Perec et le panneau de Zagora

Pour Serge

 

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Zagora, trois syllabes mythiques vibrent en moi aussi fort que Tombouctou ou Agadez, z initial ouvrant la porte du désert haute comme une ziggurat babylonienne. Je n’en connaissais rien sinon le panneau célèbre reproduit plus ou moins fidèlement des dizaines de fois, vitrines de tous les commerces de la rue principale nommée comme à l’habitude boulevard Mohamed V.

La photographie de ce panneau annonçant Tombouctou à 52 jours de dromadaire ornait la couverture de mon édition folio du roman inachevé de Georges Perec : 53 jours. Il n’y avait guère de rapport entre le contenu du roman et le panneau, seulement plusieurs indices et une note mystérieuse de l’auteur.

En septembre 1981, six mois avant sa mort, lors de l’émission de radio « Mi fugue, mi raisin », il fut demandé à Perec les 50 choses à ne pas oublier de faire avant de mourir. Perec en donna 36.

Dans les choses liées à des rêves de temps et espace :

– aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en 52 jours.

 

Dans le roman lui-même au chapitre 2, on lit la description suivante

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Enfin  dans les

Notes renvoyant aux pages rédigées dites NPR2

(la carte post[ale] T[ombouctou] 52 j[ours]

fait peut-être allus[ion]

au fait que cert[ains] auteurs disent 52 jours au

lieu de 53.

C’est donc précisément cette image que Perec a décrit :

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Le panneau existe encore, mais soumise aux éléments sa peinture s’est écaillée, le T le M et le B de Tombouctou sont effacés, le mot Jours a quasiment disparu, des zones grises ou blanches occupent le ciel, les personnages ont des manques. D’autres représentations, plus récentes font florès en ville.

Impossible de dater l’existence de ce panneau, pas plus on ne peut savoir lequel est l’originel. On peut juste affirmer qu’il existait avant 1980. Je n’ai retrouvé aucune photographie plus ancienne.

Par le miracle du tourisme il s’est multiplié en conservant dans ses nombreuses variantes, quelques éléments indispensables et nécessaires pour entretenir le rêve de désert : le ciel, le sable, les dunes, les dromadaires, l’écriture européenne et arabe, la flèche directionnelle.

Les touristes de passage posent immanquablement devant l’un de ces panneaux.

C’est au retour de notre nuit au désert que nous nous sommes arrêtés à Zagora nous désaltérer dans un café. Nulle part ailleurs au Maroc, pas même à Marrakech, je n’ai eu la sensation d’être la cible de tous les vrais et faux guides, les vendeurs et les mendiants possibles. Comme une agression après les sables du Sahara.

Sur le mur me faisant face juste à côté du café, ceci :

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Thierry Guilabert

 

 

 

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El Jadida, 12 instantanés (9-12)

Suite et fin provisoire de mes instantanés d’El Jadida

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La porte de la mer

Mes parents m’ont parlé de la porte de la mer bien avant ce voyage. Il y a un tableau chez eux qui la représente nichée au cœur des remparts. Plus encore que la citerne portugaise, elle symbolise El Jadida, le lieu mythique de leur enfance. Je connais ces portes, il y a en une au Château d’Oléron que l’on nomme des pêcheurs. Ce sont des seuils, des accès. Elles isolent du reste de la ville fortifiée et donc du monde. Tous les sons, les bruits sont atténués, presque disparus. Seules les barques de pêches qui passent vers l’entrée du port se font entendre. Puis plus rien, à peine un clapotis.

Pour signifier que l’on franchit une frontière, deux grilles de fer forgé écartées de quelques mètres, font clairement de la porte un sas. De l’autre côté, entre les hautes murailles rongées par le sel, une langue de sable donne non sur la mer libre, mais sur un grand bassin que délimitent le môle et la jetée du port d’El Jadida. Des blocs de pierre, sans doute détachés des remparts, émergent à marée basse. D’une poterne ouverte près du bastion apparaît la silhouette d’un homme, nos regards se croisent avant que la lumière brûlante m’oblige à plisser les paupières. Sur la muraille, encore bien visible, un énorme anneau en pierre taillée. Sans doute servait-il à amarrer les navires du temps des armadas invincibles.

Contrairement à Oléron, la porte n’ouvre pas sur le large, la porte n’est plus ce moyen d’évasion, de fuite comme elle le fut pour les portugais de Mazagan en 1769 devant l’ultimatum du sultan Mohammed Ben Abdallah qui assiégeait la ville avec 120 000 hommes. Au matin du 11 mars, le dernier soldat quitta la ville et rejoignit la flotte venue de Lisbonne pour évacuer les 2000 habitants. Derrière eux, les ruines, les portugais avaient piégés les bastions.

Sur une carte postale datant du début du siècle dernier, la porte et la poterne sont murées, on en distingue seulement la trace, l’empreinte, le vestige. On l’avait condamnée, peut-être depuis les travaux de restauration de la cité portugaise menée par le royaume au dix-neuvième siècle.

En 1926, elle redevint le passage qu’elle avait été.

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Le port

Dans le port d’El Jadida, une myriade de barques de pêche artisanale. Sur cette partie de la côte, elles sont un millier alors que dans le même temps il n’existe, dit-on, que peu de grosses unités de pêche marocaines.

Vertes et rouges, un liseré blanc, serrées les unes aux autres, couleurs qui miroitent dans l’eau calme du bassin. Ailleurs, à sec, posées au sol pour qu’on les entretienne, les calfate ou les peigne, toujours avec fierté. Elles contrastent avec les bâtiments modernes du port. Et les pêcheurs sur les quais, au milieu des filets et des chats assoupis, vendent le poisson. Ceux-là sont peu nombreux, le gros de la vente a dû se faire plus tôt, ou bien ils sont rentrés trop tard, il n’y a pas grand-chose sur l’étal improvisé, pas de touristes non plus. On nous regarde, on est peut-être égaré, on ne devrait pas être ici. C’est comme une vente à la sauvette, clandestine.

On revient au bassin, au milieu des cris de mouette. Des barques sortent propulsées par de petits moteurs hors bord. Je regarde fasciné l’explosion de couleurs où le rouge domine et qui enchanterait n’importe quel peintre. Comment font les pêcheurs pour extraire leur embarcation de ce maillage serré ? Jusqu’où vont-ils avec leurs faibles canots? Non loin sans doute, se contentant d’une pêche côtière, à portée de rames ou presque. Impossible de sortir par gros temps, nulle part ou s’abriter.

J’oublie dans la couleur que la vérité est d’un autre ordre. Les petits pêcheurs marocains de plus en plus misérables, impuissants devant les navires industriels aux pavillons internationaux qui croisent au large de la côte et avalent en quelques heures des tonnes de poissons nobles ou pauvres qu’eux, les petits pêcheurs d’El Jadida et d’Essaouira, n’auront pas pour vivre. Même la sardine se fait rare.

La carte postale est trompeuse, elle est faite pour les touristes, elle ne dit rien de la vraie vie, de ces hommes qui iront tenter bien plus au sud, dans les terres désertiques proche de la Mauritanie, de survivre encore de leur pêche.

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L’écluse

D’Oléron à El Jadida, 1500 kilomètres à vol d’oiseau, mais en me promenant sur les remparts de la cité portugaise, entre la jetée et la muraille, un paysage familier, une porte de la mer, ailleurs une écluse, ici on dit bechkira. Cette méthode de pêche qui consiste au jusant à piéger le poisson derrière un muret a été pratiquée sur la côte atlantique depuis le néolithique, mais au Maroc et sur les îles du pertuis charentais, en particulier sur Oléron, cette technique perdure de nos jours.

Passe de l’Ecuissière où je vais marcher presque quotidiennement, une grande écluse de pleine mer est en activité, beaucoup plus longue haute et complexe que celle du port d’El Jadida, elle est munie de bouchots, des sas pour que l’eau se retire à marée basse, de plusieurs pêcheries qui divisent le territoire de pêche. Elle s’étire sur plusieurs centaines de mètres. Elle est néanmoins plus fragile que celle d’El Jadida, elle subit de plein fouet les tempêtes et demande un entretien permanent pour éviter les brèches qui peuvent l’anéantir. Les hommes qui possèdent le droit d’usage sont les mêmes qui la protègent des calamités hivernales.

Dans le port d’El Jadida, la petite écluse, protégée par la jetée, est plus ou moins en forme de fer à cheval. Le muret est de faible hauteur. Pour que l’eau s’écoule on retire quelques pierres, on les replace ensuite. Le procédé est rudimentaire, et je ne sais pas si les pêches sont aussi bonnes qu’en Oléron, le poisson s’est fait rare sur cette côte.

Plus loin au sud, en descendant vers Oualidia, d’autres petits métiers de la mer, les ramasseuses d’algues, pliées, courbées, multitude de points colorés sur l’écorce noire des roches, des heures durant, et pour quel salaire de misère. Sur Oléron, elles ont disparu. Au début du vingtième siècle on ramassait encore le sart d’échouage, des ânes transportaient des tonnes de varech. On vivait très pauvrement d’une économie de subsistance, la pêche et les coquillages faisant le gros des protéines.

Et dans la lagune de Oualidia, les ostréiculteurs. C’est comme si toute cette partie de la côte marocaine dialoguait avec l’île d’Oléron, côte à côte, dissemblable mais proche par ces travailleurs de la mer.

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Les remparts et la cité portugaise

Parce qu’il faut bien finir, finissons par la carte postale, la vieille cité portugaise vue depuis le bastion de l’Ange, avec ses minarets, ses clochers, l’ancienne synagogue, toute la ville close que l’on devine dans ses méandres, ses recoins, ses impasses peut-être. Une ville dans laquelle Corto Maltese, si Hugo Pratt l’avait voulu, aurait à l’ombre des murs fréquenté quelques cour secrète, à moins qu’il ne demeure, comme moi, à contempler le large adossé au rempart, rêvant d’autres vies que la sienne.

Mon arrière grand-mère Antoinette, que j’ai connue dans mon enfance, vivait, au tout début du vingtième siècle, à l’intérieur de la cité fortifiée. C’était avant ce que l’on nomma « la pacification ». On fermait les portes de l’enceinte la nuit. Les alentours n’étaient pas sûr, il y avait des razzias. Les voyageurs attardés en dehors risquaient leur vie. On avait peur de la nuit.

J’écarte les bras. De l’âge du Maroc insoumis à celui de ma fille, plus d’un siècle se déploie par lequel ont passé toutes les horreurs du monde, et des bonheurs aussi. A présent, les remparts ne protègent plus rien, et le chemin de ronde, les bastions, les vieux canons rouillés, dépareillés, sont la joie des promeneurs. En cette fin octobre, un ciel bleu baigne la ville, l’air du large et le parfum iodé que répandent les algues suffisent. Bientôt, il faudra partir, emporter quelques images sur une terre Atlantique.

Dans cette ville, je n’ai pas d’autres souvenirs que ceux qui s’imprègnent depuis quelques jours. Je ne compare pas ce que fut Mazagan et ce qu’est El Jadida, paroles parfois entendues, regrets éternels disant la splendeur ancienne et le délabrement présent. À moi qui ne connaît rien, la ville offre sa beauté, sa vie, sa gouaille.

Elle me séduit, m’appelle, me demande déjà quand reviendras-tu ? Pourquoi irais-je chercher plus loin que cet appel, cet accord mystérieux entre moi, ce pays presque inconnu qui est pourtant mon pays natal, et cette ville au diapason de ma vie.

Thierry Guilabert

El Jadida, douze instantanés (5-8)

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La citerne portugaise

Selon la légende perpétuée encore aujourd’hui par les guides officiels., en 1915 un commerçant juif effectue des travaux dans sa boutique, soudain l’eau se déverse chez lui et on redécouvre la fameuse citerne murée par les portugais chassés de la ville en 1769. Elle ouvre ses portes à la visite dès 1918 et devient l’un des monuments incontournables du Maroc. Voilà pour la carte postale.

Trente-quatre mètres de côté, six nefs, vingt-cinq piliers, un oculus au plafond par lequel on puisait l’eau, la margelle s’est écroulée et a servi à délimiter au-dessous un bassin qui n’a d’autre fonction qu’esthétique. À l’époque où elle était utilisée, la citerne avait une contenance considérable, et sans doute comme je l’ai vu ailleurs, dans d’autres cités fortifiées, des anguilles ou des poissons étaient chargés de purifier cette eau. Voilà pour la description sommaire.

Sur le dallage brique du sol, une fine couche d’eau, conjuguée à la lumière changeante et directionnelle venue de l’oculus, produit un effet miroir qui fait le bonheur des photographes. Du reste, ici, les photos se ressemblent, on est captivé par les reflets, on cadre plus ou moins bien, avec plus ou moins d’angle, le motif est toujours identique. C’est la photographie qui peu à peu prend la place de la réalité, au point que je me demande si c’est elle que je décris ou le moment réel que j’ai passé dans la citerne.

C’est trop connu, ce sont les images de l’Othello de Welles tourné dans des conditions chaotiques et dont une scène de rixe la prend pour décor. Lui aussi utilise les reflets, les contrastes du noir et blanc, mais la scène est pleine de cris, de rires, d’éclaboussures, d’épées qui s’entrechoquent et de musique, loin du silence presque physique que je peux sentir glisser entre les piliers.

Je vois la salle comme une immense crypte, mais une crypte où les rayons du soleil seraient glorifiés. Il fait frais. Je fais le tour dix fois, m’arrête, observe ce qui se cache, ce qui se dévoile à la surface de la fine pellicule liquide.

Les fantômes arrivent vites.

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Le marché central

Sous la halle du marché central, derrière la façade extérieure d’un rose passé, entre les fleuristes, les primeurs et les bazars, les poissonniers étalent la pêche du jour sur de grands bancs. À cette heure c’est très calme, davantage de chats et d’aigrettes pique-boeuf que de clients. Les tables désertes des bouis-bouis, des chaises, quelques vélos et des parasols dispersés dans ce patio rectangulaire à ciel ouvert à la façon d’un cloître aux murs bleus, que dessine l’intérieur du marché. Des piliers divisent l’espace : à l’ombre les poissonniers, au soleil les bazars. Une galerie à l’étage pour les cafés, les restaurants. Les deux entrées se font face annexées par les fleuristes. Séparant la galerie des étals, un mur couvert de panneaux publicitaires vantant les produits de la pêche

Les aigrettes sans crainte des chats viennent piquer quelques débris de poissons dans l’eau qui ruisselle des bancs, à moins qu’elles ne cherchent l’ombre. L’odeur, je la connais, c’est celle des criées, du pont des chalutiers dans le port de la Cotinière. Si elle est plus forte ici, c’est que le soleil l’exalte mieux. Le poisson a à peine eu le temps de parcourir la petite distance entre la jetée du port où il se négocie et le marché central où il se vend et se cuisine. On peut choisir sur pièce ce que l’on va déguster quelques instants plus tard à l’étage. C’est un lieu de connaisseurs datant du protectorat, il est encore aujourd’hui prisé pour la fraîcheur de ses produits.

Quelques centaines de mètres plus loin, sur le marché Bir Brahim, qu’on appelle le poumon d’El Jadida, il faut jouer des coudes, le souk anarchique, surpeuplé, coloré, odorant et bruyant s’étire sur de longues rues, entre bassines en plastiques, chaussures contrefaites, fruits et légumes, moutons cuits, la viande de l’animal en une pile sur laquelle trône la tête, brochettes fumantes. Des détaillants en tout, des femmes qui vendent des crêpes marocaines, Msemens ou Baghrirs, plus simplement miloui ou mille-trous. On est pris dans un rythme, un chant, un fleuve humain, et loin des médinas à touristes, on se laisse porter par l’Afrique le temps d’une escale.

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Au 37 de la rue Jules Verne

Mon père, il n’était pas revenue depuis une dizaine d’années, il avait peur qu’elle n’existe plus, que la vieille maison comme beaucoup d’autres dans le quartier ait disparu au profit de bâtiments plus récents. Il tentait de prévenir une désillusion, et se disait pour lui-même, mon père, que c’était peut-être arrivé, que rien ne dure, que le passé se délite comme les pierres. Je crois qu’il a ressenti un grand soulagement mêlé de joie en apercevant les façades, les persiennes, la fenêtre de sa chambre, le mur de la terrasse sur lequel il est assis dans une photographie du début des années soixante. C’est là qu’il avait vécu la fin de son adolescence entre 17 et 19 ans, avec sa grand-mère. Le temps des amis, le temps des grandes espérances au numéro 37 de la rue Jules Verne.

Sur une photographie datée de 1967, mon arrière grand-mère et son compagnon Gégé vivent encore rue Jules Verne, deux voitures sont garées devant la porte, sans doute une Dauphine et une Renault 4CV, les deux de couleurs claires. Les persiennes de la fenêtre sont ouvertes et l’on distingue des rideaux fermés. On voit bien le numéro 37 et dans l’encadrement de la porte, on distingue un homme qui sourit, habillé de sombre. C’est peut-être Gégé. Sur le sol en terre battue devant la maison un jeune garçon traverse de gauche à droite en observant le photographe. Tout à fait à gauche, une rue, et un portique avec des battants en bois. Marchant vers le photographe qui doit être mon père, il y a un très jeune garçon en culotte courte, tricot blanc, chaussettes blanches, cheveux noirs, coupe au bol. C’est moi, j’ai un an et demi lors de ce premier voyage au Maroc après notre installation en France l’année précédente.

Allez savoir pourquoi, cette photographie me bouleverse, elle m’inscrit dans un paysage, un moment de l’histoire de la famille, devant une vieille maison encore debout qui fut celle de la jeunesse de mon père. Elle fait un lien, entre moi, le Maroc, le voyage que je viens de faire.

Dans ce pays où j’ai à peine vécu, où je ne pensais retrouver que les traces de mes parents, je découvre les miennes venues d’un temps dont je ne garde pas mémoire. J’étais là, comme dirait Roland Barthes : « ça-a-été ! »

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Le cimetière chrétien

Je n’ai pas connu ma grand-mère Joséphine, il s’en faut de beaucoup. J’ai vu seulement son visage sur de vieilles photographies à bords dentelés. La tuberculose l’a emportée, mon père avait à peine sept ans. Je ne sais pas s’il se souvient d’elle, de cette maladie, de sa mort, et du vide énorme qui sans doute s’est creusé pour lui à sa disparition. Nous n’en avons jamais parlé, mais à El Jadida, nous sommes allés nous recueillir sur cette tombe que je ne connaissais pas. Une sépulture très simple construite de ses mains par Gégé, un homme qu’enfant j’ai connu et que j’aimais pour sa gentillesse.

Une fois choisi un bouquet de fleurs blanches et mauves au marché central, nous avons longé le bord de mer en direction de l’hippodrome.

Le cimetière chrétien là-bas, seule la route le sépare de l’océan. La plupart des stèles y sont pauvres, et la mauvaise herbe envahit quelques allées, mais dans l’ensemble c’est entretenu. On a passé à la peinture noire, les noms, les dates, par quoi se résume une vie, et qui menaçaient de s’effacer.

Il n’y a pas pas beaucoup de fleurs, les familles sont en France ? On ne vient plus, ou si rarement. Et de nous, qui viendra encore, et combien de fois ? Cette question pèse forcément dans le silence de l’après-midi : y a-t-il encore quelqu’un quelque part pour ces morts ?

Un peu à distance les uns des autres, beaucoup dans nos pensées, nous tournons autour de la tombe. L’orthographe du nom est fautive, un l de trop. Il y a cette mention P.P.E inusitée de nos jours, Priez Pour Elle. J’ai le cœur lourd, je ne suis pas le seul. El Jadida n’est pas une ville comme une autre, c’est une histoire de famille, de ma famille, et nous sommes trois générations réunies autour de la jeune morte, tissant le lien entre ma grand-mère et ma fille, les yeux rougis derrière des lunettes de soleil, tellement pudique dans nos douleurs. C’est qu’en pleine lumière, Joséphine nous accompagne, et avec elle, forcément, les noms de ceux que nous avons depuis perdus.

(A suivre)

Thierry Guilabert

El Jadida, douze instantanés (1-4)

El-Jadida. C’est à l’heure du laitier que j’aime le plus ma ville natale, peuplée uniquement et pour quelques instants encore de besogneux lève-tôt par nécessité : éboueurs, marins-pêcheurs, marchands de beignets, dévots, maraîchers, gardiens de fours publics. L’un après l’autre, ils me souhaitent une «journée de lumière» tandis que je déambule dans les rues et les ruelles. Entrez avec moi, je vous prie, dans la cité portugaise où le passé a été restauré dans les moindres détails. Regardez : sur cette aire pas plus vaste qu’une esplanade, côte à côte voisinent une mosquée, une église, une synagogue.

Driss Chraïbi, Vu, lu, entendu.

À l’automne 2018, pour la première fois depuis quarante-huit ans, j’accomplis en compagnie de ma mère et mon père, de mon épouse et ma fille, un voyage qui s’avéra mémoriel au Maroc. Nous passâmes plusieurs jours à El Jadida, ville natale de mes parents. Voulant écrire sur ce voyage fabuleusement riche, j’ai fait le choix, forcément subjectif, de commencer ici et d’accompagner douze de mes photographies de courts textes, instantanés, impressions, sensations, rien d’exhaustif, rien d’historique, juste le désir de conserver les traces. L’ordre des images n’a aucune importance, celui des mots me tient à cœur.

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L’immeuble Cohen

J’ai un amour immodéré des ruines, celles où la végétation reprend ses droits, descelle les pierres prétentieuses et soit-disant éternelles. C’est fasciné que je contemple la façade de l’immeuble Cohen construit en 1914, qui fut l’un des plus beaux de la ville, ouvragée de stucs et de fausses colonnes, de chapiteaux, de corniches, de feuilles d’Acanthe, de balcons en demi-lune… Architecture européenne, signe ostentatoire de richesse, toute la panoplie de la puissance coloniale. Un peu de France, pas de la France rurale mais celle des avenues parisiennes, importée en Afrique.

Aujourd’hui, le grand bâtiment en plein centre-ville est abandonné, les persiennes ruinées et à travers les anciennes fenêtres de longues branches naissent de la pierre et trouvent le jour. Des balustrades ont fini par tomber. J’imagine à peine derrière les volets.

Sur ce même trottoir de la place Brudo, il y avait le cinéma Dufour. C’est là, en 1970, à quatre ans et demi, que je vis mon premier film grand écran, Robinson Crusoé sur Mars, film américain de Byron Haskin sorti en 1964. J’ai retrouvé la trace de ce médiocre long-métrage à cause du singe Mona qui tient compagnie à Draper le seul survivant de la mission spatiale. Après toutes ces années je me souvenais encore de ça et aussi de mon frère, trop jeune pour nous accompagner, pleurant toutes ses larmes en haut de l’escalier de la maison Slowik la maison de mes grand-parents maternels à quelques mètres de là.

A présent, il ne reste rien à part l’immeuble Cohen. Le cinéma a disparu, et la maison familiale avec sa terrasse où mon grand-père m’offrit un mécano, disparue elle-aussi, mangée par d’autres constructions, d’autres commerces, des auvents, des piles de bacs en plastique, bleus, roses, marrons. Il n’y a qu’une vieille carte postale pour me redonner la mémoire. Je vois l’immeuble, je vois le cinéma, je vois le toit-terrasse de la maison. Je repense à cette phrase de Driis Chraïbi : On peut renoncer à tout sauf à l’enfance.

2

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La maison natale de Driss Chraïbi

Quand je pris la photographie de la maison natale de Driss Chraïbi dans la plus célèbre rue de la cité portugaise, à deux pas de la citerne souterraine, je ne savais rien de l’écrivain. Je trouvais belle la maison, son crépi ocre, sa tour crénelée et cette porte, ce seuil où nous guidaient trois marches gardiennes de tous les secrets. Une demeure de haute lignée loin des baraques misérables aperçues depuis la route en approchant les grandes villes du royaume chérifien.

Plus tard j’ai su, menant mon enquête tel l’inspecteur Ali, ce miroir, ce frère, ce double de Driss Chraïbi, quel immense écrivain avait grandi entre ces murs, joué derrière les grilles de la Porte de la mer, quinze ans avant mes parents.

Il s’était battu contre les traditions archaïques, les chefs en tout genre et pour la condition des femmes, pour la dignité et la tolérance. Il s’était éloigné de sa famille, de ce père notable, autoritaire, conservateur, découvrant dans l’exil en France, la patrie des Lumières, la misère et le racisme ordinaire. Il était resté simple presque anonyme, attaché à sa ville natale malgré la distance, préférant de beaucoup sur l’île d’Yeu où à Crest dans la Drôme la compagnie des petits artisans, des commerçants de son quartier, à celles des intellectuels bouffis d’orgueil.

La langue française maniée avec bonheur était son outil de travail, une écriture rugueuse, à vif, qui s’était apaisée au fil des livres, gagnant en ironie grinçante, en humour désopilant ce qu’elle perdait en violence.

Sur la maison natale, on a posé en 2008 une plaque commémorative à sa mémoire, écrite moitié français moitié arabe. Elle y était forcément lorsque j’ai longé les murs, mais je n’en ai aucun souvenir. L’image que je garde de Driss Chraïbi me vient d’un reportage de la télévision marocaine. Il a plus de soixante-dix ans. On le voit devant la maison, devant les grilles de la porte de la mer et sur la plage, écrivant d’un doigt dans le sable des mots qui ne disent rien mais disent l’essentiel : El Jadida, ma ville natale.

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Deauville plage

C’est un rendez-vous quotidien l’après-midi et jusqu’à la nuit. Plage Deauville, la large frange de sable longue de trois kilomètres, des cafés, des jardins, des parasols à louer. Au niveau du Marhaba, une promenade animée permet d’aller à la vieille ville. Au loin les remparts de la cité portugaise.

Peur peu que la marée soit assez basse, des dizaines, des centaines de tâches de couleurs s’agitent et tournoient sur le sable. Rouges, vertes, bleues, jaunes, déplacements rapides autour du ballon. En y regardant de plus près, on remarque que certains groupes portent chasubles, maillots et forment de vraies équipes. Le plus souvent, ils jouent pieds nus. Il n’y a pas de buts ou parfois seulement des petites cages, deux vêtements posés au sol font très bien l’affaire. Le terrain est délimité, tracé dans le sable avec un bâton.

Il y a là un nombre considérable d’équipes de rues, de quartiers qui s’affrontent le plus sérieusement du monde, des spectateurs, des badauds qui s’arrêtent, des jeunes qui attendent et voudraient bien rejoindre les groupes de joueurs. Certainement il y a une hiérarchie dans ces équipes, des championnats, des rivalités, des paris.

On s’interpelle, se houspille, se congratule, se dépense sans compter. Plus on s’approche du port, plus, semble-t-il, les équipes sont sérieuses, équipées, les joueurs chevronnés. Je suis bluffé par leur agilité, leur jeu de pieds, leurs passes, leurs feintes, leurs tirs, ce qu’on appelle dans le jargon du hourra football. La passion les transcende, et peut-être oublient-ils ici le manque de perspectives ou de travail, la pauvreté et toutes les misères du monde… mais ça, je n’en sais rien.

Il y a tant de joueurs et de joie que je me demande bien comment le Maroc n’a pas déjà gagné la coupe du monde de football, ce ne serait que justice. En attendant, je profite depuis la balustrade de la promenade d’un spectacle gratuit, coloré et changeant que je ne verrai ni sur les plages d’Espagne ni sur celles de France.

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Le Marhaba

J’ai toujours entendu mes parents évoquer avec nostalgie le Marhaba, ce qu’il avait été, ce qu’il était devenu. Il avait été un grand hôtel à l’architecture moderne, voile blanche balayant l’horizon d’un élégant arc de cercle. Suites avec vues sur l’océan ou vues sur le parc et sur la piscine hollywoodienne et son plongeoir. Un paquebot, immobile à quai avec sa passerelle filant directement à la mer en survolant les cabines de plage. Fréquenté par le roi et les plus hauts dignitaires du royaume et d’ailleurs.

De la rue Al Almal où nous logeons, il suffit de partir droit, de passer devant le petit parking, de poursuivre jusqu’à l’avenue, de traverser, de prendre quelques dizaines de mètres sur la droite, pour se trouver devant le portail monumental de l’hôtel désaffecté. Pas moins de quatre battants bordés de grands portiques et d’un mur d’enceinte blanc coupant à quarante-cinq degrés l’angle droit que font l’avenue Mohamed VI et une belle allée de palmiers.

Je longe ce mur en direction de l’océan. A ma droite, un terrain vague. A ma gauche, on distingue par des anfractuosités quelques arbres et les traces d’anciens jardins, des bosquets d’une végétation redevenue sauvage, d’inévitables détritus, et, émergeant de tout ce vert, la ligne lointaine, blanche, toujours élégante, du dernier étage du Marhaba, divisée par une quinzaine de chambres. Baies vitrées, terrasses à l’identique, la régularité crée un rythme sur la façade, celui des grands paquebots, des cabines donnant sur le large. Elles me font, à cette distance, penser aux cellules de moines que Le Corbusier construisit au couvent de la Tourette.

D’ici, on a l’illusion d’un beau bâtiment et non d’une épave échouée, en plein délabrement, mais longeant la plage en direction du port et de la cité portugaise, on revient à la réalité. La façade n’est plus blanche, seulement sale striée de noir. Plus de vitres aux chambres, des orbites creuses. Quant à la passerelle, elle a tout simplement disparue. Le Marhaba n’est plus qu’une ruine tristement posée sur le sable, interzone refuge d’inévitables squatteurs à des années lumière de la carte postale.

(A suivre)

Thierry Guilabert

Entre les lignes

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Les photographies qui illustrent cet article ont été glanées sur le net, merci aux auteurs.

 

 

So war alles Wahnsinn, was ich gedacht habe,
und kann und darf nicht gesagt werden !
O Wort, du Wort, das mir fehlt !1

Je n’ai jamais mis les pieds à Berlin, et je ne sais pas si j’irai un jour en Allemagne. Le lieu qui m’occupe, je ne le connais que par ouï-dire et lecture, par l’intermédiaire d’images et de sons enregistrés. C’est de l’architecture. C’est un bâtiment conçu à la toute fin du XXème siècle par Libeskind. C’est un musée, dans lequel est exposé la très riche histoire des Juifs à Berlin, ce qu’il en reste, et aussi ce qui a disparu. Libeskind a nommé sa création : between the lines laissant ainsi une place de choix à la part manquante.

Et encore la chose vient me cerner. Je croyais m’en être débarrassé une fois pour toute. J’ai même écrit un livre là-dessus, et là, je vois que ça ne suffit pas, et j’ai bien peur que ça ne suffise jamais. Depuis longtemps, je ne peux plus voir un bouleau sans penser à Auschwitz, et plus littéralement à Birkenau.

L’exil, la destruction, la diaspora, διασπορά c’est-à-dire à la lettre la dispersion, le musée juif de Berlin n’est pas un musée sur la Shoah mais un musée sur la tragédie et la résistance du peuple Juif, et aussi sur sa permanence.

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C’est un très long bâtiment au revêtement métallique qui, vu du ciel, zigzague comme un éclair, ce pourquoi les berlinois l’ont nommé Blitz. Des angles tranchés comme par une lame, un couteau, la grande hache de l’histoire. Trente mètres de hauteur, et sur les façades les ouvertures étroites, sont des lacérations, deux cents soixante lacérations anguleuses sur le corps du Juif, à moins qu’il ne s’agisse d’étoiles de David, désarticulées, démembrées, disloquées. Et jamais aucune porte. On ne franchit pas le seuil du musée.

Je me souviens que la plupart de ceux qui furent assassinés à Auschwitz, n’y pénétrèrent jamais. Ils longeaient les barbelés, les miradors, jusqu’aux chambres à gaz qui étaient toutes extérieures au camp lui-même. Entrer dans le camp, c’était avoir la vie sauve, provisoirement sauve.

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Jouxtant le Blitz, un autre bâtiment, plus ancien, plus classique, dix-huitième siècle celui-là, le Kollegienhaus, chambre suprême de Prusse jusqu’en 1913. A l’intérieur, découpée dans une tour de béton, un trapèze rectangle donne accès à un souterrain, lequel mène au Blitz. Cette curieuse entrée donne le ton, quelque expérience traumatique nous attend, un cabinet du docteur Caligari, une esthétique droit sortie de l’expressionnisme allemand.

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Un escalier s’enfonce sous terre, pourquoi faut-il songer au Schlauch le boyau comme le nommait eux-mêmes les nazis, ce passage étroit, caché, qui menait à Sobibor directement de la salle de déshabillage à la chambre à gaz. Qu’on le veuille ou non, la catastrophe est inhérente au parcours décidé et conçu par l’architecte. La visite y est une épreuve, une expérience, un bouleversement imposé qui doit nous traverser, nous transpercer.

L’axe sombre, bas de plafond, en pente est croisé par deux autres axes qui eux-mêmes se recroisent, désorientent volontairement. Le premier de ces deux axes mène au jardin de l’exil. Jardin extérieur, carré, cerné par des douves, duquel on ne peut fuir, 48 piliers s’élèvent, surmontés de végétations plantés dans la terre de Berlin, le 49ème contient de la terre d’Israël. Le sol est penché, les piliers sont penchés, comme si tout l’ensemble avait basculé de dix degrés, équilibre instable, étrangeté, malaise.

Le deuxième axe mène à une lourde porte qu’un gardien fait coulisser, on pénètre ainsi dans la tour de l’Holocauste. Il fait noir, froid, du béton partout, trente mètres au-dessus une petite ouverture, une lumière du jour souffreteuse, un angle clair, tout là-haut.

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On lève la tête. Silence. On perçoit à présent le bruit atténué de la ville, si loin, si proche.

On revient à l’axe central, au bout un long escalier remonte par palier à la lumière, c’est une sorte de faille, de diaclase, on se croirait dans une mine, de grandes poutres servent d’étais pour maintenir les deux parois écartées l’une de l’autre. Sans ces poutres disposées en diagonales selon des angles improbables, on serait inévitablement écrasé par le rapprochement des parois, comme dans un cauchemar, un film d’épouvante.

Là-haut, tout là-haut au deuxième étage, il y a la lumière.

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On ne comprend rien à ce bâtiment, on n’a pas les cartes en main. On ne sait peut-être pas, que traverse sur toute la hauteur et sur toute la longueur du Blitz, une ligne discontinue qui ménage six vides grands comme des tours, certains de ces vides sont inaccessibles, c’est tout ce qui a disparu de l’histoire juive de Berlin. Mais au rez-de-chaussée, le plus grand, appelé vide de la mémoire, réserve une nouvelle expérience sensorielle terrifiante.

--Fallen-Leaves----Feuilles-mortes--de-Menasche-Kadischma

L’artiste Menashe Kadishman a déposé sur le sol des centaines de ronds plats en métal, évidés pour dessiner des visages, et l’on doit marcher sur ses plaques comme sur autant de disparus, et l’écho du vide décuple les frottements métallique. C’est insupportable, à peine descriptible, une machinerie infernale, on parle de sonorités apeurantes. Des milliers de visages hurlant sous vos pieds.

Ce n’est qu’après ces épreuves que viendra l’exposition proprement dite. Il faudra encore déambuler sur deux étages, se perdre et se retrouver. Se perdre et se retrouver selon un rythme dicté par le geste architectural capable de dire autrement que par des mots, l’énormité de la tragédie.

Thierry Guilabert

1Ainsi tout ce que j’avais conçu n’était que folie,
et ni ne peut ni ne doit être dit !
O parole, parole qui me manque !
Moïse et Aaron, Acte II, Scène V – Arnold Schoenberg

En un seul chemin

En un seul chemin

Cette route toujours vide aux yeux des autres hommes, elle est peuplée de mes attentes. Chaque pas que j’y pose y suscite quelque fantôme. Je marche parmi le mensonge de ces présences qui me suivent en pleurant. Je puis te redire chaque arbre, chaque lampe.(…) Il y a une forêt magique où l’oiseau des morts m’a parlé.

Gustave Roud

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En un seul chemin, mais il y en eut d’autres naguère traversant à mille mètres d’altitude un vaste plateau couvert de genets et de bruyères gardés par des gorges profondes et des aiguilles rocheuses. Ou bien ces lacets, parcours au sein d’une ville habitée, allant du fleuve à l’église et de l’église au fleuve de reflets rouge-brique, mais c’est le jadis, et le temps alors ne passait pas.

Aujourd’hui, il va grand train, galopant d’une année sur l’autre, d’une rive à la rive d’en face, sans que je n’en possède rien, me laissant brisé, ridé, décembre marchant sur décembre, et le reste, à peine un souffle, au point de vouloir se cramponner, toutes griffes dehors mais jamais de prises.

En un seul chemin, je souffle, respire, ralentis, me retourne sur l’étendue concédée. Sur la bordure océanique, la frontière que j’ai choisie, ma tour de guet, chemin rituel, presque de croix, avec ses stations, son kaddish

בְּעָלְמָא דְהוּא עָתִיד לְאִתְחַדָּתָא

Be’alma dèhou ‘atid lè’it’haddata

dans le monde qui sera renouvelé.

En un seul chemin j’ai rassemblé des stèles et des ex-voto, des mausolées, des tombeaux, des caveaux, des sépulcres, à mesure que je vieillis. Longtemps j’ai hésité, sans doute ne devais-je pas écrire ce texte, on n’y comprendra rien, on est d’ailleurs, on ne mettra pas ses pas dans les pas que j’emprunte. Pourtant, des chemins comme celui-ci, la plupart des gens en connaissent, pas forcément en forêt, ni au bord de la mer. J’ai vu il y a peu mes parents nous conduisant à El Jadida à Casablanca, dans les rues de leur jeunesse, qui avaient à voir avec ce que je raconte ici, des traces, des empreintes, des fantômes, j’ai vu leurs yeux plus luisants qu’à l’habitude, leurs pas empesés d’une prodigieuse mémoire.

Lorsque je sens creuser dans mon ventre un vide atroce, je sais qu’il est l’heure. J’enfile ma parka, et je vais jusqu’au parking de L’Ecuissière. Hiver comme été il y a du monde. Le parking domine la mer. On peut depuis la voiture assister à la furie des éléments. J’y vois souvent quelques vieux, abrités dans leur auto, ne tenant peut-être plus trop sur leurs jambes, venir comme au spectacle passer une heure. Les jours de premières, les embruns montent dans un grand remue-ménage. Et les jours de forts coefficients, l’eau vient battre les pieux plantés pour lutter contre l’érosion marine et qui ne luttent plus. La plage est alors impraticable, il s’y déposera des épaves, des bouteilles en plastique, des oiseaux morts, parfois des dauphins échoués dont la grande carcasse pue considérablement, et toujours, toujours, des gants en caoutchouc orange en usage chez les pêcheurs.

Au jusant, un serpent de pierre déploie sa longue courbe, l’écluse à poissons, la dernière en activité dans le sud de l’île, la dernière d’un réseau serré de quinze entre Avail quelques centaines de mètres plus au sud et l’Ecuissière, l’une des 17 restantes sur les 237 que comptait l’île au milieu du 19ème siècle.

Le jeu, le grand jeu consiste à marcher vers le sud jusqu’à Vert Bois et au-retour rentrer dans la forêt littorale suivant les multiples sentes qui reviennent vers le nord à quelques dizaines de mètres de la dune.

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On met les pieds sur le sable. On marche, là où c’est encore humide, compact, dur. La lumière en plein, et ce ressac dont les variations emplissent l’espace. Les yeux fermés, on n’a pas plus de mémoire que ce sable ne gardera d’empreintes. Le corps avance seul. Ce pourrait être la première fois, c’est chaque fois la première. Le vent fouette le visage. Si l’on s’allonge longtemps, si l’on pose ses mains au sol, et si l’on s’endort, on pourrait disparaître, enseveli par une infinité de grains, quartz, micas, feldspaths. Le sable n’est pas autre chose que la lente désagrégation des roches et des os. Il file entre les doigts comme les années dit-on. Le temps, on ne sait pas trop.

La lumière change à chaque instant, elle court sur la plage à mesure que dans le ciel les nuages couvrent et découvrent le soleil, elle compose et recompose le tableau, angles saillants, sol y sombra.

Je n’ai pensé à rien ni à personne. Je suis, absolument vide et disponible. Je m’efface derrière les pas. A l’aube le monde est renouvelé. Je sais que j’ai beau répéter cette marche encore et encore, elle est chaque fois nouvelle. Chaque seconde vécue est unique pour chacun d’entre nous.

Un moment, jamais le même, j’arrête de progresser vers le sud, je fais volte-face, je m’engage à revenir, mais je franchis le petit muret que fait la dune disparue à cet endroit, et j’approche la lisière de la forêt.

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La forêt c’est un monde très ancien, mais un monde vivant qui retient les histoires, qui bruisse de toutes les voix. Dès que j’en passe le seuil, l’arche des chênes vert, la mémoire m’arrive par bouffées, des vagues viennent se briser sur moi, une à une. Je suis seul et à la fois hanté. Elle n’est pas obscure cette forêt, mais j’ai quitté le milieu de ma vie, et je me laisse égarer. Je parcours les années qui misent bout à bout font de mon pays un désert. Je me vois parcourant la même sente étroite accompagné d’amis à présent éloignés, de ma sœur disparue. Par instant, je suis contraint de m’arrêter, de reprendre mon souffle, non que le chemin soit difficile, mais que la mémoire m’a tordu en deux. Je pourrais pousser un long cri mais je suis silencieux, de passage, à peine toléré. Je vérifie à chaque pas où je pose mes pieds, il y a des racines traîtresses, des arbres difficiles dont les branches noires se nouent, se dénouent, leurs arabesques déréalisent le monde.

La sente, jamais la même, ondule au grès des dunes sur lesquelles la forêt s’est fixée. Au sommet de l’une d’elle, l’espace s’ouvre, à cent mètres à peine, l’océan. A l’ombre des pins, il y a un banc, posé précisément dans l’axe de cette vue incroyable.

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Un arc de cercle, d’abord la frange verte de la forêt qui paraît plus dense qu’elle n’est vraiment, comme équatoriale, comme un comptoir d’Afrique, Pointe Nègre, Gorée. Puis le cordon dunaire, enfin l’estran et le ressac et l’écume.

En hiver, dans la lumière rasante d’une fin d’après-midi, tous les contrastes sont exaltés.

Je m’assois, je me fais l’effet d’être un personnage que Freidrich, placé dans mon dos, s’apprête à peindre comme il a peint le voyageur contemplant une mer de nuages. C’est un peu forcé, mais ça me libère de l’étau des pensées douloureuses, au moins pour un temps.

Et puis, une ou deux fois par siècle, le sentiment océanique, cette brève parenthèse où je m’oublie complètement, où je ne fais qu’un avec le paysage, où je suis le paysage. C’est imprévisible, inattendu, ça me remplie à un point tel que j’ai la sensation de littéralement exploser comme les vagues viennent battre la grève. Ça se mêle au vent qui hurle, à l’écume, à l’iode.

Ça ne dure pas.

Et puis je dis :

– Si tu pouvais voir ça.

J’y pense si fort, j’entends sa voix, ses éclats de rire, il y a tellement longtemps qu’elle est partie.

Je me lève, je reprends la marche, le visage fermé, les poings serrés.

Je longe un chemin en balcon, observe au-dessous, cherche une bête et ne la vois pas. C’est toujours le pays perdu, pays magique, l’entrelacs des branches dans la vibration de l’air. Le sentier sous les arbres paraît plus long que la marche sur la plage. Il monte descend, s’écarte à droite ou à gauche, traverse des clairières où l’on aperçoit les griffes d’argent sur la mer démontée.

La dernière clairière cache deux huttes faites de branches mortes, des tipis inhabités mais dont la présence rappelle des totems dressés pour quelque dieu du vent.

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C’est ici. C’est ici que ma mémoire habite les morts. Je m’approche, je pose ma main sur une branche, l’écorce a disparu, le bois est rugueux, nervuré. Je frissonne au contact avec la paume de la main. Les brèches s’ouvrent, les défenses cèdent, la carapace se délite, c’est l’ami disparu qui me parle, c’est la sœur aimée, à qui je n’ai pas dit adieu, qui m’embrasse quand je lui demande pardon de ne pas avoir été là.

Comment dire cette douleur qui est aussi de la joie, la joie de la présence, la joie de savoir que les années passées depuis n’effacent rien, qu’il y a toujours un temps pour se retrouver.

Je finis par lâcher sa main. Je reviendrai un autre jour. Je reviendrai jusqu’à ce que je ne puisse plus marcher. Je reviens toujours.

Ensuite, sans que je sache comment, le chemin se termine et me ramène à la route de l’Ecuissière. Je suis à cinq cent kilomètre, ailleurs, dans le petit cimetière au bas de la montagne.

Je relève la tête, je pense à ce poème de Philippe Jaccottet :

Arrivés là

il faudrait inventer une sœur, ou un ange

comme personne jamais n’a pu en inventer.

Il faudrait, pour levier à soulever pareille dalle,

une lumière dont on a perdu le nom pour la héler1

Oleron , le 13 mars 2019.

Thierry Guilabert

1 Philippe Jaccottet – Et, néanmoins

La maison du quai Choiseul (2)

Autant je me souviens de la passerelle, autant franchir la porte m’est compliqué. La maison, je l’ai revue plusieurs fois de l’extérieur, bien après 1977 quand mon oncle et ma tante ne l’habitaient plus. Je maîtrise la géographie des lieux, du Palais de la Berbie au Pont Vieux et derrière les écluses sur le Tarn et je pourrais en faire des tonnes là-dessus, mais une phrase sur un carton du Nosferatu de Murnau, une phrase qui avait enthousiasmé Breton et les Surréalistes, dit : « Quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » et c’est ainsi lorsque s’ouvre la porte de la lucarne.

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Photogramme Nosferatu de Murnau

Passé le seuil, je ne sais plus si les traces qui me viennent sont réelles où inventées. Un escalier doit descendre vers les étages inférieurs, il reste absolument dans les ténèbres, mais au niveau de la porte, une petite pièce dans laquelle mon oncle entrepose ses trésors, pour l’essentiel, des coquillages, des poissons naturalisés, des coraux, des amphores, rapportés de ses plongées. Il fait sombre, j’ai la certitude d’être là dans le Nautilus et d’avoir pour oncle le capitaine Nemo.

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A dix ans, mon imaginaire de garçon est entièrement façonné par Les voyages extraordinaires de Jules Verne et les merveilleuses gravures de l’édition Hetzel que reproduit Le livre de poche. Je les détaille avec passion le soir, à la lumière clandestine qui filtre depuis le couloir jusqu’à ma chambre. Je suis convaincu que c’est mon oncle qui m’offrit un de ses livres, celui gravé le plus profondément parmi mes lectures et relectures des Voyages : Les aventures du capitaine Hatteras… Au nord, invariablement au nord…

Si j’ai tardé à évoquer mon oncle, c’est qu’il y a des figures tellement essentielles dans votre vie qu’on ne sait par où les aborder, et celui qu’on appelait Nano, qui à la vérité était mon grand-oncle Jean et l’oncle de mon père, fut l’homme qui en dehors du strict cadre familial, compta le plus.

Je n’avais pas de grand-père, l’un était mort et je l’avais très peu connu, l’autre vivait au Maroc, mais j’avais cet homme extraordinaire qui tenait de l’explorateur et de l’aventurier…

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Jean Gonzales – Photographie de famille

Voilà que je m’embourbe dans le marécage des souvenirs. Ai-je vraiment dormi dans cette pièce en novembre 1969 durant la naissance de ma sœur, je n’avais pas encore quatre ans. Si ce souvenir est vrai, il fait sans nul doute partie des plus anciennes images qui me soient restées. On me prépare un lit, sur un matelas à même le sol, on aménage un recoin pour que je puisse dormir au milieu des nacres, des poissons et des livres, c’est l’histoire que je me raconte, les voyages que je recompose, c’est le grand foutoir là-dedans, les sables mouvants que je traverse vaille que vaille, images résiduelles ou simples constructions sorties de bribes entendues ou rêvées.

Il suffit de les croire et les souvenirs sont alors vrais, mais si j’interroge mes parents sans doute me raconteront-ils autre chose. Catherine et Nano avaient une fille, qui déjà adulte ne vivait plus avec eux dans les années soixante-dix, peut-être est-ce dans sa chambre que l’on me fit dormir. Et mes parents qui à leur arrivée du Maroc vécurent six mois rue Choiseul dans quelle pièce dormaient-ils, est-ce ici que j’ai fait mes premiers pas ?

Remonter à contre-courant est décidément compliqué. Je suis dans le trou du fourmilion, sitôt dans l’entonnoir les parois de sable s’effritent et je ne peux en sortir, je m’enlise, je m’enlise, et chaque porte de la maison du quai Choiseul ouvre sur une série de porte en point d’interrogation. Or donc, il y a cette pièce que j’imagine sous le toit, ou du moins au plus haut dans la maison.

Sur ma table de travail certains des livres offert à Noël par mon oncle et ma tante, et conservés depuis comme autant de reliques. De l’époque de la maison du quai Choiseul, Les fossiles en couleur d’un certain J.F. Kirkaldy édité par Fernand Nathan en 1975, le titre sur la couverture dans une sorte d’étiquette au double liseré bleu, texte scientifique et nombreuses planches en couleur. Trois volumes des Editions de Crémille édités en 1973, couverture décorative bleu, titres en lettre d’or, Le voyage autour du monde de Bougainville, Le loup des mers de Jack London, La tragédie du Liberty Ship par Thomas Narcejac. Un quatrième livre de cette série, égaré depuis, mon préféré : Les drames de la mer d’Alexandre Dumas. Ces livres sont illustrés de planches sur fond bleu, illustrations d’époque. Sur la page de garde : le titre. Au-dessous, une rose des vents. En haut de page, d’une écriture malhabile au stylo bille bleu, mon nom.

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Du reste de la maison du quai Choiseul les traces sont infimes dans ma mémoire. Du salon, rien ou presque, un plancher peut-être sur lequel je joue avec des soldats en plastique, la cage de la pie et la pie dedans, c’est tout. En bas, presque au niveau du Tarn, le hangar à bateau dans lequel mon oncle entrepose le kayak ramené du Maroc qu’il entretient précieusement et tout son matériel de plongée sous-marine, une sorte de caverne d’Alibaba dédiée à la mer et à l’aventure qui excite mon imagination, tout comme l’excite le camion utilitaire Citroën parfaitement aménagé par ses soins, maison autonome en réduction bien avant l’époque des camping-cars dans lequel je rêve de parcourir le monde, le transformant au besoin en une sorte de sous-marin de poche modèle sp 350 Cousteau pour explorer les fonds marins. Combien de nuits passées aux commandes de la fameuse soucoupe jaune ?

La mer en vrai, c’était à peine quelques jours par an, le plus souvent en Espagne, presque toujours nous retrouvions Nano et Catherine. Aujourd’hui et depuis plus de vingt ans, l’océan est planté devant moi, c’était écrit dans la pierre, c’était dans les livres que l’on m’offrait, dans les gravures de Jules Verne, dans les conversations de mon oncle et mon père sur leur prochaine plongée, c’était sur la plage d’El Jadida au Maroc où ils étaient nés, sur le port de Casablanca où moi je suis né. Mais je m’éloigne encore du quai Choiseul.

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Sur le côté de la façade le plus proche de la rivière était peinte une toise avec les différentes hauteurs d’eau atteintes lors des crues, les fameuses Tarnadas : 9,1 mètres en 1930.

Au niveau du deuxième étage, toujours sur la façade, sur toute la largeur, à la peinture noire en lettres capitales : NAVIGATION DU TARN.

La partie garage au rez-de-chaussée se prolonge à l’arrière de la maison avec deux fenêtres et un toit de tuiles. Au-delà, une partie attenante en briques semble-t-il. A chaque étage, le long du Tarn, une fenêtre. Les côtés arrière de la maison et face obscure le long du quai sont aveugles, juste sur cette dernière une petite ouverture, peut-être au niveau du premier étage et de la salle de bain que construisit mon oncle. Il y fait si froid que l’eau gèle en hiver.

Faisant un angle droit avec la façade de la maison, mais prise dans le quai Choiseul lui-même, une autre façade de deux étages, habitation troglodyte, trois ouvertures à chaque étage. Cette étrange demeure est fermée, inhabitée mais mon oncle en possède la clé.

Bien au-dessus, le quai et les hautes maisons du centre d’Albi serrées les unes contre les autres.

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La maison du quai Choiseul, c’est exactement la maison type telle que je peux encore la dessiner naïvement si on me demande de dessiner une maison, une sorte d’archétype comme les maquettes Jouef vendues pour les décors de trains électriques, maison du garde-barrières, maison ici du garde-rivière avec ses vieilles tuiles, ses volets en bois et qui, austère sur les photographies à bords dentelés, devait être bien humide, à la limite de l’insalubrité.

Archétype aussi, ce fut la première maison que j’habitais lorsque, fin 1966, mes parents quittèrent le Maroc et furent hébergés durant plusieurs mois quai Choiseul, le temps que mon père décroche un emploi. J’imagine à peine quel effroi ce fut de passer des lumières océaniques, des plages de Casablanca ou d’El Jadida à cette maison des bas-fonds adossée à un quai et menacée par le fleuve.

Je fêtais là mon premier anniversaire.

Cette maison de fonction était en quelque sorte et de façon provisoire dans la famille depuis la fin 1960. Nano, muté comme les autres fonctionnaires français travaillant au Maroc, après quelques mois de nomadismes dans son fourgon Citroën, avait obtenu un poste au ponts-et-chaussées à Albi et ce logement à titre gracieux mais avec l’astreinte de relever les hauteurs d’eau du Tarn toutes les heures en période de crue, c’est à dire deux fois l’an, en automne et à la fonte des neiges. Il devait occuper la maison éclusière jusqu’à sa retraite en 1977, intégrant la protection civile, et mettant ses compétences de plongeur au service du contrôle des écluses, de la recherche de noyés ou des véhicules accidentés dans le Tarn, toujours dans une eau glacée et trouble.

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Catherine et Nano près de la maison éclusière, dans les années soixante.

Mon oncle et ma tante vécurent ensuite à proximité d’Albi. On se voyait souvent, on passait des vacances ensemble. C’est Nano qui devait au début des années quatre-vingts me faire découvrir le Caroux et les longues marches en montagne, mais ce n’était déjà plus le temps du quai Choiseul. Je quittais le Tarn en 1997 et ne revis qu’une fois mon oncle et ma tante après la naissance de mon fils. Nano s’éteignit en novembre 2014 à 93 ans. Depuis longtemps sa mémoire avait flanché victime de la maladie d’Alzheimer.

Ensuite, je n’ai plus revu la maison du quai Choiseul durant des années, je sais seulement qu’elle devint guinguette puis restaurant. Plus tard de passage à Albi, je n’ai jamais manqué l’occasion de me pencher sur la rambarde comme on se penche sur sa vie. J’étais venu là bien des fois jusqu’à mes onze ans, j’y avais vécu trois mois du 6 octobre 1966 aux premiers jours de janvier 1967, trois mois avant que papa ne trouve un emploi à Castres et qu’enfin nos meubles puissent nous rejoindre. J’ai sous les yeux une lettre à l’encre bleue de la main de mon père, datée du 26 décembre 1966 au sujet justement de l’expédition des meubles, en en-tête : Guilabert Jean-Pierre chez Monsieur Gonzales Jean, Maison éclusière, quai Choiseul, Albi, et, le souvenir m’a été confirmé depuis par mes parents, j’y suis bien revenu plusieurs jours en novembre 1969 à la naissance de ma sœur. J’ai dormi dans cette pièce qui avait un côté musée, avec ses vitrines, ses étagères, salle des coffres, salles des cartes, salle des rêves. Je suis certain aujourd’hui que mon amour de la lecture, de Jules Verne, mon besoin d’horizon, mes rêves de voyage, la terre ancestrale, se sont forgés là, au point que je crus, j’avais dix ans, pouvoir rejoindre l’Afrique à pied, au point de sortir de chez moi un jour, résolu à marcher invariablement vers le sud, un sac en bandoulière contenant quelques biscuits.

Heureusement la réalité m’a vite rattrapé, je n’ai pas marché jusqu’à l’Afrique. Mais, si un jour j’ai pris un stylo et me suis mis à écrire, cela ne fait aucun doute, c’est que le quai Choiseul et sa passerelle avait ouvert en moi un vide jamais refermé dans lequel prend naissance chacun de mes livres.

Thierry Guilabert

Le 17 janvier 2019

La maison du quai Choiseul (1)

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Non ! Je ne me souviens pas. C’est trop vieux, trop imprécis, comme tiré d’un épais brouillard et difficilement encore, avec presqu’une douleur, oh ! pas bien vive la douleur, mais quand même, il est six heures du matin et quelque chose se tord dans le ventre, une gêne où un instant avant il n’y avait rien, une gène à l’encontre de cet effort, de ce jeu qui tournerait vite au malaise, à la nausée, ce jeu d’aller chercher ce qui depuis longtemps n’est qu’un fantôme, et d’abord comment ça s’appelle, je n’en sais rien, j’ai été me renseigner sur google map, le quai Choiseul à Albi, voilà comment ça s’appelle, je ne le connais pas moi ce Choiseul, mais Wikipédia qui sait tout me dit qu’il a vécu de 1719 à 1785, chef du gouvernement de Louis XV, duc d’Amboise, belle résidence et modernisateur de l’état, oui mais bon la personne Choiseul ce n’est pas vraiment le sujet. Le quai lui a été construit en 1753, il relie la cathédrale Sainte Cécile au Pont Vieux en longeant la rive gauche du Tarn. Il a pris le nom de Choiseul en 1851… Le plan dressé par Léger Laroche en 1759 ou 1760, fait à peine mention du quai, le Pont Vieux dit Pont du Tarn « en état de vétusté » est-il écrit, au-delà du pont le moulin du Chapitre. Entre le pont et le palais épiscopal, aucune île au milieu du Tarn, pas de trace de la maison éclusière.

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Détail du plan attribué à Laroche – Archives départementales du Tarn
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Sur une photographie de 1915, la maison éclusière, en contrebas du quai Choiseul.

Mon café est froid, je n’ai encore rien dit.

Au milieu de la rivière, l’île aux Silures, banc formé par les alluvions de la rivière à la forme changeante, connu pour ses monstres d’eau douce qui se nourrissent de pigeons à la manière des orques chassant les phoques. Voilà pour la géographie, les sciences naturelles, c’est sommaire je vous l’accorde mais là n’est pas mon propos.

D’ailleurs, c’est quoi mon propos, il serait temps d’y venir au propos parce que j’ai la nette impression de tourner autour du pot. Depuis une demi-heure que j’ai commencé à écrire, je fais diversion et ça ne peut pas durer, je vais parler de quoi ensuite, l’histoire du quai, sa couleur, les passants célèbres ou anonymes qui l’ont emprunté, le dénivelé qui le fait descendre de la cathédrale au Pont Vieux et quoi encore, les eaux limoneuses du Tarn en hiver, et quoi encore, les moulins sur l’autre rive ou le palais de la Berbie, basta ! Je ne connais pas si bien Albi, je n’y ai pas mis les pieds depuis des années, pas même pour écrire sur la maison du quai Choiseul qu’on appelle la maison éclusière alors que ça me trotte dans la tête depuis un moment cette histoire.

Proust affirme au début de La Recherche qu’il est capable de se souvenir en détail de chacune des chambres où il a dormi, moi pas. Les détails ont foutu le camp avec les années, ce qui me reste est de l’ordre de l’impression passagère, une trace, à peine une émotion, un parfum, une odeur, un remugle parfois. Par exemple, si je pense aux eaux du Tarn en crue, ce n’est pas seulement la couleur boueuse, le grondement des remous, c’est aussi dans l’air qui roule avec les eaux, une odeur de terre, de terre charriée par le fleuve depuis les contreforts des Cévennes.

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Quai Choiseul, au bord du Tarn, presque à l’ombre des arches du Pont Vieux, ma tante Catherine avait dans les années soixante, soixante-dix, son jardin, lequel s’étendait du chemin devant la maison éclusière à la rive. Elle adorait ce jardin un peu sauvage et fertile qui comme au bord du Nil était submergé par les crues hivernales. Il n’y poussait que des fleurs, Dahlia, Glaïeul, Narcisse, Iris. La cabane au fond du jardin dont l’orifice donnait sur la rivière, fut longtemps l’unique WC de la maison. J’ai juste le souvenir d’un espace extraordinaire qu’un jour, une crue plus forte que les autres, emporta, cabane et fleurs mêlées.

Enfin j’y suis, sans plus de circonvolutions, le jardin, ma tante qui parlait avec un énorme accent allemand et faisait quotidiennement des mots-croisés, des mots fléchés dans la langue de Goethe. Ma tante qui se maquillait toujours, portait nombre de bagues et de colliers et fumait de longues cigarettes mentholées. Une femme superbe. Danseuse professionnelle dans sa jeunesse, elle avait travaillé avec Brecht, croisé Marlène Dietrich et l’opéra de Berlin. On pourrait écrire un roman sur la vie de ma tante Catherine. Plus tard, elle m’a raconté la sortie de Nosferatu au cinéma en 1922 et son retour dans Berlin en ruines après la guerre. Quand elle parlait des Nazis elle disait : « Nadzis ». Elle aimait les animaux, tous les animaux, chiens, chats, rats, souris, pas les silures il n’en vivait pas à l’époque dans le Tarn. Quai Choiseul, elle avait, je m’en souviens, une Pie. Le soir elle jetait un drap sur la cage. Elle adopta une vipère noire qui nichait sous la pierre du seuil, la vipère habite invisible ces pierres/ silencieuse, rapide mais un jour des ouvriers ont tué le serpent…

Catherine est morte à 99 ans, aveugle et impotente dans l’incendie de sa chambre.

Mince, je sens que je glisse dans le style larmoyant, les souvenirs à la con que personne ne peut vraiment partager avec vous et dont au final personne n’a rien à foutre. Exactement ce que je voulais éviter en commençant, la galerie de portrait, ma tante, mon oncle, le chien, la pie et quoi encore, un raton-laveur…

C’est quoi pour moi le quai Choiseul, ce pour quoi je suis là à écrire. C’est un grincement métallique sur une passerelle froide qui ouvrait sur une porte étroite et basse dans le toit de la maison éclusière, et une trouille immense au moment d’emprunter l’escalier qui menait directement du quai au grenier par une volée de marches descendant les degrés comme on descendrait en enfer, quittant le monde humain pour un outremonde tout en enjambant un vide immense : la hauteur du quai Choiseul qui séparait la rue où vivaient les simples mortels et le fleuve sur le bord duquel ne vivaient que mon oncle et ma tante.

Il fallait qu’il y eût une épreuve et c’est précisément d’avoir posé avec frayeur mon pied là-dessus, sur cette frêle plaque d’acier à dix mètres du sol, qui grinçait et bougeait, qui me transporte aujourd’hui, tout poils dehors à cette maison du quai Choiseul que j’aimais tant.

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Maison éclusière depuis le Pont Vieux vers 1960 – Photographie de famille.

Reprenons !

Le quai Choiseul est ici bordé par une rambarde, en vérité une murette en brique large d’au moins trente centimètres, haute de près d’un mètre. Dans cette rambarde, à proximité du Pont Vieux, une encoche pas bien grande, quatre-vingts centimètres à l’estime et une sorte de portillon métallique, vert depuis toujours.

Il faut le franchir pour avoir accès au fameux escalier.

On ouvre et on referme. Le portillon grince sur ses gongs. On est en haut de l’escalier sur une petite plateforme métallique elle aussi. On surplombe la maison, le toit avec ses vieilles tuiles moussues, la lucarne-porte, les deux étages avec la façade, une fenêtre centrale sur la façade à chaque étage, au-dessous des fenêtres la porte du garage, le chemin caillouté, le jardin, le Tarn.

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Passerelle de la maison éclusière de nos jours – Photographie J.P. Guilabert

La passerelle est arrimée au quai de façon précaire avec sa vingtaine de marche, plaques en métal nervurés, motif de grillage dont je me souviens parfaitement. Entre chaque marche on distingue le vide et ce vide me fait l’effet de fragiliser encore l’escalier, ce vide et les inévitables grincements.

Je m’agrippe au garde-corps, descends un à un les degrés jusqu’à la petite plateforme jetée entre la lucarne-porte et le quai, car la maison n’est pas totalement adossée au quai, il manque un mètre, un mètre cinquante, comme une tranchée sombre se creuse entre les deux murs.

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La maison éclusière de nos jours, au-dessus l’escalier métallique. Photographie J.P. Guilabert

La porte de la lucarne, verte dans mes souvenirs, un vert délavé permet de sortir de la maison même en cas de crue. Elle se trouve au bord de la façade, seulement deux rangées de tuiles la séparent de la rive du toit.

Évidemment, je travaille à présent sur des photographies retrouvées, je reconstruis patiemment ce qui depuis longtemps m’a échappé, j’enquête sur des images comme je l’ai souvent fait mais cette fois je suis quelque part dans l’image. Je sais bien que se pencher sur la passerelle du quai Choiseul c’est forcément se pencher sur ma vie avec cet effet de vertige, de vide, ce temps scellé sur lequel je reviens. Il n’y a pas de hasard, la maison du quai Choiseul, c’est un autoportrait, un autoportrait de décembre, et je devine illico que ça peut mener très loin ces choses-là.

Déjà trois jours que je fouille les couches stratigraphiques, les sols de manière un peu aléatoire à mesure qu’on exhume les documents mais aucune photographie où je sois là, sur cette passerelle, à fixer le vide. Poursuivons, exhumons, il en sortira toujours… Quoi ? Va savoir !

 (à suivre)

Thierry Guilabert

Claude Margat, décembre.

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Je parcours une fois de plus la longue route qui traversant les marais me rapproche d’Oléron. J’ai quitté ce crématorium triste et froid, où tes amis t’accompagnent et j’aperçois un instant la tour de Broue. Là est ton pays, ces vastes horizons que tu arpentes avant l’aube pour voler une ligne blanche de lumière, l’apparition magique de la couleur. Décembre, décidément est un mois cruel.

Certaines phrases sonnent de façon douloureuse ce matin : « Nous n’avons finalement qu’une seule et blessante certitude, celle qu’il nous faudra mourir un jour sans avoir pu comprendre ce que nous étions venus faire ici. »

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Une superbe photo de Claude  glanée sur le net prise Julien Segura

En février, vous étiez venus manger à la maison avec Annie, je t’avais trouvé fatigué, déjà en retrait de nos conversations. Vous n’étiez pas partis tard.

Quelques mois plus tôt en octobre je t’avais revu à l’occasion de la sortie d’un petit livre aux Éditions Libertaires : L’enseignement du vide et de la mort, d’abord à Chaucre chez Jean-Marc ton ami d’enfance, et puis à Rochefort pour une longue après-midi de partage. Nous avions évoqué très simplement la maladie mortelle qui te rongeait. Tu m’avais affirmé être prêt comme dit le proverbe chinois : « Lorsque la maison est achevée, la mort vient. » Ta lucidité m’impressionnait, tu avais pris la mesure du chemin, tu en voyais l’horizon et ça n’engendrait aucune révolte, juste un constat.

Il y avait sur le mur une grande toile marine de Dominique Abraham dans laquelle tu aimais à te perdre comme moi je me perdais dans tes paysages panoramiques de marais, y trouvant infinis détails et si grande unité. Je t’en parlais maladroitement, comment parler à un peintre de son art ? Dans la cuisine en partageant un thé, sous la véranda qui relie les deux parties de la maison, partout où il y avait tes grands formats en papier Xuan, il y avait une invitation au voyage.

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Tu choisissais quelques rouleaux, quelques dessins pour une exposition future, il y avait beaucoup de livres dans la pièce, un bureau pour écrire, pour réunir en un ouvrage ultime, une sorte de bilan comme on tire un trait. «  Je me prépare sans état d’âme à la traversée. Les textes du Dao offrent pour cela de sérieux appuis. » m’avais-tu écris quelque temps plus tôt.Tu m’as montré le cahier couvert de pattes de mouche à quoi ressemblait ton écriture. Tu continuais à fumer la dope que te fournissait ton dealer. Je crois que ça t’aidait même si ce n’était pas sans mal : » Non, l’écriture ne se porte pas au mieux. Comme moi, elle est bancale et je ne sais encore si je donnerai à lire ou non. J’ai tellement le sentiment que ce monde est foutu que je me demande si la moindre ligne  y changerait quoique ce soit…non hélas, je ne crois pas. J’ai un boulevard devant moi, mais c’est celui de la mort que j’aurais déjà rejointe si nos lois étaient moins stupides… Bref, je ne me suis jamais senti aussi incertain de ma propre écriture. Mais il est vrai que la désillusion n’a pas que des inconvénient. N’est-elle pas le principal agent de la lucidité?  »

Après février, tu es resté silencieux, retranché, je n’avais plus accès à ta parole, tu ne répondais plus à mes messages et téléphoner m’est toujours une épreuve. J’aurais du, mais je n’y ai songé qu’après coup, t’écrire, peut-être tu aurais pris le temps de me répondre et se serait engagé entre nous une sorte de correspondance, tu m’aurais enseigné la mort qui toujours s’approche, j’aurais été élève attentif.

Dans ma maison sur Oléron, il y a deux papiers que tu m’as offert. Le premier d’un format panoramique évoque le fleuve Charente, le second, plus coloré qu’à l’habitude, semble une vision, un mirage né de cette fumée qui certains jours monte depuis les marais. Je te retrouve là, entièrement prêt au dialogue, là et dans tes livres… Mourir n’achève pas la route.

Traverser l’ombre

qui le pourrait ?

Pas un chemin pourtant qui ne conduise

jusqu’à ce seuil

pas un regard qui ne s’immobilise

en ce jardin clos d’une attente

où tout enfin s’est tu.1

1Claude Margat, Matin de silence, L’escampette 2011.

 

Thierry Guilabert

Jean Taris ou la natation

Jean Vigo libertaire, un chapitre inédit

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Jean Taris ou La Natation

Dans un entretien publié par La Libre Belgique en octobre 1933 à peine un an avant sa mort, Jean Vigo revenait sur sa jeune carrière : Savez-vous comment je suis venu au cinéma ? Malade, je fis un long séjour à Nice. J’eus l’occasion de pénétrer dans les ateliers de prises de vues niçois en qualité d’assistant-opérateur. Puis ce fut mon premier film. Un documentaire : À propos de Nice. Je le réussis grâce à l’aide précieuse de mon excellent cameraman Boris Kaufman, le frère du cinéaste russe Dziga Vertov. On s’accorda pour reconnaître des qualités à ma pellicule. Un soir, à Paris, on me propose de réaliser un documentaire sur la natation. J’ignorais tout de ce sport. N’empêche, en vingt-quatre heures, j’effectuai un découpage qui fut accepté. Il ne me restait plus qu’à enregistrer les mouvements exécutés par le champion Jean Taris dans une piscine à hublots. Taris est, par manière de parenthèse, d’une extrême obligeance. Aussi n’ai-je rencontré aucune difficulté. Vous connaissez le résultat de mon incursion dans un domaine jusqu’alors ignoré de moi. En vérité, le résumé est trop court et l’on sait que les difficultés furent nombreuses pour qu’existe ce court-métrage Jean Taris aussi nommé La Natation ou encore Le roi de l’eau, film de commande d’à peine 9 minutes que Vigo réalisa en janvier 1931 avant d’entrer dans une longue période, de doutes, d’échecs, de résignations, qui devait déboucher presque deux ans plus tard sur le tournage de Zéro de conduite.

Il est humain de chercher dans l’œuvre et la vie d’un créateur si vite disparu les moindres traces de son génie. C’est ainsi que l’on regarde aujourd’hui, a posteriori, cette courte bande, trouvant dans quelques rares plans, un ton, l’humour propre à Vigo et partout son amour de l’eau et du corps. Mais ce n’est pas lui faire insulte que de dire qu’il s’agit d’un travail alimentaire, venu à temps pour permettre au couple de survivre. L’argent du père de Lydu s’est évaporé avec le film précédent et l’avenir n’est rien moins que difficile entre problèmes de santé et périodes de chômage.

On connaît assez bien les circonstances de la naissance du film Jean Taris, Germaine Dulac qui exerce depuis peu ses nouvelles responsabilités de directrice de production chez Gaumont-Franco-Film-Aubert va glisser le nom de Vigo à Constantin Morskoï directeur artistique du « Journal vivant » chargé de produire des documentaires plus ou moins pédagogiques sur l’art, les sciences, ou le sport. Morskoï propose à Vigo de choisir parmi plusieurs sujets et ce dernier s’arrête sur la natation et sur la figure du champion et recordman du monde sur 800 mètres nage libre, Jean Taris.

C’est sans doute juste avant le congrès de Bruxelles qu’il prend ses premières notes : Jean Taris est né à Versailles le 6 juillet 1909. Son père lui apprend à nager dès l’âge de huit ans. C’est en 1924, quand il a quinze ans, qu’il assiste aux exploits d’Américains venus pour les Jeux olympiques. Il poursuit ses notes par des descriptions techniques sur l’entraînement, la respiration, sur ce que le film doit montrer : le départ, le virage, la nage sur le dos, les battements des jambes, les mouvements d’épaules, les sprints.

Jean Vigo rencontre plusieurs fois Taris qui s’entraîne tous les jeudis, mais il est pris par le temps et doit procéder très vite à un découpage. Le film sera sonore, c’est une première pour lui. Cette fois, Boris Kaufman n’est pas de la partie. L’équipe réduite est formée d’un assistant : Ary Sadoul rencontré grâce à Francis Jourdain et de deux opérateurs G.Lafont et Lucas. Le lieu du tournage est la piscine du Sporting rue de l’Elysée connue pour ses hublots qui permettent de voir évoluer les nageurs et seront autant de possibilités de vues sous-marines.

Le tournage débute en janvier 1931 et ne doit officiellement durer que trois jours, mais les problèmes techniques de l’enregistrement sonore, des éclairages, et l’exigence de Vigo, vont prolonger le travail sur une semaine.

Jean Taris se soumet sans broncher à d’innombrables séances de prises de vues, plongeons, longueurs. Il s’entend bien avec Vigo même s’il trouve le temps un peu long et la maniaquerie du jeune réalisateur un peu exagérée.

Le tournage achevé, Vigo travaille durant une quinzaine de jours à son montage. Selon le témoignage de Constantin Morskoï en 1974, Vigo lui aurait présenté une première bande d’à peine 80 mètres sur les 300 attendus, un joyau dira Morskoï, mais loin de la commande. Aussi pour achever le travail, Vigo accepte-t-il l’aide de Jean Arroy réalisateur expérimenté de courts-métrages qui avait travaillé sur le Napoléon d’Abel Gance. On ne sait pas quels furent les rapports des deux hommes, mais le film fut livré avec une durée correcte et assez conforme à son découpage initial. Les commanditaires se montrèrent peu satisfaits du résultat. Quant à la filiale dirigée par Morskoï, elle disparut quelques mois plus tard avec son ambitieux « Journal vivant ».

Malgré le soin qu’il prit à sa réalisation, Vigo détesta bientôt ce court-métrage qu’il jugea infamant, une verrue sur son œuvre. Son jeune enthousiasme ne supportait guère les compromissions, les regards extérieurs sur son travail, et sa presque mise sous tutelle lors du montage. Les seuls points positifs étaient techniques : il avait pu expérimenter le sonore, avait usé habilement des ralentis, accélérés, surimpressions.

Pourtant à le revoir aujourd’hui, Jean Taris, malgré son aspect mineur dans la brève carrière de Vigo, est loin de ressembler à une quelconque bande d’actualité sportive. Il y a dès l’abord du film un humour presque une insolence qui sied bien à Vigo ; une manière de dynamiter son sujet.

Certes, c’est un immense champion qui va nous donner la leçon : L’eau est son domaine comme celui du poisson dit la voix, mais pour ajouter aussitôt : Sans doute quelques mouvements à connaître : mais il suffit de se mettre à l’eau. On n’apprend pas à nager en chambre. Et l’image de montrer un gros bonhomme s’agitant dans l’eau avec une bouée canard ou plutôt cheval. Puis sur un tabouret, à plat ventre, une femme fait les mouvements de la brasse. Au pied du tabouret une bouée et inscrit dessus : « Au-secours » tandis qu’on entend : « un, deux , trois, quatre », la voix décomposer les mouvements de façon militaire.

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Et que dire encore, du presque premier son qu’utilise Vigo dans sa carrière de cinéaste, la musique de Maman les petits bateaux suivie des paroles du premier couplet qu’on a attribué à Satie. On se doute bien qu’une telle désacralisation, une telle distance avec son sujet n’a pas eu l’heur de plaire aux producteurs. Pourtant, Taris a l’air de s’amuser, il est dans l’eau, ça lui suffit et on penserait presque que ça suffit aussi à Vigo tant il prend plaisir à détailler les mouvements, de jambes, de bras, les éclaboussures, les gerbes d’eau.

Est-ce l’homme le sujet ou l’élément liquide, on ne sait pas, on écoute la voix neutre presque impersonnelle nous expliquer le crawl, tandis qu’au ralenti l’eau se saisit du nageur. Jambes battantes pour le plaisir de voir des bulles se former.

Le commentaire, dit par Taris lui-même, bêtement didactique et terre à terre est comme déconnecté de l’image. Certes quand il parle de respiration on voit la bouche de Taris se tordre, mais c’est surtout l’eau et l’univers liquide qui font l’image et qui fascinent, c’est surtout le corps de Taris en harmonie avec le monde fluide et à contrario sa difficulté à dire, à presque ânonner des phrases plates sans relief, tout juste illustratives.

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À la fin du film, dans un silence retrouvé, les évolutions de Taris n’ont plus rien de rigoureuses, de décomposées, c’est seulement le plaisir qui prévaut, plonger, jouer, nager sous l’eau, poser devant la caméra derrière le hublot, faire le pitre, et dans un ralenti arrière voir Taris s’envoler, revenir à sa position initiale, soudain revêtu du costume de ville et du chapeau melon, la musique des petits bateaux résonnant de nouveau jusqu’à ce que la silhouette, en surimpression traverse la piscine, semblant marcher sur l’eau et Taris, dans un plan en plongée, nous salue une dernière fois soulevant son chapeau avant de disparaître.

Ce n’est pas la moindre des qualités de ce film, le voir et le revoir, éloigne chaque fois davantage de l’œuvre commanditée, et dessine en creux l’image d’un Vigo qui sera bientôt celui de Zéro de conduite et de l’Atalante, qui se souviendra de l’impertinence, mais aussi des vertus de l’eau devenue texture même de l’image. Le monde fluide de l’image disait Jean Epstein.

Jean Taris découpage du film voir lien ci-dessous.

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Thierry Guilabert

Histoires de forêts : Le 5 août 1392 à l’entrée de la forêt du Mans, le jour où Charles VI devint « le fol ».

«  On venait d’entrer dans la forêt du Mans, lorsque tout à coup se dressa dans l’ombre d’un chêne un homme couvert de haillons ; c’était comme un fantôme sorti des entrailles de la terre : l’apparition se tenait immobile sur le chemin ; le cheval s’arrêta, et le jeune roi entendit une voix funèbre ; la voix criait : « Arrête, ô roi ! – on te trahit ! »1.

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Le fait est connu, une de ces grandes pages de l’histoire de France, répétée à l’envi par des générations de chroniqueurs, d’historiens, de professeurs. Il tient ses éléments du conte : le roi, l’homme mystérieux, la prophétie, la forêt. On pourrait grossièrement résumer ainsi : Pour venger la tentative d’assassinat du connétable Olivier de Clisson , le jeune roi Charles VI, il a 24 ans à l’époque, marche contre le Duc de Bretagne. Alors qu’il pénètre dans la forêt du Mans par grand soleil, un homme vêtu de haillons saisit son cheval et l’avertit d’un danger de trahison. Le roi en est bouleversé. Plus tard, abruti de chaleur, il est tiré de son sommeil par le bruit métallique d’une lance tombant sur un casque. Il pense guet apens, assassinat. Il tire son épée prêt à en découdre. Dans sa folie poursuit même son frère le Duc d’Orléans, tue quatre hommes de sa suite avant d’être maîtrisé. Après quoi, il perd connaissance et reste deux jours dans le coma. On le croit perdu. La suite de son règne sera parcouru de crises de démence, au point qu’on le surnommera le fou, au point que se croyant fait de verre il aura la terreur de se briser en tombant.

Au-delà de l’anecdote, le fait interpelle, à l’époque romantique, Jules Janin lui donne une dimension légendaire, l’orée, la lisière de la forêt sépare le monde, d’un côté les villes, la civilisation, de l’autre la sauvagerie, le refuge des causes perdues, des voleurs, des assassins, des loups, des sorcières. Le locus nemisis qui n’appartient à personne qui est en-dehors des lois, dont les gravures du XIXème siècle portent témoignage.

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Il existe à ma connaissance deux textes contemporain de l’évènement lui-même, bien antérieurs donc au récit de Janin. Le premier de Michel Pintouin dit Le Religieux de Saint-Denis, auteur de la Chronique latine de Charles VI, qui se trouvait ce jour là au camp même de Charles VI au Mans. « Le Roi sortit de la ville, armé de pied en cap, à la tête de ses troupes. Mais à peine était-il arrivé jusqu’à la léproserie, qu’un misérable, couvert d’un haillon, vint à sa rencontre et lui causa une vive frayeur. » Il n’est absolument pas question de forêt. Le second de Jean Froissart dans les fameuses Chroniques de Froissart, que Froissart dit tiré de témoignages, est autrement précis, le roi : « chevauchait et était à l’entrée de la forêt du Mans (…). Il vint soudainement un homme vêtu d’une povre cotte de burel blanc ; et montoit mieux que il fût fol que sage ; et se lança entre deux arbres hardiment, et prit les rênes du cheval que le roi chevauchoit, et l’arrêta tout coi et lui dit : « Roi, ne chevauche plus avant, mais retourne, car tu es trahi. »

Curieusement cette apparition qu’on représente vêtue de blanc, sortie des profondeurs de la forêt, disparue dans le silence des bois comme elle était venue après avoir longuement interpellée le roi et sa suite. Personne ne s’en inquiéta outre-mesure, les fous et les prophètes étaient nombreux surtout à l’approche des mystérieuses terres de Bretagne.

La forêt que nous montrent les gravures se ferme sur de sombres passages. Les arbres aux troncs tourmentés, aux branches sinistres, font comme une menace, un avertissement. On serait fou de ne point consentir, fou de ne pas rebrousser chemin illico, de poursuivre là-dedans où ne vivent que des créatures exclues de la lumière, où les sentiers ne mènent nulle part, ou à des pièges, marécages, effondrements, chaos de roches. La forêt romantique respire, elle est une entité douée de raison et de volonté. Elle est là, avant l’homme et sans doute après et peut-être le 5 août 1392, par l’intermédiaire d’une apparition, causa-t-elle la folie d’un roi.

Thierry Guilabert

(A suivre :  Le 21 mai 1919 La mort de Victor Segalen en forêt d’Huelgoat)

1Jules Janin (1804-1874) Ecrivain élu à l’académie française en 1870, à entretenu une correspondance avec Hugo en exil.

Arcy-sur-Cure – Yonne

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     La cartographie des grottes ornées ouvertes au public, me laissait peu de chances de visiter rapidement Arcy-sur-Cure, au sud du département de l’Yonne : trop loin, trop isolée des autres hauts-lieux de l’art pariétal. Il fallu un voyage à la Charité-sur-Loire et une visite du Vézelay pour que l’occasion se présentât. Et encore, ce ne fut qu’une visite promenade et non une de ces explorations approfondies pour amoureux de la préhistoire… Il importe, telle qu’elle fût cette découverte fut une réussite grâce à une guide, aussi compétente que dynamique. Elle eût l’intelligence de prendre en compte l’intérêt du groupe pour l’art pariétal en s’éternisant moins sur les merveilles géologiques qui firent la célébrité de la grotte jusqu’en 1990.

     La pluie m’avait chassé du bord du canal du Nivernais et des roches du Saussois. De petites routes jusqu’au site, un immense parking, quelques mètres d’ascension, et un porche comme d’autres… Une grille verte barrant l’entrée, une végétation tombante… Presque toutes les entrées de grottes se ressemblent, celle-ci n’avait rien d’exceptionnel. Il était un peu plus de 13 heures 30, une visite venait de partir et l’on me proposa de la rejoindre.

     Le groupe, une vingtaine de personnes, stationnait à quelques mètres, passage obligé pour faire en quelques sorte l’historique de la caverne d’Arcy-sur-Cure.

    La rive gauche de la Cure est trouée de multiples cavités intéressant les préhistoriens, et que l’on peut découvrir en suivant un sentier. La plupart porte un nom d’animal, lion, loup, bison, renne, ours, cheval, hyène. Plus en aval, la Grande Grotte. Ces grottes ont été fouillées dès la fin du dix-neuvième siècle, puis après la seconde guerre mondiale par Leroi-Gourhan, l’autre pape de la préhistoire. Il étudia en autre des gravures dans la Grotte du Cheval, mais pas dans la Grande Grotte considérée comme vierge de tout art pariétal. Dans les années soixante, Arcy s’endort telle la belle au bois dormant, seule les visites payantes continuent d’animer le site aménagé.

     Mais l’histoire est facétieuse. Ainsi la Grande Grotte, son développement, pas moins de 500 mètres, son accès tranquille, en ont fait un lieu de visites depuis des époques lointaines. On y a systématiquement prélevé les concrétions naturelles pour des besoins de décorations quand la mode fut à l’imitation des grottes dans les riches jardins. On y a partout laissé des graffiti, Buffon lui-même, le grand Buffon aurait inscrit son nom sur la paroi, en 1762. On pénétrait dans la caverne avec des flambeaux qui noircissaient le calcaire. On avait un peu peur, les corps se touchaient, mais l’on venait de loin pour admirer cette curiosité naturelle.

     Les lieux ont longtemps appartenu au seigneur local qui siégeait dans le château de Chastenay : le comte de la Varende. Jusqu’à son décès en 2007, ignorant d’une révolution entreprise il y a plus de deux siècles, il voit le pays comme le sien, et gère son patrimoine : le château et la grotte. Ce personnage truculent avait hérité de la propriété en 1968. Il voulut créer un son et lumière dans la caverne, un long épisode judiciaire devait l’en empêcher. En 1976, alors qu’un procès lui retirait provisoirement l’administration d’Arcy-sur-Cure, on s’avisa que la fréquentation marquait le pas. Les gens se déplaçaient plus facilement, et il y avait d’autres grottes spectaculaires en France. Le gérant provisoire décida d’entreprendre un nettoyage systématique de la caverne afin de lui donner une blancheur virginale. Il fit projeter de l’eau chlorée sous pression, ce qui eut pour effet de littéralement décaper la Grande Grotte. Plus de parois sombres et sales. Mais ce qu’on ignorait alors, et qu’on devait ignorer jusqu’en 1990, année où Pierre Guilloré découvre le tracé d’un bouquetin noir… C’est que sous la calcite terne, tout un bestiaire ornait les parois. Et si, ce fut précisément ce nettoyage qui rendit possible la découverte de l’art pariétal dans la Grande Grotte, les chercheurs considèrent y avoir perdu 80% des œuvres cachées… Et pas seulement une ou deux représentations, mais plus de 170 détectés à ce jour, qui laissent supposer la richesse initiale de l’ensemble.

     En 1990, le comte retrouve la propriété complète de la grotte, décide d’exploiter le filon préhistorique et cherche des financements pour les chercheurs… Aujourd’hui, François de la Varende, son héritier, gère les dettes financières de son père, il a vendu le manoir, rangé la particule aux oubliettes et poursuit l’exploitation de la grotte.

     Nous débutâmes l’habituel parcours par les curiosités naturelles. La zone des peintures étaient situées tout au fond de la galerie ouest. La grotte se déploie en un V très allongé, certains y ont vu un diapason. A l’est, un secteur actif avec des lacs que nous apercevrons au retour. A l’ouest, une succession de salles remarquables dans un vaste couloir, sauf qu’à bien y regarder, la destruction systématique des concrétions, le nettoyage des parois, rendent le spectacle un peu triste et assez commun au regard d’autres cavités connues pour leurs merveilles naturelles. Il ne demeure de remarquable que les gros ensembles qu’on n’a pu briser.

    Nous eûmes donc droit à la vierge, à l’huître au calvaire à mesure que nous nous enfoncions dans la large galerie. Le groupe faisait des haltes régulières, et la guide s’exprimant en anglais puis en français commentait le milieu. Peut-être avait-elle aussi une préférence pour les dessins et peintures de la salle des vagues à l’extrémité de la grotte.

     L’absence d’œuvres pariétales dans cette partie de la grotte n’était pas que la conséquence du nettoyage. Certes des ponctuations avaient pu disparaître, mais la roche elle-même était mal adaptée aux artistes, pas de grands panneaux utilisables. Encore pouvais-je relativiser, à Bara-Bahau, les gravures ont été faites dans une paroi particulièrement peu pratique pour ce genre d’exercice.

     Nous atteignîmes le calvaire, reconnaissable à une magnifique concrétion brisée par l’affaissement du sol. A présent nous allions voir les peintures, et à vrai dire je ne savais à quoi m’attendre, les déceptions existent aussi dans la découverte des rares grottes ornées.

     Le groupe fit cercle autour d’un premier panneau, fit cercle est un bien grand mot, je contournais discrètement un éboulis pour être assez proche des unités graphiques qui ornaient la paroi. Le panneau n’était pas spectaculaire, mais on y distinguait une première main négative d’adulte rouge, et un petit bison bien inscrit dans le relief. Mais le plus bel élément, le plus émouvant, était sans doute à hauteur d’enfant une très belle main droite, plus petite que la précédente et qui indiquait sa présence au fond de cette grotte il y a environ 27 000 ans. Arcy, comme Gargas est un sanctuaire ancien.

     La guide nous décrivit la technique, la projection de pigments avec des spaghetti, c’est-à-dire de petites concrétions vides au milieu qui forment comme une paille. Sur la signification bien sûr elle ne savait rien, sinon des suppositions : un rite initiatique, une signature… La guide avait demandé l’aide d’une enfant qui tenant un éclairage directionnel était chargé d’isoler la figure, de lui donner un coup de projecteur, la main ocre et l’enfant qui l’éclairait formaient comme un couple inséparable à 27 000 ans de distance. En tout, on avait retrouvé sept mains négatives et une positive à Arcy.

     En fait, l’ensemble des peintures d’Arcy était invisible, caché sous la calcite, pour accoucher de la grotte, les chercheurs Dominique Baffier et Michel Girard, vont se lancer dans l’exploration systématique des parois à partir de photographies infrarouges et d’autres ultraviolets qui révèlent les peintures quasi-invisibles à l’œil nu. A partir de 1997, on passe à l’intervention directe sur la roche, avec une sorte de fraise abrasive, on amenuise lentement la couche terne de calcite jusqu’à atteindre une deuxième couche, elle translucide et protégeant les pigments. Ainsi, années après années, la Grande Grotte se révèle.

     C’est presque au fond de la galerie ouest, la salle des vagues, la salle du sanctuaire. On en verra qu’une toute petite part, l’entrée. Aller plus loin signifierait avancer à quatre pattes sur le dépôt naturel qui protège le sol préhistorique de la grotte où quelques sondages ont permis de retrouver des outils, des foyers, des pigments et des lampes et finalement de dater indirectement de l’Aurignacien les œuvres pariétales. Impossible de faire à vingt ou trente le genre d’exploration que l’on peut faire à deux ou trois à Bédailhac. Une pseudo-barrière de tubes en plastique déterminera donc notre avancée maximum sous ce plafond qui concentre la plupart des peintures. Mais de là même où nous sommes, on devine l’importance de l’ensemble, une corniche avec une véritable frise, un plafond avec partout des animaux, certains découverts, visibles, d’autres à découvrir.

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    Le rouge domine, mais l’on voit aussi quelques dessins noirs. Dessins parce qu’il s’agit essentiellement de contours vide, bien qu’il me semble apercevoir plus loin sur la corniche un mammouth où l’on aura figuré le pelage. J’écoute la guide, et comme d’habitude je laisse errer mon regard vers le fond de la salle, j’aperçois des zones traités à la fraise, des lignes noires ou rouges, des peintures que je ne verrai pas.

     Elle nous montre un formidable mégacéros dont les bois ne sont pas dessinés mais empruntés à la roche naturelle et l’illusion est parfaite. Une fois de plus, j’admire l’adaptabilité de l’artiste au relief, une fois de plus, je constate que c’est la grotte en quelque sorte qui dicte à la main : la ligne, la courbe, au final l’animal, dans un rapport qui pouvait être une pensée magique.

     La corniche ouest à quoi se limite notre découverte des peintures d’Arcy, se révèle riche en mammouths, petits et grands, plus ou moins stylisés, rouges ou noirs, et puis un ours, il y en a plusieurs dans la caverne, et tout un bestiaire d’animaux, un félin que l’on ne retrouve que dans les grottes les plus anciennes, bouquetins, rhinocéros, des oiseaux rares dans l’art pariétal et des poissons. La guide, se contente de nous montrer des animaux directement reconnaissables, et s’il est frustrant de se trouver à quelques mètres d’autres œuvres, celles que l’on voit ne laisse pas de doutes sur la richesse pariétale de la cavité. Il existe d’ailleurs une visite approfondie d’Arcy, assez longue pour venir jusque sous le plafond de la salle des vagues. Ce sera pour une autre fois.

     Je gagne du temps, pose quelques questions, désigne un ou deux dessins dont elle n’a pas parlé, ce petit mammouth là-bas dont on voit le pelage. Les mammouths d’Arcy ont vraiment un style particulier, souvent la ligne du front forme une courbe et se poursuit dessinant d’un même trait une défense. L’ensemble des figures est très schématique, aucun des détails qui font quinze mille ans plus tard la beauté des dessins et gravures de Rouffignac. Non, l’artiste est économe de ses gestes, en trois coups de charbon, il fait naître l’animal. Sans pouvoir d’abstraction, il n’aurait pas les bons outils pour faire figurer les détails, les proportions… Du moins pourrait-on le croire, tant qu’on n’a pas vu les phénoménales compositions de la Grotte Chauvet, les chevaux comme au fusain avec des nuances de noirs, des reliefs, les lions tendus vers leurs proies… Quelque chose d’effarant, réalisé des milliers d’années avant les dessins d’Arcy, et qui laisse au placard l’idée même de modernité dans l’art et toute la chronologie des styles de Leroi-Gourhan…

     La guide est patiente, elle prend le temps de nous le montrer, et quand il faut reprendre le chemin du retour, c’est qu’un groupe, plus rapide, plus nombreux, moins chanceux, stationne déjà à proximité du sanctuaire.

     Allez ! La visite n’est pas finie, nous console-t-elle, on va voir les lacs. Et c’est vrai nous verrons deux lacs souterrains de faible étendue. Dans le premier, le Lavoir des Fées, on a découvert des bactéries qui participent à la formation du calcaire, où l’on pensait que le processus était uniquement minéral, on parle à présent de « biocalcification ». C’est une révolution géologique. Le lac est couvert d’une pellicule blanche, on y a immergé une statue dégradé de la façade du Louvre et les bactéries bâtisseuses l’ont recalcifié. A présent, on laisse, par amusement un buste dans le lac, ça provoque des questions et le guide a son enchainement tout trouvé.

     La deuxième étendue d’eau nommée simplement : le Lac, est d’un autre genre : un magnifique miroir qui donne l’illusion de la profondeur en reflétant le plafond. Impression merveilleuse, pas une ride ne vient troubler la surface, juste l’effet d’un jardin zen souterrain. Nous sommes tout près de la sortie…

Thierry Guilabert

Les Combarelles – Dordogne

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Dans le fond, l’indifférence ou l’éblouissement, ma façon de juger d’un site, furent essentiellement le fruit des guides, de leur accompagnement. Ils n’étaient pas tous aussi dévoués ou érudits. Ils n’avaient pas la même éloquence. De là, sans doute, lorsque j’en conversais, des différences d’appréciation sur la grotte des Combarelles. Certains, hors saison, admirèrent deux heures durant les gravures. D’autres n’étaient pas demeurés plus de trois quarts d’heure dans le boyau. Et pour ma part, à peine une heure, mais c’était la dernière visite de la matinée, celle où, affamé, on ne s’éternise pas.

Les Combarelles, Fond-de-Gaume, si j’étais aux Eyzies c’était uniquement pour voir les deux grottes jumelles. On les dit jumelles car elles sont à peu de distance l’une de l’autre, sur le même côté de la route de Sarlat, et surtout elles furent inventées – et non découvertes – à quelques jours d’intervalles en septembre 1901 par Peyrony alors instituteur aux Eyzies, accompagné de Breuil et Capitan. En moins d’une semaine les septiques d’Altamira furent déboutés : l’art pariétal était authentique.

Le vrai découvreur des Combarelles (la petite histoire a retenu son nom : Pomarel) était le gendre du propriétaire des lieux. On fouillait dans le coin depuis 1868 et l’abri Cro-Magnon. Ici même, à quelques mètres de l’entrée des Combarelles, Emile Rivière sept ans auparavant avait trouvé des foyers, des os, des pendeloques… La Mouthe et ses gravures en 1895 avaient fait grand bruit. On s’apprêtait à investir tous les trous naturels du Périgord pour y chercher l’art des origines.

Une petite ferme, adossée à la falaise, occupait le vallon des Combarelles, or, dans le fond de la grange qui n’était que le porche de la grotte, s’ouvraient des galeries basses et étroites, c’est là que Pomarel dû longuement ramper pour découvrir loin dans le couloir ce qu’il nomma : « les bêtes». Je n’en savais pas davantage sinon que Pomarel et Berniche ( le propriétaire ) assurèrent longtemps les visites guidées, l’état – après acquisition – leur ayant concédé le gardiennage.

 La brume s’accroche encore, l’herbe haute est humide. On va à pied depuis la route de Sarlat jusqu’à la petite maison aux volets rouges sous la falaise qui n’est plus une ferme et sert d’accueil aux visiteurs. Ils ne sont jamais nombreux : la virée est strictement limitée à six par groupe. Quelques personnes viennent au hasard espérant des places, mais des places, il n’y en a guère. Il faut réserver à l’avance son droit de passage. Les Combarelles sont trop fragiles pour des flux importants.

Contrairement à Fond-de-Gaume, cette courte marche d’approche s’effectue en terrain plat et découvert. Une prairie juste en bas des falaises où devait pâturer quelques bêtes au temps de Pomarel. On aperçoit à gauche de la maison le porche de la grotte assez imposant verrouillé par une grille. La maison est fermée ; une visite est en cours.

 Je patiente en admirant le porche. On sait, grâce aux fouilles d’Émile Rivière, que celui-ci était habité à l’époque magdalénienne. La falaise ne doit pas mesurer plus de dix mètres de hauteur dans un beau calcaire coloré par les lichens de traînées noires ou brunes.

Derrière la grille, il y a deux entrées. À droite, un éboulis de quelques mètres monte à un trou de serrure, un passage étroit tout en hauteur, Combarelles II, la galerie contient quelques gravures, mais n’est pas accessible au public. À gauche, c’est différent : un escalier aux marches bien dessinées mène à une porte et, comme elle est ouverte, on le voit s’élever au-delà. La porte n’a rien de monumental, elle est entourée d’un mur en pierre et au-dessus une grille ferme un trou à peu près rond d’un mètre de diamètre.

Ce trou, je le sais, est l’entrée par laquelle sont venus les premiers explorateurs, tout le sol de la grotte fut ensuite abaissé pour permettre le passage des visiteurs et, même ainsi, la fragilité des parois, l’étroitesse de la galerie rendent délicate l’ouverture au public. Je n’en suis que plus ému, plus impatient, privilégié en somme d’être là ce matin, oublieux du voyage, de la mauvaise nuit sous la tente et du sandwich vite avalé.

 Les Combarelles : le grand œuvre de l’abbé Breuil. Il avait passé des années dans le boyau étroit, à genoux, couché, rampant, pour relever les gravures : « (…) les premiers mètres, écrit-il, étaient encombrés des débris du plancher stalagmitique ancien effondré ; en maint endroit, le remplissage de graviers et les gours superposés, souvent élevés, rendaient la circulation pénible, et nécessitaient de cheminer courbés en deux ou sur les genoux, en garant sa tête des stalactites pointues (…) » Il y avait gagné ses galons. C’était un travail épuisant, une heure de reptation, et puis tenir le calque à bout de bras. D’abord il répertorie les figures les plus lisibles, les plus belles aussi, en 1902, 109 gravures sont identifiées. Le deuxième relevé de l’abbé en 1924 en donne 291! La pierre parle.

Louis-René Nougier a analysé cette différence, notant que dès 1902, Breuil avait repéré les 13 ou 14 mammouths des Combarelles, mais seulement 2 bisons alors qu’ils sont 37 en 1924. Il en conclut qu’il y a là deux manières différentes, deux artistes, le premier au trait clairement identifiable est l’auteur des chefs-d’oeuvre, le second demande un œil averti. Et que penser alors des 800 gravures relevées par Claude Barrière et ses assistants dans la même grotte durant les années quatre-vingt ?

Tout ça me laisse songeur, Les Combarelles entièrement décalquées, et ensuite ils cherchent à assembler certains traits pour en faire des figures identifiables que nous ne verrons jamais, que personne n’a jamais vues dans la grotte, trop difficiles à isoler dans l’entrelacs… 800 gravures. Combien j’allais en voir ? Vingt, peut-être trente ; la plupart sinon toutes appartiendraient au relevé de 1902, les autres, présence virtuelle ou accroche publicitaire, ce ne serait qu’un jeu d’enfant où l’on dessine une longue courbe qui se croise et se recroise sur la feuille, après quoi l’on colorie les poissons que l’on distingue dans le désordre. Chacun les siens.

 Des voix, elles viennent depuis la porte, se rapprochent. Au bout d’un moment, la guide apparaît et une mère et son enfant. Ils discutent. La dame remercie chaleureusement pour cette visite quasi-privée.

La guide jette un regard vers ceux qui l’attendent. Nous ne sommes pas encore son groupe. Elle rentre un instant dans la petite maison, c’est sa transition, limitée mais nécessaire : il va falloir recommencer.

Dans la pièce qui sert d’accueil, je détaille le grand relevé cloué au mur, celui de Breuil en 1924. De celui de Barrière, il ne sera pas question, et quand j’en dirai quelques mots, on me fera comprendre par des paroles sibyllines, qu’un contentieux existe, qu’on n’apprécie pas tellement ce préhistorien ici. Je n’en saurai pas davantage. Puis, elle ressort, elle contrôle nos billets, explique à des vacanciers mal renseignés la procédure pour la visite des Combarelles. Ils repartent penauds. Elle nous prend en charge, jette un coup d’œil discret à nos vêtements : dans un couloir étroit avec de si nombreuses gravures mieux vaut éviter les vestes trop amples, les sacs à dos. Il y a un jeune garçon. Il y a toujours des enfants dans les grottes.

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Lorsque nous pénétrons dans le boyau, le froid nous saisit. L’air est incroyablement humide, onze degrés, la grotte dégoutte, des coulées de calcite sur la roche et une zone sombre, terreuse, qu’on a creusée pour abaisser le niveau du sol en 1928. Cette grotte est restée inondable jusque vers 1972. Une partie de l’année le sol était couvert de mares, la galerie parfois inaccessible. Au printemps, on évacuait l’eau avec des seaux…

Cent cinquante mètres à parcourir avant les premiers signes, la guide imprime un rythme rapide, nous avertit lorsque le plafond s’abaisse. Le sol est plat mais le gamin doit tirer la langue. Ça n’a pas l’air de la préoccuper.

La galerie fait un premier coude après cinquante mètres, un deuxième… Cro-Magnon était décidément un drôle de type, ramper dans ce trou, sur un sol qui n’était pas régulier. Près d’une heure pour atteindre des gravures que personne ne verrait. Là-dedans point de grande cérémonie, de danse collective ; avancer avec une lampe et des outils devait déjà relever de l’exploit. C’était quoi leur motivation : un rite initiatique, des ex-voto pour remercier d’une chasse fructueuse et rendre par le dessin l’âme de l’animal à la terre mère afin qu’elle le perpétue dans une nouvelle naissance.

On peut avancer toutes les hypothèses, on n’est sûr de rien. D’ailleurs les guides des Eyzies ont sur le sujet une prudence de Sioux : décrire oui, expliquer c’est entrer dans l’interprétation normative, peu franchissent le Rubicon, le mot d’ordre semble : donnons les éléments et que chacun se fasse sa propre idée. On n’est d’autant moins tenté de divaguer qu’on marche forcément sur les traces de Breuil et de Leroi-Gourhan. Ce dernier écrit : « Avec El Castillo, le sanctuaire des Combarelles est le plus compliqué que j’ai eu l’occasion d’étudier » et d’ajouter : « C’est pourtant cette grotte que j’avais choisie pour le premier test statistique et c’est elle qui, avec Le Portel et Covalanas, m’a montré le caractère volontaire des groupements de figures et de leur répartition. » Il retint environ 250 gravures animales, en insistant sur l’importance du couple bison-cheval. Sa description est sèche, technique, mais tend à prouver l’organisation de l’espace dans l’art pariétal, et c’est loin d’être évident quand on visite les Combarelles.

De quoi s’agit-il : sur les derniers soixante-dix mètres de couloirs, s’arrêter souvent, se tourner à droite ou à gauche, isoler les gravures les plus célèbres, les voir fugitivement et les rendre à l’obscurité dans un tel fatras de traits que toute idée de cohérence s’éloigne à mesure que nous approchons du bout. La guide, compare ça à un mur de tags où chacun serait venu graver sur le travail d’un prédécesseur, ce n’est plus l’image mais le geste qui importe. Abandonner alors toute certitude – c’est le lot du préhistorien – ne pas faire la moindre supposition et sortir de là l’esprit embrouillé. Recommençons !

 Elle parle des difficultés de datation, douze mille ans environ en tenant compte de quelques charbons retrouvés sous le porche et de la très controversée chronologie des styles établie par Leroi-Gourhan. Elle s’arrête. À quelques dizaines de mètres, j’entends les voix d’un autre groupe plus en avant dans la grotte – pour se croiser nous devrons presque nous coller à la paroi.

S’il faut se contenter d’une galerie de portrait, je l’accepte d’autant que les images sont belles et nombreuses ; un bestiaire entier, parfois inédit gravé dans un calcaire rugueux. Images peintes aussi nous explique la guide, mais à la fin de la glaciation, le climat plus humide a favorisé l’exsudation dans de minuscules fissures et la paroi en a été lessivée. Des pigments, il ne reste que de rares traces, la silhouette d’un cheval.

Le côté positif de l’histoire, c’est que la calcite en recouvrant la paroi a protégé les gravures de l’érosion. La tête de cheval qu’elle nous montre d’abord n’en est peut-être pas le meilleur exemple – quelques paroles déjà entendues mais moins moqueuses qu’à Bara-Bahau – certaines personnes ne voient pas correctement le relief, ne parviennent pas à distinguer l’image : le cou, la tête, les yeux, la bouche, le mufle, les oreilles, tout y est pourtant. La gravure n’est pas de grande taille mais adaptée à l’étroitesse de la grotte. Avec un sol, un mètre plus haut comme le situe la trace sombre et visible sur la roche, Cro-Magnon devait œuvrer au mieux à genoux, au pire couché. Combien de temps pour un trait, passé et repassé avec ses silex ?

Nous en verrons d’autres. Elle ne s’attarde pas et, toujours sur notre gauche, indique un visage humain reconnaissable et caricatural : vu de face, deux yeux, une incision pour le nez, un trait maladroit. Un visage qui ressemble en tout point au dessin d’un enfant en quête de personnage. Ce doit être la première fois que j’en vois un si nettement, pour de vrai comme dirait ma fille. J’en ressens un malaise, peut-être parce qu’il fait face et me regarde alors que les bêtes sont de profil dans un autre plan où je suis spectateur. Aussi à cause de son aspect maladroit, à mille lieux de certaines gravures animalières ; comme si le primitif surgissait, l’homme antédiluvien – seulement capable de quelques grognements, bassement instinctif – au nom duquel on a moqué l’art préhistorique jusqu’à la découverte des Combarelles et de Font-de-Gaume ; mais si proche de nous, si familier ; une sorte d’archétype, valable quels que soient l’époque ou la culture.

 Elle est déjà passée. Je ne vais pas si vite. Que vais-je retenir au bout ? Cinq ou dix images les plus célèbres, que je retrouverai aisément dans les photographies des livres et, plus facilement visibles, isolées du reste, de cette accumulation de traits que nous laissons dans l’ombre, indéterminée. On ne peut qu’effleurer les Combarelles. On sent bien la complexité du couloir, mais on a l’impression d’un formidable désordre, les traits partout comme un gribouillage des parois.

Et dans les traits, quelques figures… Un mammouth surchargé d’autres lignes. La guide nous le dessine lentement, le fait exister : la queue, les pattes, le pelage, et cette trompe en arc de cercle ramené vers le corps plutôt que droite, très différente des dessins de Rouffignac, moins réaliste mais plus expressive. Et à droite à présent un grand cheval d’un mètre, parfaitement détaillée, certainement le plus beau de la grotte avec ses oreilles dressées, son encolure parfaite. Une douceur dans les lignes le rend comparable au bas-relief caché sous le château de Commarque.

Je n’ai plus froid. J’ai oublié l’humidité poisseuse de la grotte. Je ne songe qu’à regarder le mieux possible, pleinement concentré parce qu’il ne peut en être autrement avec la gravure, parce que j’ai fait trois heures de route au petit matin pour venir jusqu’ici et que je veux me remplir à ras bord de préhistoire.

 Celles-là sont plus petites, une vingtaine de centimètres chacune, ce n’est pas exactement une scène mais impossible de les dissocier. Je les ai reconnues de suite : ce sont les femmes des Combarelles. Des corps schématisés, réduits à la plus simple expression, presque des idéogrammes, une vulve dit-on, c’est-à-dire une forme vaguement triangulaire ouverte d’un trait et, à droite des silhouettes, une femme penchée, l’autre moins, des profils, sans bras ni tête, seulement une poitrine, le buste se terminant par deux lignes parallèles, une taille, des fesses, des jambes arrêtées près du genou… Fermée en bas, ouverte en haut.

Les trois me font penser à une séquence qui va du signe à la forme, la vulve devenant la représentation la plus simple de la femme. Mais à la fin, tout est là, on comprend d’instinct à quoi on a à faire : une image sexuelle moins figurative qu’à Angles-sur-l’anglin, plus récente : l’idée de la femme chez Cro-Magnon.

          Elles ressemblent aux gravures de la Roche, à Lalinde conservées au musée des Eyzies, signes plus simples encore, la poitrine ayant disparu au profit du seul arrondi des fesses, très différentes donc des minuscules Vénus de l’abri Pataud, vues de face, en bas relief, ventre arrondi, seins lourds, tête ronde, triangle pubien, vieilles de peut-être vingt mille ans.

Une étape essentielle entre le signifiant et le signifié, pas encore un graphème, pas une écriture, mais peut-être déjà un signe abstrait valant pour une idée générale et sans équivalent : pour l’homme, on se contente d’une caricature ou d’un phallus comme en dessinent les gamins au collège… C’est un mystère. Je sens qu’il faudrait fouiller là, faire une archéologie des représentations de la femme et de l’homme, que ça nous apprendrait beaucoup sur la formation de l’esprit humain… Mais déjà elle va plus loin, attentive aux retardataires, elle fait signe, se penche sur la paroi, indique d’autres contours, d’autres gravures superposées. Je ne vais pas si vite, j’enregistre quelques images et puis immanquablement j’en oublie.

La galerie fait un coude à droite, un deuxième, et repart rectiligne. Des lignes partout organisent des images que je ne verrai pas, et notre progression de chef d’œuvre en chef d’œuvre ressemble à celle que nous aurions dans un grand musée ou nous négligerions des centaines de tableaux sur les murs, franchissant les salles d’un pas rapide, entrevoyant parfois une forme, mais trop tard pour l’inscrire à notre patrimoine. Le couloir par lui-même n’est pas intéressant, pas de belles concrétions, pas de gouffre, pas de faille, rien qu’un cheminement serré sans autre repère que les changements de direction. Rien à voir donc, sinon les gravures. Je suis entièrement dépendant d’un guide apte à me montrer le bestiaire et, l’impression que tout m’échappe n’en est pas forcément dissipée.

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 Au bout de la galerie moyenne, avant d’aborder un nouveau coude, voici la lionne. C’est une gravure des plus belles et des plus connues des Combarelles. Les représentations de félins dans les grottes ouvertes à la visite, sont extrêmement rares. À vrai dire, c’est une première fois et, je suis en arrêt devant la bête. Pas de doute, c’est bien une lionne, où une panthère ; seul l’avant de l’animal est représenté : une patte épaisse, un corps puissant surgissent de la multitude de traits, mais c’est surtout la gueule qui retient mon attention, l’œil rond, les oreilles dressées. Elle est terriblement noble. Elle guette, ce qui pourrait surgir au bord du passage.

Un caillou plus clair que j’ai d’abord pris pour l’œil est planté dans la tête de la lionne, une piètre restauration. J’ai des photographies où l’animal n’est pas mutilé. On a bien mal oeuvré. Le caillou n’est pas de la même teinte que la paroi, et l’on ne voit que lui… Les Combarelles sont fragiles, elles ont été fermées avant les années cinquante, trop d’altérations. Il a fallu installer des rambardes, un nouvel éclairage, repenser la fréquentation… C’est miracle d’être ici : les grottes couloirs n’ont pas vocation à recevoir des visiteurs.

 Malgré tout la lionne est belle et, je n’en connais pas d’aussi noble sinon sur les parois interdites de la grotte Chauvet ou dans les sites rupestres du Sahara. Juste sous l’animal, la guide détaille un rhinocéros : deux cornes immenses se fichent sur un corps massif, la patte de la lionne oblitère la ligne du dos de l’herbivore. Plus loin voici l’ours, animal dont je m’étonne de ne pas le voir plus souvent représenté puisqu’il fut en concurrence avec l’homme dans l’occupation des cavernes. L’animal, n’est pas très visible et m’échappe parfois, je le tiens un moment, de trois-quarts dos, voûté, les pattes larges, la tête penchée vers le sol, oui c’est bien un ours, mais comme il est épuisant de le voir. Tout au bout de la galerie médiane, le bestiaire s’enrichit d’un renne profondément gravé, à la lecture facile. Tourné vers la gauche, il tend sa tête au niveau d’une fissure naturelle dans laquelle a pu s’échapper de l’eau. On le nomme : Renne buvant. Il a de longs bois recourbés en arrière et tout son corps est traité avec une étonnante maîtrise de la perspective : pas vraiment de profil, les deux fines pattes arrière sont dessinées, le corps échappe au seul contour : un jeu subtil de lignes verticales, de courbes et l’utilisation du relief, complètent l’animal. Ici, l’artiste – on ne peut dire autrement – a visiblement soigné le travail. Il a choisi l’emplacement de l’œuvre et prit son temps pour la graver, peut-être même est-il revenu plusieurs fois. La paroi était-elle lisse ou déjà sillonnée de nombreuses bêtes anciennes peu lisibles, pour lesquelles l’exécution comptait davantage que le résultat ?

 On pourrait continuer longtemps, énumérer une à une les gravures aperçues, elles se mélangent dans mon souvenir avec toutes celles qu’on ne montre pas mais dont j’ai vu les photographies, les relevés.

Je n’en ai pas moins le sentiment de ne rien comprendre à cette grotte. Puisqu’il n’y a aucune salle, aucun lieu de rassemblement collectif, que venait-on faire là-dedans ? Quelle magie y pratiquait-on ?  Et pourquoi ces différences dans la visibilité des gravures que l’on retrouve dans de nombreux sites, une image publique détaillée, facile à voir, où l’artiste a mis tout son savoir-faire, et d’autres nombreuses, cachées, superposées, mal finies, peu fignolées et peut-être plus importantes dont on saisit mal l’utilité sinon pour un rituel, dont on ne sait pas si elles furent l’œuvre d’un ou plusieurs hommes ni, sur combien de générations le travail s’est étendu.

Bref, dès qu’on agite le spectre de l’interprétation, le penchant naturel de l’explication à tout prix, on est sur le terrain glissant des croyances. Et l’on n’invente plus rien. 1939 Henri Begouën, à la suite de Breuil ; Henri Begouën l’inventeur des grottes des Trois Frères, du Tuc-d’Audoubert, dont la famille veille depuis près d’un siècle sur la conservation d’un patrimoine exceptionnel, bisons d’argiles, parois ornées ; écrit un article dans la revue Scientia sur : « Les bases magiques de l’art préhistorique » où il expose sa théorie sur la superposition des gravures : « C’est que seule l’exécution du dessin ou de la sculpture importait. La représentation de l’animal était un acte qui valait pour lui-même. Une fois que cet acte était accompli, le résultat immédiat et matériel de cet acte, le dessin n’avait plus aucune importance. (…) Lorsque plus tard il était nécessaire de se livrer à une nouvelle opération d’envoûtement, comme ce panneau était considéré sans doute, comme jouissant de vertus particulières, d’un pouvoir spécial, on venait y représenter de nouveaux animaux sans se préoccuper le moins du monde de ce qui avait été fait précédemment. » Pour Begouën, les gravures des Combarelles sont des doubles de l’animal réel (le portrait ayant dans les croyances primitives un pouvoir sur le sujet représenté) l’âme emprisonnée dans la pierre : « (…) il y a la représentation de l’animal qu’on veut tuer. Par cette figuration on s’assure la possession du « double » et par suite de l’animal même. » Cette théorie de la chasse magique sera raillée par le structuralisme de Leroy-Gourhan, mais bien avant que le terme ne fasse fureur chez les préhistoriens, Begouën désignait le sorcier ou le chaman comme coupable d’art préhistorique.

 On n’invente rien et l’on a toujours tort, le temps se charge de réduire à néant vos courageuses avancées ; votre vanité en prend un coup, vous êtes passé de mode. Vous avez été.

La calcite lentement recouvre les gravures, les protégeant, les isolant ; les Combarelles gardent entier le mystère. Il me reste de Bégouën quelques lignes simplement belles : « Votre lampe, quoique meilleure que le pauvre lumignon dont se servait le magdalénien, n’éclaire qu’une petite partie de rocher, mais projette tout autour des ombres qui peuvent prendre des aspects fantastiques. Le silence est absolu. Seules quelques gouttes d’eau tombent parfois des voûtes et réveillent des échos ; tout mouvement et toute vie ont cessé, si loin de l’entrée (…) »

Thierry Guilabert

Niaux – Ariège

Photo_041(Les photographies sont de l’auteur, réplique du salon Noir dans le parc de la préhistoire)

La route étroite grimpait à flanc de montagne, et j’avais tout loisir d’imaginer la suite. Déjà, depuis le village de Niaux, on apercevait de gigantesques trous dans les parois de calcaire, un porche immense désignant l’entrée de la caverne, et, la barrant de son profil rouge ; le bâtiment métallique de l’architecte Fuksas, une sorte de signal, de flèche, de je ne sais quoi, parfaitement iconoclaste, installé sous le porche en remplacement de quelques vieux préfabriqués, dont le toit est une passerelle qui file jusqu’à l’entrée de la grotte : la petite porte du fond. C’était un geste fort, une sorte de pyramide du Louvre façon pyrénéenne.

On ne peut pas dire que la chose est moche. On est surpris, déstabilisé. On porte au pinacle l’histoire, la mémoire, la conservation des traces et cette structure de métal paraît inappropriée presque décadente, le rouge virant sensiblement à la rouille… Mais bon, je n’ai rien dit, je ne voulais pas être pris pour un passéiste acharné et, comme j’avais soin de me faire accompagner de membres de ma famille, autant se la jouer moderne et conciliant… Et puis, davantage que le bâtiment, c’est le parking qui m’étonna, directement sous le porche, à même la préhistoire, quasiment dans la grotte. Il n’y avait que quelques places, juste de quoi garer les véhicules d’une vingtaine de personnes admises à la visite, ayant depuis longtemps réservé le droit de passage. Nous étions en avance, l’endroit était presque désert. Un drôle de type escaladait la paroi sur plusieurs mètres avant de se glisser dans un trou de roche et de reparaître plus loin. Depuis l’esplanade, on plongeait dans la vallée de Vicdessos. En face, en contrebas, se trouvait la grotte de la Vache, habitat des Magdaléniens et, dans laquelle on avait retrouvé de nombreux objets d’art finement travaillés sur os. Des gravures animalières dont le pendant exact devait se trouver loin à l’intérieur de la grotte de Niaux, dans le Salon noir, sorte de galerie des glaces du Versailles de la préhistoire.

 J’ai vérifié nos réservations, payé le droit de passage. Niaux, c’était différent, j’avais déjà eu l’occasion de feuilleter des livres, de voir des photographies. La plupart des ouvrages sur l’art pariétal consacrent un chapitre à Niaux, c’est inévitable. Il y a ici une telle maîtrise du dessin, mais un dessin différent, qui ne peut se confondre avec Lascaux, ou même Rouffignac, grotte pourtant contemporaine de Niaux. Jean Clottes parle du magdalénien pyrénéen pour désigner cette période assez précise, il y a 13 000 ans, quand culmine l’art dans les vallées montagneuses.

Je connaissais la disposition du lieu. J’avais quelque idée de ce qui nous attendait là-dedans : une marche assez longue à la lumière de lampes torches, la grotte n’est pas électrifiée. J’imaginais une visite du genre Rouffignac, de nombreux arrêts pour examiner les peintures, les gravures dans l’argile du sol qui comptent parmi les plus célèbres, le Salon noir, le Bison aux cupules… J’avais déjà parcouru la grotte dans ma tête, en lecture, en images ; préparé l’événement à venir. Je veux dire que je n’étais plus l’innocent, le candide.

 La caverne, inventée en 1906, mais fréquentée comme Rouffignac depuis des lustres, avait subi bien des aléas, dégradations volontaires, graffiti nombreux, mais le pire fut l’action de l’eau de ruissellement sur les peintures en 1978. Une partie fut effacée, estompée. On songea à la fermeture, mais les dommages étant d’origine naturelle, on y renonça. On songea à quelque restauration, mais toucher à l’original n’était pas possible. On limita les visites, la grotte était malade. On construisit une sorte de Niaux 2 à Tarascon, un parc pyrénéen de l’art préhistorique. On reproduisit les œuvres en essayant de gommer la patine, de redonner l’éclat de l’original, forçant le trait si nécessaire, comblant les manques.

J’avais conscience que cette balade au chevet de Niaux, mes enfants ne pourraient sans doute pas la faire dans trente ans. Combien de sanctuaires avaient disparu par l’action conjuguée du temps et des éléments ? Combien n’étaient plus que l’ombre de leur splendeur passée?

 Le guide est venu chercher le groupe. Un petit veinard est arrivé au dernier moment sans réservation et, comme nous n’étions pas au complet, il a pu en être. On nous a présenté la caverne, l’immense réseau, le plan de la grotte, toutes choses qui devenaient habituelles à mesure des visites, de manière professionnelle mais sans passion. Il était 11 heures 30 et la faim commençait à se faire sentir. Nous avons passé la première porte, un couloir nous menait à la seconde, un tunnel pour protéger la cavité des éléments extérieurs.

Nous avions nos lourdes lampes rouges, seulement les adultes et à utiliser avec précaution. Les enfants pestaient : cette grotte était nulle puisqu’on les empêchait de participer pleinement, d’avoir, eux aussi, entre les mains, le précieux sésame. Dès ce moment, ils ne virent que le négatif, sorte de détracteurs à la beauté des sites.

Les lampes n’étaient pas très puissantes et ne tiraient des ténèbres que de petites surfaces, le sol était irrégulier, parfois glissant, parfois effondré. Il fallait de l’attention pour s’enfoncer ainsi sous la terre.

Dès la fin du tunnel, nous avons pris pied dans la grande salle, c’est-à-dire au cœur même de la caverne, avec nos rayons lumineux pour tenter d’occuper ce vide. La voûte était très haute, quelque part sur notre gauche un boyau ridicule : l’entrée naturelle de Niaux. Si tel était le passage, Cro-Magnon devait immédiatement se trouver dans l’obscurité, avec ses torches, ses lampes à graisse, avançant avec prudence. D’autres galeries s’ouvrent à droite et à gauche, qui finissent en cul-de-sac et dans lesquelles on a retrouvé quelques empreintes d’ours. Mais nous n’irons pas par là, le chemin est long, tortueux.

Jusqu’au Salon noir, le plafond s’abaisse, ou le couloir se rétrécit, jusqu’à des passages à peine praticables, des portes, des cols, que l’on atteint après quelques marches taillées dans le roc. Le sol surtout est étrange. Sorte de croûte de gâteau qu’on aurait cassé par endroits, des trous d’une vingtaine de centimètres de profondeur et d’une largeur assez grande pour y laisser un pied ou une cheville. On nomme ce dépôt : le tuf. C’est pour nous montrer un sondage effectué par l’abbé Breuil et Cartailhac que le guide nous arrête une première fois. Il n’y a rien à voir, seulement un trou carré, assez peu profond, et protégé comme une relique. La présence de tuf signifie surtout que cette galerie a été ennoyée à des époques récentes. Peut-être Niaux était-elle ornée par ici, mais l’eau aura tout effacé sur les parois. D’ailleurs, la grotte est très humide, il y a partout des suintements, des trous d’eau. Les stalagmites dans lesquelles on a creusé les marches du chemin sont particulièrement glissantes. Il faut tenir ferme la main des enfants pour éviter les chutes. Il faut éclairer ses pieds davantage que la voûte.

 Le cheminement est long, il faut sans cesse resserrer le groupe, les enfants vont moins vite et le guide a un horaire précis. Il prévient quelques difficultés, nous demande de marcher en file indienne ou presque afin de ne pas abîmer le sol. Comme à Rouffignac, la lumière de nos torches découvre de nombreux graffiti très anciens, de belles écritures du dix-septième siècle laissées sur des blocs, des effondrements, que nous longeons. Il y a, je l’ai lu, des signes sur ces rochers, des points et des traits, quelques bisons, peints en rouge – qu’on ne verra pas – qui ne font pas partie de la visite. Je soupçonne seulement la présence d’un vestige quand sans raison la paroi est protégée sur un ou deux mètres d’un grillage qui empêche de s’en approcher. Et puis, on nous rappelle à l’ordre : attention de ne pas frotter la roche !

Cette marche rapide vers le Salon noir me gêne. Il n’y a pas comme à Rouffignac une plongée progressive dans la préhistoire, des stations pour atteindre le Grand Plafond, mais juste un aller-retour.

Un chaos de roche indescriptible occupe à présent la galerie, le chemin est étroit, nous ne sommes plus très loin. Nous avons parcouru cinq cents mètres depuis l’entrée, mais ça a paru long. Comme à chaque fois, on est stupéfait que des hommes aient cherché si loin sous la terre des places pour leurs sanctuaires. Je ne m’habitue pas. Je veux croire à toutes les bonnes histoires, la terre-mère, la vie souterraine, la foi en un monde divin juste derrière la paroi que Cro-Magnon peint, mais aucune explication ne me convaincra tout à fait. J’ai la certitude que la complexité de leur monde est égale au nôtre.

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 Bientôt, le guide nous arrête auprès d’un bloc de hauteur moyenne. Ce qu’il nous montre, a priori, n’a rien d’extraordinaire. Sur une première face des tirets rouges, des points rouges et noirs, des barres, le tout à faible hauteur. Pour décrire ces signes, il dit : bâtons, massues, points… Pour comprendre ces signes, il eût fallu naître treize mille ans plus tôt dans la vallée et, peut-être, appartenir à quelque caste privilégiée, initiée. L’abbé Breuil pensait être en présence d’un plan, ou du moins de repères pour les Magdaléniens. Nous sommes tout près du grand carrefour, plusieurs routes vont s’ouvrir : la galerie Profonde, la galerie des Eboulis et, celle qui mène au Salon noir. Ce pourrait être un plan, mais illisible, codé. D’autres ont vu là une palette ou même une manière d’écriture car il y a une organisation dans ces panneaux, des alignements verticaux, horizontaux, des parallèles, des jeux entre le rouge et le noir. Et, puis aussi, comme si l’interprétation devait toujours nous échapper, des points rouges placés au hasard, d’autres groupés mais sans forme distincte. Le tout s’étend sur trois faces du bloc et, nous stationnons un moment devant chacune d’entre elles. En bas des panneaux s’est déposée une épaisse couche de calcite, provenant de la montée des eaux dans la grotte. Une partie des signes a dû disparaître là-dessous, de toute façon, je n’ai pas la légende, je ne sais pas s’il s’agit d’une carte ou d’un jeu, de l’évocation d’une histoire ou de signes purement abstraits, d’ornements.

Denis Vialou écrit que les signes, des ponctuations, des claviformes, essentiellement rouges, étaient réservés aux galeries, et les animaux aux salles. On pénètre encore aujourd’hui le sanctuaire de façon progressive, les différents éléments graphiques sont des stations avant d’atteindre les salles ornées, le clou de la visite. C’était déjà le cas à Rouffignac, mais sans cette répartition très pensée à Niaux où nous ne verrons aucun dessin avant le Salon noir.

Les enfants semblent assez peu réceptifs à ce barbouillage de roches qu’on nomme avec ferveur : Les Panneaux indicateurs. Ça n’est pas autre chose que des points et des traits, même pas correctement exécutés. La peinture bave, surtout le rouge. On dirait qu’un gosse a joué avec les pigments. Les ponctuations noires sont un peu plus réussies, mais pas de quoi s’émouvoir.

Les enfants n’ont pas besoin de créer un système compliqué d’explication du monde, tenant sur des hypothèses plus fragiles les unes que les autres : signes d’orientation, signes d’initiation, signes sexués. C’est un jeu d’adultes. Eux s’émerveilleront devant les scènes animalières, les bisons affrontés raconteront les luttes de clans, et les chevaux, les cerfs… Ils mettront des mots là-dessus, pas sur les traits et les points qui leur rappellent l’école, toute la numération apprise dans les petites classes, les jetons et les barrettes.

À bien y réfléchir, moi aussi ces trois faces de pierre me font penser à un boulier géant. Je n’ai pas plus de chance de me tromper que de vénérables préhistoriens, puisque on ne sait pas comment étaient comprises ces images abstraites, sans doute différemment des animaux identifiables dans les salles. Il est sûr que les espaces n’étaient pas choisis au hasard, ainsi les Panneaux indicateurs à l’entrée du grand carrefour. D’autres signes, que nous ne verrons pas, marquent la fin de certaines galeries. Niaux est entièrement organisée, de ce point de vue, on peut la comparer à un espace religieux, sauf qu’ici les limites naturelles ont imposé des seuils, des salles, des circulations et, qu’en définitive, on ne sait rien de la fréquentation de la grotte. Le porche d’entrée nous fait songer à de grands rassemblements mais c’est une faille étroite qui débouchait dans la galerie. Si tous les chercheurs affirment que Niaux n’était pas un habitat, pour le reste, ils ne sont d’accord sur rien. Mais, ce n’est pas nouveau, chacun essaye de prouver son interprétation par des éléments objectifs d’analyse et d’observation. Et moi-même, qui ne suis ni chercheur, ni préhistorien, mais toujours assailli par les pourquoi, je cherche les réponses à usage personnel qui donneraient une explication au monde, une forme de croyance en un principe organisateur là où peut-être ne règne que le chaos.

 Évidement, je n’ai pas songé au quart de ces idées devant les ponctuations du panneau. Mais je me souviens avoir une fois de plus évoqué l’incroyable voyage que devaient faire les hommes sous terre, et que sans doute, ce n’était pas pour rien. Je n’ai pas dit qu’une religion universelle avait régné sur le monde de Cro-Magnon durant vingt mille ans au moins, avec des schismes, des variantes. Une religion naturelle mais complexe. Non, j’ai pensé à autre chose, au sexe d’une femme, à la génitalité, à ce qui nous garde au plus près de l’animal, ce qui nous pousse au bas-ventre. Je ne pouvais faire abstraction du symbolisme sexuel, la caverne, la source de toute chose, le ventre de la terre. Et de quoi aurions-nous besoin, nous les chasseurs du Magdalénien : de bisons, de chevaux, de cerfs… C’est naïf et très discutable, mais cela convenait à l’instant où sous terre nous approchions du Salon noir.

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 Nous avons repris notre marche tous en procession derrière le guide. La voûte s’est élevée, la caverne semblait plus immense que jamais. Nous avons suivi à droite, laissant dans le noir la galerie profonde. Niaux se poursuivait là-bas, avec de nouvelles œuvres dont le Bison aux cupules.

Et puis, quelque chose d’à peine imaginable sous terre. Nous gardions à main droite la paroi, mais l’autre côté n’était plus discernable et, devant nous une longue langue de sable montait dans la nuit. Le guide nous a rappelé de marcher sur une file, en ne s’écartant pas du chemin, c’est, je l’ai su plus tard, que nous allions passer tout près de gravures sur le sol, des poissons, des œuvres infiniment fragiles. Car non content de peindre le rocher, Cro-Magnon, dans les Pyrénées, a utilisé le sol pour y laisser son livre d’image. Beaucoup d’œuvres ont été perdues depuis un siècle que les foules visitent les grottes, d’autres ont été effacées bien avant que l’on ne songe à savoir d’où venaient les dessins. Il a suffi parfois de marcher sans prendre garde, pour couvrir d’empreintes sur ce sol fragile, un témoignage vieux de treize mille ans.

On grimpe lentement. On ne s’attend pas à trouver une telle déclivité sous terre, une pente régulière, qui n’en finit pas, où quelques blocs tombés de la voûte parsèment le sable. Ce n’est pas un simple raidillon, plutôt une montée au calvaire. À croire que l’espace était prédestiné à quelque rite. L’impression est largement conditionnée par des représentations religieuses, mais je ne peux m’empêcher de penser que les dieux sont souvent au sommet de la montagne. Je tiens fermement le bras de ma fille, elle fatigue, ses petites jambes la handicapent, et nous sommes le plus souvent à l’arrière du groupe, presque détachés. Le guide n’en a cure qui poursuit à son rythme la grimpette. Le vaste couloir s’abaisse et je vois à nouveau le mur gauche de la grotte.

Au sommet, à proximité du Salon noir, nous faisons halte. Un autre groupe est encore là-bas à observer les dessins, nous apercevons le faisceau des torches. L’attente dure quelques minutes, mais nous n’irons pas voir les gravures de poissons à proximité. Enfin nous y voici, vaste salle aux abords de laquelle le guide nous demande d’éteindre les torches. Le sol est sans piège, plat, et autour de nous on devine de grandes parois incurvées. Un arc de cercle presque parfait, où je ne distingue aucune des œuvres pariétales cent fois vues dans les livres. C’est que je cherche trop haut et trop grand. J’ai encore en mémoire les animaux de Rouffignac ou ceux de Lascaux II. Toutes les images de Niaux, je les ai perçues à cette échelle, imaginant une immense paroi peinte sur plusieurs mètres de hauteur. Il n’en est rien.

Troublé par mon erreur d’appréciation, j’entends à peine le guide vanter l’acoustique du Salon noir, chanter quelques notes qui résonnent mieux que dans une salle de spectacle. On croit deviner que le son, la voix, le rythme, devaient participer aux rites des Magdaléniens, à supposer qu’il y ait eu des assemblées dans la lueur mouvante des lampes à graisse. Le guide nous fait approcher de la barrière qui tient à distance les visiteurs. Le bas de la paroi s’incurve tout au long des quarante mètres au moins de développement du Salon noir, cela fait des frontons susceptibles d’accueillir les œuvres en autant de panneaux, six exactement dont la plupart se trouve à droite c’est-à-dire dans le prolongement naturel de notre cheminement.

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         Les premiers dessins au noir qui nous sont montrés appartiennent au deuxième panneau. Deux bisons, dont le plus grand atteint un mètre, et l’autre, trente centimètres. C’est l’ordre de grandeur des peintures de Niaux, un art de la précision et du détail, qui diffère totalement de celui du Périgord. Ce sont des animaux, mais avec moins de diversité, seulement des bisons, des chevaux, et dans une moindre mesure des bouquetins et des cerfs, mais ni mammouth, ni lion. Le guide passe rapidement au panneau suivant, plus riche avec son bestiaire pariétal, bisons au ventre noir, chevaux barbus. Les enfants observent distraitement en se balançant sur les jambes cette bande dessinée de haute époque. D’où vient que je ne ressente pas d’émotion devant ces merveilles, car on ne peut douter un seul instant de la grandeur de Niaux ? Suis-je tout simplement plus sensible à la Vézère à la Dordogne? Peut-être, ce n’est qu’un mauvais jour et j’y suis moins réceptif. Ce n’est pas la première fois. À trop attendre des lieux comme des gens, on s’expose, on voit les images et ça ne suffit pas, trop petites, trop statiques. On entend le guide et on lui trouve la même voix monocorde tout au long du parcours, une voix incapable de faire vibrer les gens autrement qu’en beuglant trois notes dans le Salon noir. Pourtant, il essaye, il nous montre une vague gravure sous le cerf, ça pourrait être un poisson, et nous dit qu’il est sans doute le seul à la montrer. Peu probable, j’ai une assez longue fréquentation des grottes pour savoir que chaque guide a son itinéraire, ses petits arrêts, ses petits plus, mais cette gravure dans l’argile juste sous le panneau trois est tellement accessible qu’on ne voit pas pourquoi s’en priver.

J’essaie de me concentrer sur les dessins. D’étranges formations au-dessus des panneaux signalent les efforts considérables fait pour sauver Niaux dans les années 80. Ces petites barrières de ciment font office de barrages aux suintements de la roche et, à la vue de certains traits pâles, estompés et presque s’effaçant, je me demande si le milieu humide de la caverne ne risque pas de venir à bout des dessins. Une année pluvieuse ou de forts orages, des infiltrations… Le Salon noir disparaîtrait comme ont dû disparaître nombre de grottes ornées. Mais la terre souterraine est inconnue et toujours à découvrir, il n’y aura jamais de cartographie définitive des cavernes, seulement un état provisoire et, la certitude de trouver demain autre chose qu’on nomme Cosquer, Chauvet, Cussac… pour laquelle on usera de superlatifs : la plus belle… le plus ancien… le temps de mettre à jour un autre réseau, une galerie.

 Le panneau 4 est sans doute le plus beau. Bouquetins, chevaux, et bisons y sont réunis, de diverses dimensions, les plus petits au contact des grands comme pour donner l’illusion maladroite de l’éloignement. Le trait est bien visible malgré les traces recouvrantes de calcite. Les figures se surexposent, parfois s’oblitèrent, tel ce bison dont la patte avant est inachevée pour ne pas masquer le bouquetin à robe noire juste au-dessous. À bien y regarder, ce n’est peut-être qu’une impression, certains dessins plus petits, un bouquetin aux cornes barbelées, un cheval à la très longue queue, un bison, semblent d’une main différente, de même que les étranges signes, noir et rouge, flèches qui percent les corps de certains animaux. Une autre main a-t-elle surchargé le sanctuaire ?

          Le plus remarquable est qu’aucune de ces représentations ne se ressemble, chaque animal semble doté de sa propre identité, personnages bien distincts d’une histoire que je ne sais pas lire. Œil, splendeur des bisons affrontés au centre du panneau, regard qui vous capte et ne vous lâche plus, Louis-René Nougier nomme ce profil : la Joconde de Niaux. Grand bison mâle avec sa barbe et, faisant face une femelle disent les spécialistes, car les attributs sexuels ne sont pas immédiatement visibles.

On ne voit pas de mouvement dans les représentations du panneau 4 contrairement à Lascaux, les animaux sont statiques, présentés de profil, l’impression de vie qui ressort pourtant de l’ensemble est, je pense, un effet des différentes échelles des éléments de la composition.

Les vingt minutes que nous consacrons au Salon noir sont déjà écoulées, le panneau six est escamoté ou presque, c’est pourtant un magnifique ensemble de bisons, avec deux bouquetins plus petits percés de traits. En nous dirigeant vers la sortie du salon, on observe un instant les deux dessins du premier panneau.

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Mais à vrai dire, je n’y suis plus. Le guide a sonné la retraite, et depuis longtemps je me sens envahi d’une profonde frustration. Sans doute mon erreur sur la taille des animaux et l’aspect spectaculaire de l’ensemble, la position très basse des œuvres – on est loin de Lascaux, de Rouffignac, il n’y a pas à lever la tête. Et puis, il y a tout ce qu’on ne voit pas, qui reste dans l’ombre.

Le retour n’est qu’une longue marche silencieuse, le merveilleux bison aux cupules gravé dans l’argile ne se visite plus, là-bas dans la galerie profonde, sans doute trop loin et, il est tard. Pourquoi cette impression de n’avoir fait qu’effleurer Niaux, de n’avoir vu qu’un minimum et pourtant… Que de questions, toujours les mêmes : pourquoi si loin sous terre ? Pourquoi des bisons et des chevaux ? Le cheval est-il un symbole féminin ? J’ai l’impression d’être un enfant de trois ans, s’éveillant à peine au langage et usant sans modération du pourquoi, toujours persuadé que mon père est là pour apporter les réponses. Mais non ! J’ai lu dans quelque article que chaque découverte de grotte ornée pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et chaque visite est pour moi comme une invention, à Niaux comme ailleurs.

 Ruminant pensées et déception de ne pas en voir davantage, nous allons vers la sortie à la lueur des torches. Les enfants ont faim, c’est qu’il est presque treize heures, ils évoquent des quantités de choses qui n’ont rien à voir avec le lieu qu’ils traversent d’un pas rapide. Seule Anna, la plus jeune, sa main dans la mienne, semble heureuse de sa matinée et plus encore d’en revenir. Elle a cette fraîcheur, cette curiosité, que les gaillards de dix ans ont un peu émoussée.

Thierry Guilabert

La Chaire à Calvin – Charente

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 Parmi les lieux ouverts au public qui présentent de l’art pariétal, on distinguera deux listes, les grands sites, grottes et abris aussi courus par l’amateur que les sommets de plus de huit mille mètres le sont chez les grands montagnards, sites référencés, situés pour la plupart entre Dordogne et Pyrénées, ayant engendrés une littérature abondante et pas uniquement des articles spécialisés dans d’obscures revues de sociétés archéologiques qu’on imagine aisément sous la férule d’un vieil homme à longue barbe tout droit sorti de Tintin. Et des sites moins réputés, occasionnellement ouverts, l’été, par exemple, à quelques visiteurs curieux, trop heureux d’élargir ainsi les horizons de rencontre avec Cro-Magnon. Sites dont la connaissance nous vient presque secrètement de bouche à oreille.

         La Chaire à Calvin sur la commune de Mouthiers en Charente, fait partie de ces endroits peu fréquentés, manquant cruellement d’éléments spectaculaires pour attirer le chaland, juste évoqués par quelques lignes dans les guides. Et pourtant, à bien des égards, il s’agit d’un site unique. Unique parce qu’il présente une frise sculptée de trois mètres in situ, dans un vaste abri à l’air libre. Unique puisque la visite accessible à tous est absolument gratuite. Si l’abri est clôturé, il l’est de façon à conserver la visibilité de l’œuvre tout en la protégeant. Le département, propriétaire de La Chaireà Calvin, a fait un choix formidable, il aurait pu chercher à rentabiliser la frise par un bâtiment de protection fermé et une visite payante, ce n’est pas le cas. L’été, des visites guidées animent les berges du Gersac, petite rivière qui coule au pied des falaises. Des ateliers présentent les techniques ancestrales du feu, de la chasse, de la gravure ou de la couleur. Unique enfin dans la mesure où l’on peut librement photographier l’œuvre.

 Photo_047         Profitant des Journées du Patrimoine et de la promesse d’une visite guidée, je vais à Mouthiers pour la première fois. Sur place, les indications sont rares, un plan devant la mairie me permet de situer à peu près l’abri, passer le pont, prendre le long de la rivière jusqu’au terminus. Un parking devant l’ancienne papeterie La Roche, une retenue d’eau sur la Boëme, un magnifique logis de maître ceinturé par deux tours. On doit passer là pour longer la falaise. Le bâtiment industriel est majestueux, onze mètres de haut, d’immenses fenêtres, cinq cents mètres carrés au sol le tout en pierres de taille, il date de 1843. Abandonné depuis des années, cet ensemble mériterait à lui seul le détour et la visite.

Photo_057            La marche d’accès n’est pas bien longue. Un chemin large et boisé conduit au pied de la falaise. On distingue la vaste voûte de l’abri, la hauteur de la paroi ne doit pas excéder dix mètres, et dessus un manteau dense de végétation. Une clôture récente délimite le site sans l’occulter le moins du monde. Des bâches noires protègent des sols archéologiques à proximité de l’abri. Sur la droite, on distingue un escalier, quelques marches taillées à même le roc mène à une large vire, c’est la chaire proprement dite, et il est vrai, cela ressemble parfaitement à une chaire.

            À la fin 1533, Jean Calvin est dans la région, il change de nom et trouve refuge chez son ami Louis du Tillet, curé de Claix. Or, Claix à l’ouest de Mouthiers est une commune limitrophe, et contrairement à des ponts Napoléon et des arbres de Richelieu qui n’ont jamais été fréquentés par les illustres personnages, il se pourrait fort bien que Jean Calvin soit venu prêcher depuis ce promontoire. Mais l’on ne garde aucune trace de son passage si ce n’est le nom du lieu-dit.

             C’est un vaste abri naturel et il devait l’être davantage à l’époque Magdalénienne, une partie de la voûte se sera effondrée à force d’érosion. L’humidité ronge la roche calcaire, la zone la plus profonde est recouverte de trainées noires et vertes, des infiltrations depuis le manteau supérieur contre lesquelles on ne peut rien, même la partie ornée est touchée par des plaques plus sombres, des éclaboussures ocres.

            Quelques personnes sont déjà là, et patientent devant une interprétation de la frise sculptée, qui reproduisant à plat les traits visibles sur la roche, permet de toucher, de caresser, de suivre les courbes. On n’a pas cherché à reproduire parfaitement au micron, on a seulement voulu faciliter la reconnaissance visuelle et tactile de l’oeuvre qui est à quelques mètres, derrière la grille.

        Photo_005  Le plus visible, c’est le chantier de fouille, la coupe stratigraphique du talus protégée des écoulements, les divers secteurs sous bâches au-devant de l’abri.

            La frise est bien reconnaissable malgré les dix mètres qui m’en séparent. Je suis sous le charme, je m’attendais à quelques traits difficilement discernables car les photographies sont parfois trompeuses et j’ai lu que l’œuvre était très dégradée, ne pouvant intéresser que les spécialistes. Pourtant je distingue parfaitement trois quadrupèdes dont deux semblent des chevaux, la sculpture la plus à gauche n’a pas de tête. Le cheval de droite a un aspect curieux, très gracieux dans le mouvement, tête basse, une patte relevée comme s’il frappait le sol. Sauf que la queue ne ressemble pas à celle d’un cheval mais à celle d’un bovidé, et que l’arrière-train est massif, droit, contredisant l’allure et le mouvement de l’avant. Le cheval du centre a aussi ses particularités, d’aspect très fin au niveau des flancs, sa tête est grossière avec deux oreilles pointées et décalées qui tiennent du loup.

         La jeune guide arrive. Nous sommes une quinzaine à franchir le portail. Elle nous place derrière la zone de fouille et gravit le talus à l’aplomb de la frise, c’est à dire le sol archéologique qui nous est interdit.

        oeil A présent, les profondes gravures apparaissent plus clairement. Elle nous demande de lui décrire ce que nous voyons ou croyons voir. Tout le monde a distingué les trois figures sur lesquelles elle va longuement revenir, personne en revanche n’a aperçu les quelques traits nettement détachés de la frise, un mètre sur la gauche, mais à la même hauteur. Une entaille profonde avec un œil en amande et une oreille qui ressemble assez bien à une tête de cheval renversée vers le ciel. Découverte assez récemment, elle serait selon le groupe de chercheurs animé par Geneviève Pinçon à Angles-sur-L’anglin une correspondance précise du cheval de droite de la frise. Faire coller les deux images mentalement, sans l’aide de l’ordinateur, se révèle impossible, mais je connais le travail de Geneviève Pinçon, les parallèles troublants qu’elle a pu établir grâce à l’imagerie numérique entre les motifs des plaquettes gravées de la Marche et les sculptures du Roc-aux-Sorciers. C’est terriblement convaincant, au point de penser à une école dont les élèves feraient leurs gammes sur des blocs avant de se lancer sur la toile, c’est à dire la paroi. Cette tête de cheval avortée, est peut-être un raté, une ébauche, un projet laissé en plan…

          Autour de La Chaire à Calvin, les recherches ont repris, en témoigne le rafraichissement de la coupe stratigraphique, et la récupération d’un matériel non exploité, enterré sur place des dizaines d’années auparavant.

          L’histoire des fouilles sur ce site est particulièrement longue. Elle débute en plein dix-neuvième siècle auprès des pionniers de la préhistoire. Vers 1860, Alphonse Trémeau de Rochebrune découvre l’abri et recueille divers outils. On n’a pas encore inventé Altamira mais l’on connaît déjà certaines pièces d’art mobilier. Il met au jour un harpon décoré à deux rangs de barbelures, aujourd’hui disparu. Fin de la première campagne.

        D’autres fouilles ont bien lieu ultérieurement, mais sans méthode elles s’apparentent plus à des pillages qu’à des entreprises scientifiques.

          Il faut attendre Pierre David dont on conserve l’image débonnaire d’un chercheur à longue barbe, mais en 1924 c’est un tout jeune homme, entré au CNRS, il amène la rigueur dans les recherches sur l’abri de la Chaire à Calvin. En 1927, il découvre la frise. Jean-Marc Bouvier poursuivra jusque dans les années soixante-dix un inventaire mettant en évidence des foyers et rattachant l’occupation de l’abri à la période Magdalénienne, avant que Christophe Delage ne reprenne aujourd’hui le flambeau.

          La Chaire à Calvin était donc un habitat décoré d’une frise située sur un versant de l’abri favorable à la sculpture. Les hommes y vécurent il y a peut-être 15 000 ans. Les formes rappellent d’autres œuvres vues à Angles-sur-L’anglin, néanmoins l’ensemble est de taille plus modeste n’excédant pas trois mètres et ne comportant que trois ou quatre représentations qu’il faut à présent évoquer en détail.

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          Le premier animal sur la gauche est acéphale, une croupe très droite profondément incisée dans la roche, un corps massif et les deux paires de pattes de devant parfaitement dessinées. Celles de derrière trop fines et incomplètes. Un fort poitrail bien délimité. Tout indique le profil droit d’un bovidé.
Les autres animaux font face et sont donc de profil gauche. D’abord un cheval, bien reconnaissable, les pattes de devant ont disparu. Le contour est net mais la tête étrangement grossière avec cette paire d’oreilles que j’ai déjà évoquée, qui ressemble à une mauvaise restauration. Certains affirment que Pierre David aurait détérioré la frise lors de sa découverte et entrepris de lui rendre forme en taillant cette tête. Supposition malveillante et incongrue, je n’ose imaginer qu’un chercheur de sa trempe ait pu faire œuvre de faussaire. Pourquoi ne pas supposer que ce cheval a été aussi acéphale et achevé plus tard par un autre artiste bien moins qualifié, ce qui expliquerait le trait large, la grande différence entre cette tête et la ou les suivantes…
Bien des mystères demeurent quand on tente d’interpréter la petite frise de Mouthiers, une fois encore, on y voit ce qu’on y amène, et c’est particulièrement vraie pour les figures de droite.

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           De loin, il s’agit d’un cheval, l’échine courbée, la tête vers le sol avec une crinière, la patte avant-gauche relevée dans un merveilleux mouvement. Le corps s’achève sur un arrière-train disgracieux, droit, les pattes massives soulignées par une trainée de calcite, une queue comme un arc qui ne ressemble en rien à celle d’un cheval mais plutôt à celle d’un bœuf.

La guide nous invite à regarder plus attentivement, la courbe majestueuse de l’échine est singulièrement longue, le cheval paraît cabré, le corps est trop large. Là, on peut distinguer deux chevaux, deux têtes, deux corps superposés, se chevauchant, peut-être même s’accouplant.

IMAGE0001C’est une théorie intéressante, mais devant la frise, j’ai un peu de mal à y souscrire. Je vois surtout un bison qu’on aurait ensuite transformé en cheval. La lecture de Leroi-Gourhan confirme mon opinion. Dans Préhistoire de l’Art Occidental il décrit ainsi cet ensemble : «  Le groupe de droite est constitué par un bison dont on reconnaît parfaitement la ligne dorsale, le port de queue, la cuisse et le départ de la ligne ventrale, la bosse et la tête ont été resculptées en encolure, tête et pattes antérieures de cheval, enfin, un cheval plus petit, aux antérieurs jetés en avant, a été retaillé dans la partie moyenne et postérieure du bison. » C’est bien moins poétique que l’accouplement, mais à la vérité bien plus proche de ce que je vois sur la frise.

Leroi-Gourhan signale un bison un mètre sur la gauche de l’ensemble principal, la guide n’en parle pas et les photographies ne sont guères convaincantes. On sait en revanche qu’un bloc taillé sculpté en forme de félin – enfin de très loin – a été ramassé dans l’abri par Pierre David ; il se trouve aujourd’hui au musée d’Angoulême. La théorie presque aussi romantique que celle de l’accouplement, voudrait que cette tête provienne du plafond de l’abri, qu’elle ait été initialement tournée vers les animaux de la frise dans une sorte de diorama où le félin surprendrait le troupeau. C’est beau comme du Verlaine mais c’est invérifiable.

On pense que la frise était peinte mais les seuls traits visibles sont du noir soulignant les contours, œuvre de photographes indélicats voulant améliorer les contrastes du noir et blanc. L’usage de ce procédé banni de nos jours, était largement répandu pour les gravures rupestres.

             Notre guide s’aventure dans un parallèle avec la grotte de Pair-non-Pair, habitée et ornée, mais était-ce au même moment ? La frise était-elle un ornement de l’habitat ou bien a-t-on habité un lieu déjà orné ? Ou enfin, a-t-on ornée une fois l’habitat abandonné ? Ce sont des questions pour occuper les chercheurs qui fouillent le sol archéologique, qui établissent des corrélations entre niveaux d’occupation, faune chassée, et climat. Des spécialistes de l’antilope Saïga, capables de dessiner la carte de répartition de l’animal durant la période Magdalénien II-III.
Il est amusant de noter que les articles consacrés à la Chaire à Calvin sont essentiellement occupés par cette analyse minutieuse qui rejette au second plan la frise elle-même.

De l’art, on ne sait pas dire grand-chose, ça échappe quelque peu à des hommes de science trop rigoureux pour se laisser aller à des émotions esthétiques, et surtout les comprendre. Aussi en diront-ils le moins possible qui puisse trahir une subjectivité, une opinion personnelle, une interprétation fantaisiste mais féconde…

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Pendant que la guide achève la visite et répond en aparté à quelques questions, je me rapproche au maximum de la frise, prend des clichés, c’est si rare de pouvoir le faire.
Cet ensemble est comme isolé dans le vaste abri, on n’a pas sculpté le reste, une sorte d’autel dévoué à l’animal, à la chasse, à des cérémonies dont on ne sait rien.
Un peu de recul redonne une harmonie à l’ensemble, les détails nous avaient occultée la scène mais on a vraiment l’impression de saisir sur le vif un groupe animal dans la prairie. Les imperfections s’effacent, ne demeure que le spectacle vivant que l’on imagine à la clarté intermittente d’une torche.

Cette frise n’était pas cachée au fin fond d’une grotte, mais visible par tous. On la croirait décor de quelque veillée pour les membres d’un clan, et déjà on écrit une histoire, on est dans la littérature, on invente des personnages, des familles réunies autour d’un patriarche transmettant la mémoire et la connaissance. On est dans le manque et le désir, transposant chez des Magdaléniens d’il y a 15 000 ans, des gestes simples, des cellules familiales archaïques comme un paradis perdu.
A la place de quoi notre monde moderne n’a laissé souvent qu’un individu solitaire et perclus d’angoisses devant la frise mouvante d’un écran.

Thierry Guilabert

Neige sur la mer

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Le mardi 27 février 2018, avec une température de -7 degrés sous abri et des rafales de vent d’est à plus de cinquante kilomètres par heure, le bord de mer, côté Est d’Oleron a pris des allures de banquise. En faisant la photographie, je me suis souvenu de ce vieux poème naïf écrit trente ans auparavant en pensant aux falaises d’Hendaye. Je vivais alors loin de la mer.

 

L’annonce météo depuis deux jours tournait ma

tête en tous sens.

J’avais pris soin de venir chercher ma place,

au sommet de la falaise,

dans les vents de l’herbe verte,

Les agneaux de sortie…

le ciel a décidé d’une robe grise

dans la garde-robes des temps,

mais grise uniformément !

Et les vents de la mer peignaient mes oreilles de

rouge.

Comme si de rien n’était,

les mouettes poursuivaient leurs cabrioles,

et leurs pêches miraculeuses.

Et sur l’herbe quelques fourmis s’appropriaient

les restes de mon dernier repas.

– Dernier dans le temps et non en acte!-

J’attendais.

J’avais du papier rêche pour écrire,

et des crayons de couleurs pour dessiner,

mais rien !

Entre le souffle du vent, le chant des vagues,

le bruit des brisants,

rien ne venait !

Mon esprit était un fantastique opéra,

et je me souvenais des mots à la télé.

Neige sur la mer.

 

Juste le temps de fermer le sac,

et la porte,

et la cage.

Embarquées les œuvres de Rimbaud.

Pris le premier train…. pour Hendaye.

Neige sur la mer.

J’avais très peur de la manquer.

Ce ne serait peut-être rien ;

l’espace de deux ciels.

Mais Non !

Le ciel était noir

et noir à présent

quand en haut de la falaise depuis des heures,

j’attends.

Neige sur la mer.

 

Et si elle ne venait pas,

si elle décidait cpmme ça

– allez savoir-

allait tomber uniquement sur les sommets,

ses pivilégiés compagnons.

Mais Non !

D’abord

meurt le bavardage marin

ou plutôt en sourdine

curieux jeu d’éloignement.

Le vent doucement fléchit

et très vite

les premiers flocons,

qui font le soir.

Tout était gris.

On aurait pleuré des milliers de larmes

si l’on avait été triste.

Mais Non !

Le cœur gros s’ébahissait

des paysages.

 

Les flocons ont rapidement grossi,

essayant de joindre la côte

et les deux bouts, des flocons…

Mais le vent les poussait vers les vagues

« Un homme à la mer ! »

– Si ça n’est pas du naufrage qu’est-ce alors?-

Chance de survie : zéro.

Je les vois se poser sur la mer,

comme la pluie sur la ville,

– Tu m’entends Arthur.

Et par l’opération du Saint-Esprit

se fondre à l’océan.

– Le flocon de neige est comme le Christ triste,

il a le pouvoir de transsubstantiation.

Ouh ! Le vilain mot!-

 

Assis au bord du vide,

à ma place,

au sommet de la falaise

d’Hendaye,

je pourrais en attraper un ou deux,

mais il en meurt assez sur mes cheveux.

Les plus chanceux formaient des tapis

de laine blanche.

On n’y voyait à deux pas,

et la neige s’avançait sur la plage,

se livrait à une lutte,

la neige sur la mer.

 

Longtemps je suis resté assis

à n’être bientôt plus

qu’un bonhomme de neige

recouvert par la mer.

 

Parfois les chutes ont dû faiblir,

pour reprendre plus fortes,

pour finir enfin.

Et la neige prend le bateau

pour s’en aller au loin.

Elle est sur la mer et moi sur le dos

j’essaye en vain

de souvenir la mer

et la neige dessus,

jusqu’à ce que le train

m’écrase de son rail,

et qu’il ne reste

même pas une image,

même pas une odeur,

et pas même une larme,

de neige sur la mer.

Thierry Guilabert

Le réseau Clastres – Ariège

Photo_024( Les photographies qui accompagnent ce texte sont de l’auteur, il s’agit des fac-similés exposés au Parc de la Préhistoire de Tarascon-sur-Ariège. )

 L’été 2006 vit l’ouverture au public du réseau Clastres, pour commémorer le centenaire de l’authentification des peintures de la grotte de Niaux. J’avais lu la chose avec envie. Ce n’est pas fréquent de visiter une cavité ornée jusque-là interdite au public, mais seules quatre à cinq cents personnes eurent le privilège de parcourir le réseau profond, et je dus me contenter de quelques articles dans les revues spécialisées.

L’ouverture n’était que provisoire, le temps d’un été. Il faut dire que le réseau Clastres n’est pas un modèle d’accessibilité. Pas moins de quatre lacs souterrains furent pompés en 1970 pour découvrir les très lointaines peintures dont une merveilleuse belette esquissée d’un simple contour noir.

 Ce devait être une marche fascinante avec la lampe électrique sur deux à trois kilomètres depuis le porche de Niaux. Des privilégiés ayant payé un peu plus cher pour être conduit au-delà du dernier lac jusqu’à la salle des peintures, pas seulement pour les peintures qu’on aura vues en nombre durant la visite de Niaux, mais aussi et surtout pour les empreintes de pieds, la piste qui près des bisons indique le passage des enfants aux confins du monde souterrain.

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Sur la photographie, on distingue nettement trois traces qui se dirigent parallèlement à rebours du réseau, comme retournant vers l’entrée de la grotte bien loin de là. Les empreintes sont profondes et fraîches. Elles disparaissent près d’une zone de roches glissantes, reprennent de l’autre côté et s’évanouissent à nouveau mais définitivement parce que la nature du sol a changé. Leurs pieds ne s’enfoncent plus dans le sable.

         On sait que les enfants ne vont pas vers le porche de Niaux, car les lacs souterrains leur sont infranchissables. On sait même – grâce aux travaux de Jean Clottes – que personne avant les explorations des années soixante-dix ne pénétra entre les lacs deux et quatre. Le réseau Clastres n’est pas un prolongement de Niaux, mais une galerie, rejoignant sans doute la grotte de la Petite Caougno à deux cents mètres de là.

Quant aux empreintes que montre la photographie de Clottes, il est dit qu’elles appartiennent à un groupe de trois enfants dont un adolescent qui, marchant dans le milieu, tient peut-être les mains des deux autres. On sait aussi d’après le relevé que le plus âgé s’est avancé seul aux abords de la zone de calcite, avant d’être rejoint par les deux petits. Et puis basta. Rien d’autre, mais c’est déjà beaucoup. Ça raconte une histoire ou des bribes d’histoires qu’on est bien en droit de compléter en prenant les précautions d’usages : Toute similitude avec des personnages réels ou ayant existé et patati et patata…

 On ne sait pas de quand datent les empreintes mais sans doute de bien après que furent peints belette et bisons dans la salle il y a 13 000 ans. La galerie a dû être noyée, certaines traces ont disparu. Les pas montrent au moins quatre visites entre 10 000 et 5 000 ans. On a retrouvé des torches calcinées. Et donc, il est probable que la grotte depuis longtemps abandonnée ait été parcourue par trois enfants. Que cherchaient-ils ? D’autres gosses, aujourd’hui, devant une maison inoccupée, un chemin qui se perd, une cavité dans la roche, hésitent un moment, trouvent des compagnons d’aventure, et reviennent en secret explorer l’inconnu.

Le plus souvent cela se termine bien. Il n’y avait presque rien à découvrir, mais l’on a vaincu sa peur, on est un peu plus grand. Parfois – c’est arrivé – le jeu vire au drame, on allume un feu au fond d’une caverne, on la vide de tout son oxygène et, on se retrouve asphyxié sans pouvoir rejoindre l’entrée. Le monstre de roche s’est vengé, à la hauteur de la légende qu’il inspire. Oui, le monstre peut être un tueur d’enfant.

Mais, les faits divers n’empêchent rien, ils sont là pour marquer les esprits quelque temps, s’estomper et, laisser d’autres enfants tenter le diable. Ce que je vois sur la photographie, ce sont mes propres empreintes laissées ailleurs, sur des terrains de jeux à peine plus accessibles, violant mille fois l’interdiction parentale de s’éloigner au-delà d’une place, d’une clôture, d’une rue : rien d’autre qu’une prison, un nécessaire et insupportable enfermement, duquel je m’applique et, tous les autres avec moi, à fuir.

Est-ce que le danger les arrête à l’entrée de la grotte ? Non. Ils hésitent forcément. Les deux plus jeunes sont légèrement en retrait, leur courage ne va pas jusque passer devant. D’ailleurs, ils n’ont pas eu l’idée, ils se sont seulement ralliés au jeu et, si le jeu va trop loin à leur goût, ils n’osent pas encore le dire, de peur de contrarier le plus grand, ou qu’il ne raconte à d’autres enfants leur reculade, leur trouille ; la pétoche qui les tient au ventre.

Plus ils s’enfoncent dans les ténèbres, plus ils se serrent les uns aux autres. L’aîné – pas davantage rassuré mais il doit tenir son rang – prend les mains des deux petits ; ça donne du courage à toute la troupe. Qui sait ce qu’ils découvriront ? Ils ont bravé l’interdit. Des légendes, des histoires qui donnent vie à ces cavernes, et pas seulement la crainte d’une mauvaise rencontre, des animaux sauvages qui vivent dans la montagne. Non, autre chose sous la montagne et, que bien sûr on ne voit jamais… Mais des gens ont disparu dans le coin. Qui ? Des gens d’un autre campement.

Le cadet tient fermement la torche. L’air qui circule dans la cavité balance la flamme. La roche est un support vivant.

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           Fallait-il plus de courage il y a cinq mille ans qu’aujourd’hui pour s’avancer ? Non, ça a toujours été difficile, la lampe électrique ne supprime pas la crainte, elle éclaire mieux, voilà tout. Mais qu’on y songe, cette exploration des grottes, des souterrains, des lieux inamicaux, par des enfants, des adolescents, c’est une vieille histoire qui a partie liée avec les grandes découvertes de l’art pariétal. Pas seulement Lascaux, mais la Mouthe, Pech-Merle, les Trois Frères, le Tuc d’Audoubert, Gouy, chacune de ces grottes ornées fut inventée par un enfant. Et des centaines d’autres qui ne possédaient aucune peinture sur la roche et de ce fait ne sont pas entrées dans la légende.

On a écrit que les enfants découvraient les grottes en raison de leur petite taille, leur facilité à se glisser dans des chatières, mais cela ne suffit pas. Encore faut-il ce courage si particulier – cette folie douce – qui les pousse à s’engager dans les ténèbres, comme dans le giron de leur mère. Oui, c’est ça, il y a sans doute une explication psychanalytique à ce désir du centre de la terre, quelque instinct sexuel qui nous fait glisser lentement sur la roche une main, tout comme nous le faisions in utero. Cette sorte de caverne ne nous a laissé aucun souvenir, mais nous y avons grandi cellule après cellule, nous y avons joué et rêvé. Il est probable que les traces de cette gestation modèlent nos comportements et font que sous la terre, nous ne soyons pas exactement des étrangers. Surtout si, enfant, on nous laisse jouer à proximité de cavités souterraines, tout en nous faisant quelque interdiction solennelle et parfaitement inutile de ne jamais y aller voir par soi-même. Interdiction dont chacun sait – parents et enfants – qu’elle ne vaut que pour être transgressée.

 On limite un horizon par une rue à ne jamais franchir, une rivière à ne pas approcher, un arbre à ne pas grimper. On pense bien agir et, l’on ne fait pas autre chose que de créer une dépendance entre l’enfant et l’objet interdit. Quand il échappera à notre surveillance – pour peu qu’il ait un caractère bien trempé, nourri de fadaises telles qu’on en trouve dans les livres où chaque histoire de gosse n’est que cette désobéissance mise en mots – il franchira l’entrée de la caverne comme la page blanche de sa propre vie, la première page de son livre.

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 Et c’est ainsi je l’imagine que les trois mômes du réseau Clastres ont pénétré dans la grotte, atteint la salle des peintures, la peur au ventre, l’aîné se portant à l’avant quand le terrain semble délicat, dangereux. Puis, butant contre un lac souterrain, contraint de faire demi-tour. Ils sont heureux d’être au bout. Ils ont vu le bison et la belette dessiné sur la roche. Sans doute ne sont-ils venus qu’une fois, soit qu’ils aient quitté la région, soit qu’ayant vaincu la crainte, l’interdit, l’inconnu, ils n’aient plus trouvé intérêt à ce genre d’exploration.

Plus tard, la petite Caougno s’est effondrée, fermant brutalement l’accès au réseau. Une fouine n’a pas trouvé son chemin. Elle a erré en vain dans la caverne, franchit un lac. Elle s’est arrêtée devant le suivant. Puis, résignée, elle s’est couchée pour mourir. On a retrouvé son squelette, comme on a découvert des morceaux de torches calcinées, et les nombreuses empreintes sur le sol. Elles ne sont pas uniques, on a ailleurs de ces traces de pieds, des plus vieilles en Tanzanie, il y a trois ou quatre millions d’années, où les premiers bipèdes parcouraient la savane.

Ce n’est pas de l’art pariétal, pas même une démarche intentionnelle, juste quelques pas dans le sable, dans la boue, dont, par miracle, il nous vient une image. Cette image nous parle, témoigne du fait que nous avons tendance à voir les grottes ornées comme des sanctuaires, décorés un jour, abandonnés le lendemain, et délaissés depuis pour que des chercheurs à longue barbe – non, ceux-là fouillent les archives – plutôt à longues soutanes noires, puissent en jouir commodément.

Mais la vérité, c’est que nous ne sommes pas les premiers à visiter ces cavernes depuis leur abandon. Pas plus que Colomb n’a découvert l’Amérique, nous n’avons découvert Rouffignac ou Niaux ni même l’inaccessible réseau Clastres. Nous venons après les enfants, les bergers, les réprouvés qui cherchèrent à fuir jusqu’au plus caché, au plus profond. Nous venons à la fin.

Le mot inventeur, dont on désigne celui qui trouve un gisement, une grotte, convient pourtant tout à fait, car inventer, c’est ici imaginer l’usage particulier que l’on fit de ces lieux. Et, aux sceptiques, on peut dire qu’inventer, ce peut être de toutes pièces et sans se soucier du réel.

Oui, je peux imaginer l’histoire de ces trois enfants qui par curiosité ou bravade pénétrèrent dans le réseau souterrain. Sans doute quelques anciens gardaient en mémoire l’usage des grottes. Quelques légendes devaient circuler génération après génération. Palabres se modifiant à mesure qu’on s’éloigne de cette époque, l’écrit n’étant pas là pour fixer les choses à demeure.

Ici les cavités ne manquaient pas le portail de Niaux devait offrir un gigantesque abri pour les hommes ou les bêtes. Plusieurs avaient aperçu le bestiaire du Salon Noir, ils en ignoraient l’usage. Cinq mille ans étaient passés depuis que Cro-Magnon avait couvert ces parois de dessins. Cinq mille ans sans autre mémoire qu’orale, sans autre calendrier que cyclique et saisonnier.

Les grottes profondes étaient-elles à présent taboues ? Ou simplement jugées dangereuses, bonnes à être utilisées de temps à autre comme cimetière, de ce fait appartenant au domaine des morts ou des esprits, du souterrain qui nous effraie tant. À moins que des familles d’indigents n’habitassent encore l’entrée des cavités, rêvant de la hutte tribale et familiale, d’une maison individuelle tout confort, d’un immeuble au chauffage collectif. Ce sont des rêves humains, le foyer, la chaleur, la protection des murs contre le vent, le froid et la nuit… Pas cet horrible adossement à la roche humide, qui nous rendait si proche des bêtes qu’il fallut en graver, en peindre dans d’autres trous où nous n’habitions pas.

 Tout ce que nous mangeons est sacré, tout ce que nous tuons pour survivre. Avant d’élever et de cultiver, nous pillions la nature pour ne pas mourir. Alors, les grands animaux, ce peut-être les âmes de ceux que nous avons chassé, tué, dépecé. Qui sait ?

Certainement pas les trois enfants qui marchent prudemment dans la grotte, le grand tenant ferme les mains des plus jeunes et, le cadet tenant la torche. Il balaye la voûte de lumière, jette un coup d’œil par-dessus son épaule, là où il n’y a que du noir, de la peur. Il voudrait dire quelque chose, une phrase qui leur permette sans trop de déshonneur de rebrousser chemin, une phrase qui vaille pour chacun, à moins qu’il ne se défausse sur le petit. Le petit a peur, c’est sûr. Il est jeune, on lui pardonnera mieux qu’aux deux autres. Même Cro-Magnon doit s’accommoder d’arrangements avec le réel.

En attendant de n’en plus pouvoir, de retourner dare-dare vers le jour, ils avancent, prisonniers de la poigne du grand qui fait : « Chut !» s’ils osent demander la parole. Jusqu’où veut-il aller ? Ça fait déjà trop longtemps qu’ils marchent sur un sol parfois meuble, parfois rocheux. Heureusement, il n’y a pas de bifurcation, de croisée des chemins, qui à l’angoisse des ténèbres, ajouteraient la peur de se perdre.

En général, c’est avec des récits d’enfants égarés qu’on vous interdit l’accès aux grottes. En général, c’est exactement le genre d’argument qui vous décide à tenter l’aventure. Et puis, il faut gagner le droit de se considérer comme un grand, pas seulement attendre les rites d’initiation, les provoquer. Forcer les autres à se souvenir de vous.

L’aîné a changé d’allure, le boyau s’est rétréci grandement avant de s’ouvrir sur une salle plus vaste avec d’étranges draperies de calcaire, puis, à nouveau l’étroitesse, les pieds qui s’enfoncent un peu. Et soudain, sur la paroi ocre, des formes, des bêtes dessinées, une belette, un cheval inachevé, un bison de l’autre côté. Ils ont d’abord un mouvement de recul, la surprise est telle que l’on s’attend à voir débouler l’animal vivant. C’est que l’esprit est prompt à reconstituer la chose, quelques traits et, la bête vit.

Photo_019 Ils ont le souffle court, le cœur bat la chamade, mais l’on n’entend ni cavalcade, ni hennissement, et l’on commence à ne plus être très sûr de ce qu’on a cru voir. Avec précaution, le cadet lève la torche en direction de cette paroi d’où comme par magie, une belette, un cheval. Les animaux sont là, mais seulement en contours, et le cheval pas même achevé. C’est étrange, tout à l’heure, il aurait juré… C’est sans doute la lumière de la torche, un courant d’air et la peur. Rien ne bouge là-bas.

Ils ont avancé encore un peu, peut-être pas jusqu’au lac. À vrai dire, ayant prématurément usé tout leur courage, toute leur détermination dans la salle des peintures. Ils n’ont plus de curiosité, et s’en retournent assez fier de l’exploration qu’ils ont menée et qu’ils tiendront secrète, histoire de ne pas s’attirer les foudres parentales.

 C’est à peu près ça : une histoire qui pourrait avoir eu lieu il y a cinq mille ans, ou hier, mais surtout bien après que les artistes de Niaux ont achevé leur temps. Une histoire simple faite d’interdits et de transgression, de courage et de peur… Une histoire de famille.

Thierry Guilabert

Vilhonneur, le visage.

vilhonneurD’après une photographie de Jean Airvaux

 C’est une sépulture, du moins voudrait-on le croire il y a deux salles et la première, la plus petite, recèle les squelettes entiers de deux hyènes. Dans les gravats de la seconde, au pied d’un éboulis : tibias, vertèbres et omoplates d’un humain. La datation au carbone 14 a permis de donner l’âge de 27 000 ans pour les ossements : Paléolithique supérieur et plus précisément Gravettien.

Les peintures sont rares. Ici une main négative créée selon la méthode du pochoir, l’homme pose sa main sur la paroi et projette des pigments autour. Des ponctuations de couleur rouge ou noire, c’est-à-dire six taches rouges recouvertes partiellement de calcite, quatre points rouges, des bâtonnets en noir, huit… et, le visage, ou ce qui pourrait être un visage.

Sans doute personne n’aurait lié deux traits sombres horizontaux pour les yeux, un vertical pour l’arête du nez, de nouveau un trait pour la bouche, s’il n’y avait pas là une anomalie naturelle. Deux coulées de calcite s’écartant, évoquant une chevelure ample et ondulée, autour d’un visage. Menton, front, joues légèrement creusées, arcade, tout y est. L’artiste n’a eu qu’à souligner les yeux, le nez, la bouche, pour donner une allure humaine à la pierre. Humaine et christique, car ce visage à deux mètres du sol, sous lequel deux taches rouges font comme des blessures, s’il est à ce point fascinant, c’est avant tout parce qu’on peut le rattacher à d’autres représentations, vingt-cinq mille ans plus jeunes mais fondatrices et chrétiennes.

 Cette photographie (pas seulement le travail du photographe, le choix du cadre, du gros plan, qui isole le visage, appelons-le ainsi, du reste de la grotte) faute de nous apprendre beaucoup sur les hommes du Gravettien, on peut toujours interroger le filtre à travers lequel elle est nécessairement lue.

          Il y a d’abord l’inclinaison légère, cette tête penche à droite, du moins peut-on déduire cela de l’image, d’une lecture à deux dimensions. C’est la position commune à l’écrasante majorité des représentations du Christ sur la croix, que ce soit sur les crucifix des églises, ou dans les très nombreuses sculptures ou peintures qui se rapportent à ce thème et ceci bien avant l’an mille… Image diffusée par toute la Renaissance et ces grands maîtres.

Cette position toujours la même, la tête plus ou moins penchée sur la droite, est quasiment un canon de l’iconographie religieuse. On doit trouver ça, fixé par les évêques de manière fort précise, mais, n’étant pas féru des disputes et autres conciles, j’ai seulement lu dans le dernier des quatre évangiles, celui de Jean dans la traduction oecuménique, la phrase : Dès qu’il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est achevé » et inclinant la tête il remit l’esprit ( Et inclinato capite traditit spiritum).

Les représentations, les crucifix, ne fixent pas le Christ vivant, mais le Christ mort, ou à l’instant de sa mort au moment où il « remet l’esprit ». Cette inclinaison sur la droite que l’on retrouve fortuitement dans le visage de la grotte de Vilhonneur, ou du moins sa photographie (la grotte elle-même étant interdite d’accès pour des raisons évidentes de conservation) provoque l’empathie par substitution de ce visage (ces cheveux de calcite, ces rares traits, cette façon dont la face se détache de l’arrière plan vertical) avec le visage du Christ mort ou expirant.

 Une fois encore je ne vois Cro-Magnon qu’à travers ma propre lorgnette et comme à bout d’arguments scientifiques. J’établis des rapports où peut-être il n’y a que coïncidence. Sommes-nous certains que les restes humains trouvés dans la grotte soient contemporains des peintures. Non ! Nous ne le serons jamais, ou bien à 1000 ans près, ce qui en soi est un exploit, mais qui du point de vue de la simultanéité nous laisse une grande marge d’incertitude… Donc, je peux poursuivre mon histoire, sachant qu’elle n’est rien d’autre qu’une fiction vraisemblable et, libre à moi de voir dans cette grotte un tombeau, ou mieux une crypte, un sanctuaire, pas moins qu’un lieu d’adoration pour un homme (jeune d’après la datation au carbone 14) en mémoire duquel on aura dessiné ce visage.

C’est ce que sous-entendent les articles parus lors de la découverte, sans oser l’écrire. On espère qu’une étude de la main négative (certainement réalisée avec de l’oxyde de manganèse) est possible, qu’elle confirmera l’hypothèse. Ainsi Vilhonneur prendra place aux côtés de Cussac où l’on a découvert il y a quelques années la première association entre ossements humains et gravures pariétales. Car, contrairement à ce qu’on voudrait croire, grotte ornée et mise au tombeau ne font pas forcément bon ménage.

        Quant aux représentations de visages, elles sont rares et souvent cachés dans les endroits les plus reculés de la grotte. Le Grand Etre de Rouffignac entre deux niveaux, l’Homme mort de Lascaux dans le puits, et ce ne sont là que d’étranges caricatures de la face humaine difficiles à interpréter. Ces quelques traits sur la coulée de calcite : est-ce vraiment un homme ? Cela pourrait figurer tout autre chose, un esprit de la grotte, ou un animal vu de face. On voudrait que ce fût un homme, mais on peut toujours se tromper. Cro-Magnon préfère le profil, et surtout les femmes dont il grave parfois quelque pubis, la fente du sexe bien lisible, l’objet du désir. Il n’y a guère que sur les plaquettes calcaires de la Grotte de la Marche dans  la Vienne, qu’on trouve des figurations détaillées de profils d’hommes, de vieillards ou d’enfants, dessins du magdalénien qui semblent récents et même modernes… Le trait maîtrisé.

Mais rien de tout ça à Vilhonneur, juste les marques sombres sur la colonne, et cette chevelure drapée, ondulée qui s’oppose au côté rustre des yeux, du nez et de la bouche. Exactement comme si Cro-Magnon avait voulu révéler ce qui déjà était là dans la pierre, dans la grotte, qu’il avait accouché le visage en un minimum de gestes peut-être après avoir déposé le corps d’un homme, et marqué la paroi d’une main négative dont on ne sait lire aujourd’hui si elle est un salut ou une interdiction de revenir hanter les vivants.

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D’après une photographie de Jean Airvaux

 Raconter la scène, écrire une fiction, on sait bien qu’il n’y a rien d’autre à faire et que des chercheurs s’étripent sur des interprétations à mille lieues peut-être de toute vérité. La préhistoire est une école du doute et de la supposition, une science pour qui restent inaccessibles les songes de Cro-Magnon, sa métaphysique, son sens de la vie. Tant mieux ! La grotte, l’ornement, la préhistoire elle-même, fonctionnent alors comme une usine à rêves.

Pourquoi est-il si difficile de représenter le visage, le corps, pour Cro-Magnon ? Il est doué avec les bisons, les chevaux, les mammouths. Il cache presque toujours dans les gravures quelque anthropomorphe, à peine lisible et, le plus souvent sujet à interprétation : est-ce bien un homme ? On en douterait. Et Vilhonneur n’échappe pas à la règle. Les préhistoriens préfèrent s’appuyer sur la présence d’ornements et du squelette pour affirmer l’importance du site, plutôt que sur les traits noirs dont on évoque à mi-mots la disposition.

Pourquoi sculpte-t-il d’adipeuses Vénus, mais pas le moindre chasseur qui ait de l’allure, se contentant de caricatures grossières ? Des bisons mais peu d’oiseaux – les pingouins de la grotte Cosquer – encore moins d’arbres, de montagnes, de rivières, de feux… Ce ne peut être de simples tableaux, la réalité y est trop ténue, trop partielle. Dessiner ou graver sur les parois n’a rien à voir avec le geste du peintre amateur sur la toile. Le plaisir esthétique n’était certainement pas le but recherché (il a sans doute existé dans certaines grottes comme Lascaux, mais pas d’extase sous le grand plafond de Rouffignac lorsqu’il rampe et dessine). À chaque fois, on en revient aux mêmes questions : si elles ne servaient pas à décrire, à raconter son monde, à quoi pouvait être utiles ces œuvres ? Et ensuite, pris dans la machine à rêves, on s’épuise, on compte les animaux, on les rassemble, les oriente dans une cosmogonie nouvelle et, si au moins, on exprime l’incertitude des constructions théoriques, c’est qu’on est encore conscient d’arracher à la grotte plus qu’elle n’en veut donner.

 Vilhonneur ne pose que des questions. C’est peut-être une sépulture. Ce ne serait pas la première fois. Les grottes d’Eybral, de Campniac, de Cramails, en sont, mais le plus souvent collectives, et jamais associées à des peintures. Encore qu’il soit difficile de parler d’art, seulement des ponctuations, une main négative, et ce visage réduit à quelques lignes.

Les ossements une fois étudiés, on se perdra en conjectures. En attendant, j’imagine que c’est bien un tombeau, qu’entre les signes et le gisant il y a un rapport, une lecture possible, que cet étonnant visage n’est rien d’autre qu’un portrait du mort inscrit sur le calcite. Peu probable, me direz-vous, mais qu’importe. Après tout, je n’irai jamais dans cette grotte, ce que j’en sais passe par une photographie qu’on a voulu le plus spectaculaire possible, cadrage, angle, tout a été choisi dans le but de rendre le visage visible, et c’est assez réussi. Malgré la faiblesse des preuves, les traits noirs, pour les yeux, le nez et la bouche, entourés de la draperie de calcaire, me convainquent. On pourrait voir ici un geste de mémoire, Neandertal enterrait parfois ses morts, Cro-Magnon les honore à travers l’image qui n’est autre que persistance et souvenir. Le « Ça a été » dont parleront plus tard les philosophes.

Je sais où ça mène. Evoquer les rites funéraires, c’est forcément parler de la religion, au risque de réduire le plafond des grottes ornées à quelque fresque, voire à la chapelle Sixtine. On aurait beau jeu d’imaginer l’art pariétal comme le petit frère d’un art chrétien, les roches peintes a tempera, les vastes cavités prêtent à recevoir les fidèles Cro-Magnons, et l’on aurait au-dessus de la tête l’évangile magdalénien, son iconographie finalement très unitaire, un bestiaire des plus réduits, des signes, enfin quelques anthropomorphes pour replacer l’homme au centre du dispositif.

C’est vrai qu’on achoppe un peu. Les caricatures à la limite du grotesque qu’on croit discerner dans certaines cavernes sont loin d’être suffisantes et, il faudra encore quelques milliers d’années pour que la civilisation du Levant, au sud de l’Espagne, au Maghreb, invente les merveilleux corps mouvants, dansants, les fresques narratives où l’homme, on le sent bien, a pris une place qu’il n’avait guère jusque-là. Sans doute n’est-ce qu’une hypothèse, mais la prise de conscience qu’il n’est pas un animal comme les autres vient peut-être de la progressive sédentarisation, de l’élevage naissant, de l’agriculture, du proche néolithique.

Durant l’époque magdalénienne, il ne parvenait guère à être le sujet des dessins et gravures dont il ornait certaines grottes, l’animal avait une qualité indépassable, tout juste gribouillait-il quelques traits à peine discernables, quelques signes sexuels puisqu’il est pareil à nous et que le désir qui tend son bas-ventre, ce n’est plus seulement de l’instinct mais toute une construction intellectuelle qu’on appelle l’amour : ses interdits, ses frustrations, ses rites.

Autre chose encore. Si l’homme est parfois représenté dans les grottes ornées, il l’est le plus souvent seul. Il manque la dimension du groupe (quoique l’on puisse opposer à cet argument les panneaux de mains négatives de Gargas) du clan, de la tribu qu’il sait pourtant parfaitement saisir lorsqu’il s’agit d’une harde de mammouths. Exceptionnellement on croira discerner un couple, mais l’on est très loin des scènes de batailles peintes sur la roche dans la province de Lerida, où des foules de petits guerriers, armés de lances, d’arcs, tous en mouvement, semblent courir. Ils ne font que quelques centimètres, en noir, mais chacun sa posture. Non pas un visage distinct, mais un corps, la face est trop petite pour être travaillé. À moins que ce ne soit précisément le but : Cro-Magnon ne parvenait pas à se coltiner la difficulté du visage, la non-figuration de celui-ci permet à la civilisation du Levant d’accéder à la représentation du groupe humain au moment même où les grottes sont abandonnées. Les dessins se font en plein air, à la vue de tous, ô combien différents de l’art des profondeurs et des ténèbres.

 Mais à Vilhonneur, on est loin de l’Espagne, et plus éloigné encore des petites silhouettes noires. On n’a que des marques et la calcite d’une teinte presque ocre qui dégage un visage anguleux et clair. La coiffe de calcaire ondule et drape, ce pourrait être un chèche ou une chevelure de femme, mais l’on peine à imaginer que ce visage, aux angles saillants, soit féminin. On a vu les Vénus. Rien ne ressemble moins aux statuettes et aux gravures toutes en courbes que ce portrait du Gravettien au fond de la grotte. La plus vieille représentation du visage humain au monde, s’est-on empressé de claironner bien fort. Ça ne coûte pas cher, c’est sans preuve aucune et ne durera qu’un temps.

Qu’importe, tel qu’il est l’homme de Vilhonneur reste fascinant, à mi-chemin entre l’accident de la nature et l’œuvre intentionnelle. La grotte a-t-elle été recherchée, choisie pour en faire un sépulcre ? Ou, et cela semble plus probable, l’idée d’extraire un visage de la pierre a-t-elle été provoquée par la forme qu’avait pris la roche ? Le premier portrait (comme bien avant la première utilisation domestique du feu) résultant d’un éclair d’intelligence et d’un gros coup de pouce, du cadre de vie, du hasard, tout ce qu’on veut dont l’homme prend possession depuis des millions d’années, capable mieux que les autres d’exploiter son milieu, à l’occasion de le détruire.

 Peut-être les ossements étaient-ils déjà là. À moins que le mort et l’auteur du visage ne soient qu’une seule personne. Dans les affres de l’agonie, il aurait laissé un message à la postérité. Le cas est loin d’être unique dans l’histoire, la plupart des cachots sont couverts de graffiti à l’intention des vivants.

Il se peut aussi que ces os aient été mis là bien plus tard, ou bien avant les dessins, en tout cas sans rapport avec eux. Mais cette histoire, allez savoir pourquoi, ne m’intéresse pas.

Thierry Guilabert