnes de l’Atlas. Il existe une marge, aussi étroite soit-elle, pour chercher, trouver, créer. Comme dirait Pinget, il existe un temps neuf.

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Que d’heures passées à ne rien faire sinon observer le vent dans les feuilles. Le vendredi, pas d’élèves au collège, mais je suis comme d’astreinte à écouter le silence du couloir, à regarder la Rubalise se gonfler comme une voile. Je voudrais écrire des phrases intelligentes et sensibles, et l’étau qui m’enserre brise ma volonté, ni allant ni élan, juste une brume tenace qui rechigne à se dissiper. Je pourrais chercher dans Cioran de quoi m’enfoncer davantage, un aphorisme définitif et un peu surjoué mais Lautréamont me rappelle à l’ordre : Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela pour vous4. Et puis, n’exagérons pas, dans une heure je marcherai dans la forêt, je serai soûl de vent et d’écume, j’aurai devant moi tous les chemins du monde.

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Victime collatérale du confinement, notre voyage estival à Lisbonne est annulé, reporté à une date ultérieure. J’en suis triste mais c’était inévitable. Si la vie a repris une soi-disant normalité, il s’en faut de beaucoup que tout recommence comme avant. Et le Tage m’apparaît comme un Sud lointain : Lorsqu’on ressent trop vivement, le Tage est un Atlantique innombrable, et la rive d’en face un autre continent, voire un autre univers5.

*

Toujours Pessoa : Je connais de grandes stagnations. (…) Il se produit en moi une suspension de la volonté, de l’émotion, de la pensée, et cette suspension dure des jours interminables6. C’est un état partagé surtout depuis le déconfinement, une impression tenace de vide, un arrêt brutal de mes gestes, de mes pensées, une suspension dit-il, un mur aussi infranchissable qu’invisible, et quelle issue pour ce qui n’est pas même une attente ? Je tombe quasiment par hasard, mais est-ce un hasard, sur cette autre phrase d’Yves Bonnefoy : Sommes-nous condamner à ne rien pouvoir dire de ce qui nous importe le plus ?7 Voilà, cette suspension, c’est l’impossibilité même où je me trouve de dire ce que je veux dire en espérant pourtant réussir à le dire… Ne pas oublier qu’en portugais comme en espagnol, espérer et attendre sont un même verbe.

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Longo foi o caminho e desmedidos

Os sonhos que nele tive.

Mas ninguém vive

Contra as leis do destino.

E o destino não quis8

Un extrait du Requiem por mim, dans l’ultime volume du Diário de Miguel Torga, si je le traduis c’est qu’il dit mieux que je ne saurais le faire la peur de l’échec. On a beau essayer, on n’ira pas plus loin, on est déjà sur le déclin alors qu’on visait très haut, trop haut. Peut-être faut-il se résoudre à ce constat et ce serait la seule voie pour ne pas mourir aigri. Oui, refluer doucement, les pieds bien ancrés au sol, ne concéder qu’un mètre après l’autre, que ce soit presque imperceptible au regard du chemin parcouru, Qui parle de vaincre ? Tenir est tout9.

*

Chez Torga, cette résolution inébranlable, il publie à compte d’auteur, livre après livre une œuvre sans concession, et dans le même temps, un doute affreux ne cesse de l’habiter : O meu desalento vem duma voz negativa que me acompanha desde o berço et que nas piores horas diz isto : Nada, em absoluto, vale nada10. Combien ce doute quotidien, permanent, plus qu’un exercice spirituel, est consubstantiel à l’écrivain ; du moins, à ceux que je considère écrivains.

*

À quoi correspondent ces petites notes que je tiens depuis trois mois, à quel besoin, quelle nécessité ? Est-ce en attendant mieux, comme on dit : faute de grives on mange des merles ? Ou est-ce là un dialogue à façon entre lectures et entre langues. Comme l’a dit George Steiner, disparu juste avant le confinement, pour lire, il faut absolument avoir un stylo à la main, et il ajoute : il faut prendre des notes, il faut souligner, il faut se battre contre le texte en écrivant en marge : « Quelles bêtises ! Quelles idées ! » Il n’y a rien de plus passionnant que les notes marginales des grands écrivains. C’est un dialogue vivant. Érasme a dit : « Celui qui n’a pas de livres déchirés ne les a pas lus. »11Oui, j’aime assez l’idée qu’il s’agisse de notes marginales c’est à dire essentielles.

*

Véritable temps de chien comme il arrive parfois en juin, des rafales à 100, des trombes d’eau, du froid, des branches cassées, des feuilles partout. L’été est histoire ancienne. Un ciel mauvais installé à demeure.

***

Thierry Guilabert

1Si l’Ennui, qui est distanciation, et l’Art, qui est dédain, dorent d’un semblant de satisfaction notre (vie)…

Ces feux follets qu’engendre notre pourriture sont, du moins, une lumière au milieu des ténèbres.

Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Le livre de l’intranquilité.

2Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.

3Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

4Lautréamont, Poésies I.

5Quando se sente de mais, o Tejo é Atlântico sem número, e Cacilhas, outro continente, ou até outro universo. Bernardo Soares (Fernando Pessoa) Le livre de l’intranquillité.

6idem

7Yves Bonnefoy, L’improbable.

8Long le chemin et démesurés / Les rêves que j’ai eus. / Mais personne ne vit / Contre les lois du destin. / Et le destin n’a pas voulu. Miguel Torga, Diário XVI, 1993. Trad perso.

9Rainer Maria Rilke, Requiem pour Wolf Graf.

10Mon découragement vient d’une voix négative qui m’accompagne depuis le berceau et que dans les pires heures dit ceci : Rien, rien du tout, ça ne vaut rien. Miguel Torga, Diário I, 6 juillet 1936.

11George Steiner, Un long samedi, entretiens avec Laure Adler.

Notes aux confins (5)

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Du 14 mai au 28 mai 2020

C’était une dérive à grandes journées, ou rien ne

ressemblait à la veille ; et qui ne s’arrêtait jamais1.

Reprendre le travail ne se fait pas sans d’énormes contraintes, protocole de distanciation, périmètres de récréation, parcage, sens de circulation, le tout pour accueillir quelques élèves, accueillir non, garder, enfermer, maltraiter plutôt, sans parler du port du masque toute la journée. Nos rapports sociaux, à l’ère du sans-contact renvoient à des archaïsmes nos poignées de mains, nos embrassades. Nous voici, êtres humains isolés, à distance, séparés, laissés pour compte et pour longtemps dans un monde replié sur ses frontières, sur soi, un monde limité au sanitaire et à l’économie… Et juste en dehors des limites du collège, sur les rampes du skate-park, sur les terrains du city-park, les jeunes jouent, parlent, recommencent leur vie sans aucune appréhension, sans la moindre précaution. Les scooters vrombissent, la musique. Deux mondes aussi éloignés que possible se côtoient, et c’est pourtant le même monde.

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Repris notre itinéraire de marche confinée avec, oserai-je le dire, une certaine nostalgie du silence, de l’isolement où nous étions. C’est bien fini. Nous avons poussé jusqu’à l’océan, et même si la plage est encore officiellement fermée, avons trempé nos pieds. Quelques promeneurs illégaux, très éloignés les uns des autres, profitaient aussi de la chaleur et du sable.

*

Cette colère sourde en voyant les sempiternelles images du peuple matraqué parce qu’il manifeste sa détresse et même quand il la manifeste pacifiquement. Ce régime devenu policier, ce pays non plus à l’avant scène des libertés mais à la remorque des droits de l’homme.

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.2

*

Michel Piccoli est mort, l’acteur du Mépris, film fétiche qu’il me fallait régulièrement revoir pour Fritz Lang, pour la maison de Malaparte, pour Capri, pour la musique de Georges Delerue, pour le mot : « Silencio ! », pour Godard comme je visionnais la première séquence de Pierrot le fou pour entendre Belmondo citer Élie Faure, anarchiste, historien et surtout merveilleux écrivain, évoquant Velasquez : Velasquez, après cinquante ans, ne peignait plus jamais une chose définie. Il errait autour des objets avec l’air et le crépuscule, il surprenait dans l’ombre et la transparence des fonds les palpitations colorées dont il faisait le centre invisible de sa symphonie silencieuse, et ceci : Le monde où il vivait était triste. Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des infirmes, quelques pitres monstrueux, vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d’eux-mêmes et d’en faire rire des êtres hors la loi vivante, étreints par l’étiquette, le complot, le mensonge, liés par la confession et le remords. Aux portes, l’autodafé, le silence, la censure3. Et se demander si c’est bien du Siècle d’or espagnol qu’il nous parle, ou du temps présent.

*

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À présent la mer, comme une liberté reconquise marcher les pieds dans l’eau, se pencher sur d’autres fleurs, Giroflée des dunes, touches mauves sur le sable. Une autre époque de la vie, et nous serions passés de l’hiver aux prémices de l’été, le temps d’un retrait. Dans la cour de récréation, puisqu’il faut aussi en parler, des barrières métalliques et de la Rubalise déterminent des zones d’élèves, des parcs, des box, des emplacements dans le meilleur des cas. Et des élèves masqués y traînent leur ennui.

*

Ce besoin impérieux, comme on évoque le motif impérieux, de solitude, de retrait, de mise à l’écart volontaire, le confinement n’a fait que l’accroître. Cette passion des déserts, des îles, des lieux inhabités mais pas inhabitables. Hélas! Ce n’est pas Port-Royal, ce n’est pas cette communauté de solitaires décrite par Pascal Quignard, à moins que l’on puisse y inclure à part égale de la mienne, le chat noir qui ronronne sur la marche au soleil, le chant de l’oiseau à cinq heures du matin, le chevreuil aux aguets, et celle qui m’accompagne.

Porque eu sou do tamanho do que vejo

E não do tamanho da minha altura4.

*

La peur de l’épidémie, l’antique, l’archaïque peur nous aura envahis bien au-delà du raisonnable. Ancrés en nous, peste, choléra, grippe espagnole, lèpre et combien d’autres fléaux. Se calfeutrer, se confiner, tout arrêter. Principe de précaution, de distanciation, avons-nous été pris d’une folie collective ? Au regard du nombre de gens qui meurent chaque année, de malnutrition, de pollution, de malaria et pour qui ne ne faisons rien, ou si peu, pour qui nous n’arrêtons rien, marges sacrifiées de la population, marges lointaines, trop lointaines.

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De nouveaux chemins dans la forêt, entre l’Ecuissière et Vert-Bois, d’étroits sentiers s’égarant sous un couvert dense où les aiguilles de pins et les arbres arrachés par les tempêtes hivernales ont formé comme des palissades, d’étranges architectures végétales. Les hautes fougères accrochent la lumière, on ne voit presque pas le ciel. Les promeneurs sont sur la plage ou sur le large sentier sportif quelques centaines de mètres à l’ouest. Ici, personne. Nous reviendrons.

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*

Premier bain de l’année sur la plage du Treuil, à chaque fois la sensation d’être lavé de ses fatigues, vidé de ses miasmes, comme une expiration au plus profond de soi, et le temps d’un soupir, presque une renaissance.

*

À quel moment considérons-nous assuré le retour à la normale? Il suffit d’aller faire quelques courses, de se promener sur la plage, pour comprendre que la vie, celle de la plupart des gens, a repris comme avant, masques et distanciation en plus. Ce qui se poursuit au collège, ou à la médiathèque, à l’entrée des administrations est comme une exception incongrue, un rappel, un souvenir mal placé. Ça va finir par déranger la bonne conscience des consommateurs de tout poil qui jouissent de retrouver les rayonnages souverains de l’Intermarché et ne veulent entendre parler ni de nouvelle vague ni de nouveaux risques.

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Le paysage à ma fenêtre fait penser au Monet des Coquelicots à Argenteuil. J’ose un anthropomorphisme : le champ en rougit de plaisir. Jamais je n’ai été à ce point attentif au passage des saisons que depuis mars, peut-être parce que L’avenir effarouche nos derniers feux. On est comme quelqu’un qui n’arrive pas au bout d’une phrase commencée5. Sans doute, la vie m’apparaît-elle plus belle et plus fragile aussi. Sans doute ai-je bâti un mur plus haut, plus opaque entre le nécessaire et le superflu. Entre nous et les autres, il y a cette phrase de Chateaubriand, que Pessoa cite fautivement dans Le livre de l’intranquilité : Mes mœurs sont de la solitude et non des hommes.

*

À mesure que s’éloigne cette période du confinement strict, m’assaille une misanthropie de plus en plus affirmée, une détestation du collectif, une affreuse perte de confiance en l’autre n’épargnant que ma famille, mes amis, ne désirant que mon jardin, la forêt, l’océan et le désert. Et que vais-je faire de ça ? Accablé par l’âge, par l’horizon de moins en moins lointain de la vieillesse, par la petitesse du chemin qu’il reste à parcourir et par des légions de rêves qui resteront à l’état de rêve. Devenir gris, devenir aigri, non, je ne voudrais pas.

( A suivre)

Thierry Guilabert

1Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

2Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

3Élie Faure, Histoire de l’art, L’art Moderne.

4Parce que j’ai la dimension de ce que je vois, / Et non pas celle de ma taille. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa) Le gardeur de troupeaux.

5Philippe Jaccottet, Beauregard.

Notes aux confins (4)

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30 avril au 13 mai 2020

A quem como eu, assim, vivendo não sabe ter vida,

que resta senão, como a meus pouco pares,

a renúncia por modo e a contemplação por destino1.

Le temps change, vent et pluie interdisent la marche rituelle. Le feu de cheminée que j’allume à nouveau, peine à réchauffer la maison. Derrière la fenêtre s’ouvre un monde hostile, mouvant et humide à l’instar de mon humeur. Le confinement ne s’arrêtera pas le 11 mai comme nous l’avions espéré. Il prendra seulement une forme différente, mais pas moins contraignante. Nous irons travailler, porterons des masques, nous déplacerons librement dans un cercle de cent kilomètres. Cinémas, cafés et restaurants fermés. Nos plages inaccessibles comme aux confins.

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Rejeté sur la grève à trois heures du matin. Dans la nuit la plus obscure de l’âme il est toujours trois heures du matin2. Dehors, la gouttière fendue laisse choir des cascades, un moustique cruel fracture la nuit blanche. Certaines traversées ne peuvent s’effectuer que seul, sans aide, même si l’on risque de couler à pic durant une de ces aubes d’insomnie… Dans le noir, je m’accroche à la liseuse, pages lumineuses des errances du psychiatre de Lobo Antunes, se réveiller soudain au milieu de la nuit et plonger dans un cauchemar dérisoire peuplé d’une foule inquiète qui cherche dans l’agitation sans raison sa raison de s’agiter3… De l’avenir, la suite me paraît vaine, maelstrom de questions plus insolubles les unes que les autres, et il faut tout le poids du corps, et la fatigue, pour sortir du dilemme.

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Quatrième jour consécutif de pluie. Improbable que nous puissions mettre le nez dehors. Vu le film bouleversant de Miguel Gonçales Mendes, José et Pilar, on y découvre un Saramago de 85 ans, épaulé de sa compagne journaliste, ballotté d’un bout à l’autre de la planète, trouvant à peine le temps d’écrire, et s’usant jusqu’à presque en mourir. Un Saramago lucide et les yeux ouverts, conscient qu’un écrivain demeure écrivain jusqu’à sa mort, ni licenciement ni retraite, qu’il soit célèbre ou anonyme, ce qui le sollicite intimement, intérieurement, d’un même geste le tient debout et lui coupe les jambes. Celui qui disait sentir comme une perte irréparable la fin de chaque jour, passa sa dernière nuit dans sa bibliothèque entouré de ses livres.

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Terme de la septième semaine de confinement, on sent se dessiner le retour à l’activité, voitures plus nombreuses, ambulances passant en trombe. Reprendre contact avec les réalités professionnelles sans le moindre plaisir et comme assommé par la chaleur lourde et les difficultés à venir. J’entends la lettre de Michel Houellbecq lue sur France Inter, comment être en désaccord avec ce qu’il dit de l’importance de la marche, du rythme de la marche pour l’écrivain, Mes orteils se dressèrent pour écouter disait Nietzsche, comment ne pas souscrire à sa conclusion : Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.

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Il y a encore des fleurs pour égayer notre longue marche quotidienne, campanules, iris des marais, glaïeuls sauvage, mais les chrysanthèmes des blés disparaissent et le lin vire au jaune. J’ai mis en terre les pieds de tomates, demain nous récolterons des orties et de la roquette. Heures simples auxquelles je n’ai rien à ajouter, dont il m’arrive de me suffire, et qui seules me soulagent de trop nombreux excès de lucidité. Après-demain, je reprendrai le chemin du collège, après-demain je m’assiérai .au bureau, mais pas pour vaincre le monde.

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À présent que le retour se profile, non dans des semaines, ni des jours, mais à peine quelques heures, j’ai égoïstement peur que le temps me manque, qu’il me soit à nouveau cruellement compté, que je ne dispose plus de ce luxe infini de vaquer à de vagues occupations, suivre une floraison, écouter le bourdonnement d’une ruche, et qu’il me faille, moi qui aie eu la chance d’en être pour beaucoup préservé, retomber dans l’inhumaine monotonie des jours, sans même parler des rapports sociaux, des mots qu’on se sent obligé de prononcer, des dialogues qu’on est contraint de tenir et dont je m’étais si bien sevré.

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À nouveau, le clair de lune.

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J’ai emprunté la route des huîtres, la première fois en deux mois, la mer enfin à portée du regard. Ensuite, de longues et tristes heures dans un silence implacable à rédiger des protocoles. C’est toujours le même arbre que j’observe longuement depuis mon bureau au collège, un rejet de peuplier poussé librement après l’ouragan de 1999. Au premier vent, il s’anime, vibre comme un essaim d’abeilles, que du mouvant, aussi captivant qu’une flamme au foyer. Et derrière le chenal qui mène au port du Château d’Oléron en longeant les cabanes anciennement ostréicoles.

(…) e do alto da majestade de todos os sonhos, ajudante de guarda-livros na cidade de Lisboa. Mas o contraste não me esmaga – liberta-me ; e a ironia que há nele é sangue meu. (…) A glória nocturna de ser grande não sendo nada ! (…) E na mesa de meu quarto sou menos reles, empregado e anónimo, escrevo palavras como a salvação da alma (…)4

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L’orage gronde longtemps de nuit sur la mer, puissant comme en montagne, sourd. Il me tient éveillé, blanchit l’horizon. Dans la solitude nocturne, collé à la fenêtre, j’entends Beckett dans L’Innommable : Moi seul suis homme et tout le reste divin. Et puis aussi cette phrase de Celan qui m’accable soudain : Le monde est parti, il faut que je le porte. À contre-courant, c’est seulement à présent qu’on me prive de liberté, me contraint, me restreint, me ramène à de toutes petites dimensions.

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Coquelicots et aubépines s’imposent, et les marguerites très nombreuses cette année, comme si la nature avait prétexté du confinement pour s’épanouir davantage. Nous avons parcouru pour la dernière fois munis d’une attestation dérogatoire, les cinq kilomètres de notre itinéraire, toujours des détails m’échappent, toujours j’en découvre de nouveaux, bientôt nous aurons la mer, et je sais bien qu’il existe des îles, loin vers le Sud, et de grandes passions cosmopolites5

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Levé à l’aube dans le nouveau monde des confins. À première vue, je préférais l’ancien, il pleut des cordes, toute la nuit assaut ininterrompu du vent et des averses, un vrai temps de chien, à ne pas mettre le nez dehors, et qui se prolonge toute la journée, un comble. Les journalistes, les commentateurs radiophoniques, les chiens de garde devrais-je dire, toujours à l’affût d’une nouvelle peur, se demandent si « l’ultra-gauche » ne va pas tenter de saborder la reprise. « L’ultra-gauche », ce doit être moi. Pauvres personnels de la radio publique devenue caisse de résonance et de propagande du gouvernement. J’ai ce petit air dans la tête : « Radio Macron ment, radio Macron est allemand ».

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Les précipitations de la fin de semaine ont donné une teinte sinistre, boueuse, à la mer des Perthuis, mais ce soir côté ouest, pour la première fois depuis deux mois, nous avons marché dans la forêt, de la passe de l’Ecuissière à Vert-Bois, notre chemin de cœur au cœur des chênes vert, de grands horizons sur l’océan. Il y avait, des familles et ceux qui n’avaient pu profiter du premier jour en semi-liberté pour cause de mauvais temps. Et enfin, nous n’avions que faire de la maudite attestation dérogatoire qui nous avait partout accompagnés.

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Thierry Guilabert

1A nous (mes rares semblables et moi) qui vivons sans savoir vivre, que reste-t-il, sinon le renoncement comme mode de vie, et pour destin la contemplation. Bernardo Soares (Fernando Pessoa), Le livre de l’intranquillité.

2Scott Fitzgerald, The Crack-Up, fait référence à La Nuit obscure de Saint-Jean de la Croix.

3Antonio Lobo Antunes, Mémoire d’éléphant.

4(…) et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne. Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère ; son ironie même est mon propre sang (…) Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien ! (…) Et assis à ma table, dans cette chambre absurde et minable – moi petit employé anonyme, j’écris des mots qui sont comme le salut de mon âme (…) Bernardo Soares, idem

5Ibidem

 

Notes aux confins (3)

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Du 14 au 29 avril 2020

Aujourd’hui

je ne sais plus qu’aimer

une bande de terre

ourlée de mer.

Miguel Torga, Portugal.

L’oracle a parlé. C’est donc dans quatre semaines que devrait débuter le « déconfinement » et la reprise de l’école dans des conditions à inventer, à moins que l’oracle n’ait aussi trouvé la formule pour agrandir l’espace des salles et réduire le nombre d’élèves, pour les faire manger à distance les uns des autres, et courir l’un dans un sens l’autre dans l’autre et sans jamais se croiser… La perspective ne m’enchante guère, changer de vie à nouveau m’angoisse, je comprends le mal du prisonnier qu’on libère après des années, cette peur du dehors qui l’étreint au moment de franchir le seuil de sa cellule pour la dernière fois. J’avais en quelque sorte réglé ma vie sur cette heure, pour des mois, et à présent, c’est du monde d’après qu’il est question.

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Lu dans le cinquième jour de « La Création du monde » de Torga cette tournure : s’adonner à la patience. Là il s’agit d’un pêcheur, ici l’observation attentive du lin sous le vent, cette nuit l’abîme du ciel étoilé, avec la mer au large, une vision de l’infini offerte aux mortels. S’adonner à la patience, pour l’athée, serait l’acte spirituel par excellence. Cette réplique de « La mouette » que prononce Nina à la fin du quatrième acte : L’essentiel, ce n’est ni la gloire ni l’éclat, ni rien de ce dont je rêvais, mais le don de patience.

Não tenho ambições nem desejos.

Ser poeta não é uma ambição minha.

É a minha maneira de estar sozinho.1

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Ce matin, j’ai tristement conscience que le printemps est déjà sur son déclin, l’acmé, l’apogée, le zénith, le sommet, dépassés ; les couleurs éclatantes à ma fenêtre remplacées par des verts dominants. Ça n’aura duré qu’un instant. Ce matin, Luis Sepulveda, 70 ans à peine, est mort du Corona.

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Plus d’un mois de résidence surveillée, le moral de la maison fluctue selon les jours, parfois le désir, l’envie de vivre s’estompe derrière la monotonie des heures. Lu ce matin cette phrase de Torga : Il était sorti à temps. Quelques mois de plus et il aurait perdu le goût de la liberté. On dit que de plus en plus de gens, des jeunes surtout, violent le confinement pour se retrouver, ce qui me paraît très naturel, n’ai-je pas tous les jours la tentation de me risquer de nuit jusqu’à la mer, seulement pour la voir et l’écouter. Cette autre phrase de « La Création du monde » : On vit aussi de voir vivre les autres.

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Les anciens prétendent que la nature, cette année, a repris ses droits, six mois de pluie, un confinement, tout pousse, même les marguerites sauvages qu’on ne voyait plus. Prenez cela au moins avant d’être jetés à terre, recueillez ces images, poursuivez ces menus travaux. Mais il ajoute : On ouvre la bouche pour célébrer avril, et sur ces mêmes lèvres pèse déjà l’ombre des feuillages d’été. Mais est-ce vraiment la raison ? Peut-être l’élan qui porte au chant sait-il déjà qu’il ne durera pas jusqu’au bout de la page, que la dernière, ou même l’avant-dernière ligne ne sera plus que bafouillement ?2 C’est cette voix essentielle, attentive aux fleurs, aux saisons que j’entends à nouveau.

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En moi un côté ombre et un côté lumière, un côté pile et un côté face, un Alvaro de Campos et un Alberto Caiero, un destructeur de monde qui veut se tenir dans l’orbe d’une nouvelle révolution, et un amoureux des fleurs, des oiseaux, de la mer, qui n’aspire qu’à se retirer dans son jardin. Consolei-me voltando ao sol e à chuva / E sentando-me outra vez à porta de casa3. Et l’un et l’autre sont aux prises, au corps à corps, chacun prenant le dessus puis le dessous, non pas une mais cent fois par jour, quand ce n’est par heure. Et cette lutte continuelle, indécise, me laisse toujours insatisfait de mon écriture, comme un homme qui, au milieu d’un croisement, ne sait décider. Ici ou là ?

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Ciel bas, ciel gris, pas d’hélicos, le plafond nuageux est trop dense. Marche clandestine jusqu’à la mer, la première en un mois, à peine le temps de l’apercevoir, métallique, lisse, au bas du chemin creusé dans la dune, bordée de doigts de sorcière en fleurs, mauves les fleurs. Le sable colle aux chaussures. Cette fois, n’allons pas plus loin.

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Traduit le poème Mot de passe de Miguel Torga, écrit dans la noirceur de 1941, dans l’écho du confinement.

Laissez passer qui va son chemin.

Laissez passer

Qui va plein de nuit, de clair de lune.

Laissez passer ne lui dites rien.

Laissez passer, il va seulement

Boire l’eau des rêves à quelque source,

Ou cueillir des lys

dans un jardin qu’il connaît, là devant.

Il vient de la maison commune, où il vit

et retourne à l’aube.

Laissez-le traverser, qu’il aille à présent

Plein de nuit et de solitude.

Qu’il aille devenir

Une étoile sur la terre.

*

Est ce qu’on cherche à publier des livres comme on donne un os à ronger, tandis qu’on erre déjà ailleurs, qu’on pourrait dire à la manière de Wittgenstein dans sa lettre à Ludwig von Fricker : Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est exactement cette seconde partie qui est la plus importante. A la fois, ce besoin de publier et le silence dont se pare chacune des publications. Et je pense à nouveau à la force de Miguel Torga qui à quatre-vingt ans passés consultait encore comme médecin dans son petit cabinet de Coïmbre, et qui toute sa vie édita à compte d’auteur une œuvre considérable

*

Ne plus supporter que les grands espaces où l’on peut être seul, que la fenêtre et la cime des arbres, un peu de ciel, gris aujourd’hui, un bruissement de feuilles, et le ressac à peine plus loin. S’il est vrai qu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît, et je ne suis pas sûr que ce soit vrai, l’univers sur lequel je dois m’appuyer et écrire est restreint, profondément rural, terraqué, racineux4, et mon talent, si je peux m’en prévaloir, essentiellement musical. J’écris à l’oreille.

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Mort rampante en des lieux sinistres où nous sacrifions nos vieux sur l’autel de l’égoïsme. Prophétique le film de Richard Fleischer de 1974, Soleil vert, dont l’action se déroule en 2022. J’aurais voulu croire qu’un monde nouveau, meilleur, plus juste, allait venir, mais ce dont ils sont majoritairement capables c’est seulement de faire des heures de bouchons pour commander au drive d’un Macdo qui vient de rouvrir.

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En vérité, je voudrais être ailleurs, n’importe où au Portugal, sur la plage d’El Jadida au Maroc, dans la médina de Fès ou passé la ville mythique de Zagora s’enfoncer dans les sables du désert, traverser le Danube sur le Pont de Chaînes à Budapest, ou même se planter devant le Vésuve sur les hauteurs de Naples, partout mais pas ici, pas en France, ou l’insupportable côtoie le quotidien, dans cette sorte de dictature sanitaire que je vois poindre. Le lointain, lâchement me protégera de prendre part.

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Les traductions auxquelles je m’essaye depuis peu, passage de courtes poésies du portugais au français sont davantage qu’un simple exercice. Bonnefoy à ce sujet : La traduction est dans l’affrontement de deux langues une expérience métaphysique, morale, l’épreuve d’une pensée par une autre forme de pensée. Il y a des moments où elle est impossible et d’ailleurs vaine. Il y a des moments où ses conséquences conduisent une langue, par le détour poétique, à un nouvel état d’esprit. Mes essais sont pleins de défauts, d’erreurs, mais lorsqu’à ma table je me débat avec cette autre langue, je sens une intensité aussi forte, peut-être plus forte que lorsque j’écris. Dans la traduction plus qu’ailleurs, j’engage ma responsabilité, car qui je traduis je trahis aussi.

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L’épidémie marque le pas. La litanie des morts se fait moins pesante. On envisage le monde d’après, lequel ne cesse de m’effrayer, crise, chômage, conflits, surveillance, violence. Longtemps que j’ai mal à la France. Ni elle ni moi ne sommes prêts à nous réconcilier.

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C’en est fini des fleurs de lin, les dernières tapissent encore le sol, le domaine du Treuil est une vague verte, en attendant la mer.

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Thierry Guilabert

 

 

1Je n’ai ni ambitions ni désirs. / Être poète n’est pas pour moi une ambition. / C’est ma manière d’être seul. Alberto Caeiro (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux.

2Philippe Jaccottet, A travers un verger, Editions Gallimard p.86.

3Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie / et en m’asseyant de nouveau à la porte de ma maison. Alberto Caiero (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes.

4Miguel Torga écrit dans son journal T.XI : Or ma nature à moi est terraquée, est racineuse.