Notes aux confins (4)

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30 avril au 13 mai 2020

A quem como eu, assim, vivendo não sabe ter vida,

que resta senão, como a meus pouco pares,

a renúncia por modo e a contemplação por destino1.

Le temps change, vent et pluie interdisent la marche rituelle. Le feu de cheminée que j’allume à nouveau, peine à réchauffer la maison. Derrière la fenêtre s’ouvre un monde hostile, mouvant et humide à l’instar de mon humeur. Le confinement ne s’arrêtera pas le 11 mai comme nous l’avions espéré. Il prendra seulement une forme différente, mais pas moins contraignante. Nous irons travailler, porterons des masques, nous déplacerons librement dans un cercle de cent kilomètres. Cinémas, cafés et restaurants fermés. Nos plages inaccessibles comme aux confins.

*

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Rejeté sur la grève à trois heures du matin. Dans la nuit la plus obscure de l’âme il est toujours trois heures du matin2. Dehors, la gouttière fendue laisse choir des cascades, un moustique cruel fracture la nuit blanche. Certaines traversées ne peuvent s’effectuer que seul, sans aide, même si l’on risque de couler à pic durant une de ces aubes d’insomnie… Dans le noir, je m’accroche à la liseuse, pages lumineuses des errances du psychiatre de Lobo Antunes, se réveiller soudain au milieu de la nuit et plonger dans un cauchemar dérisoire peuplé d’une foule inquiète qui cherche dans l’agitation sans raison sa raison de s’agiter3… De l’avenir, la suite me paraît vaine, maelstrom de questions plus insolubles les unes que les autres, et il faut tout le poids du corps, et la fatigue, pour sortir du dilemme.

*

Quatrième jour consécutif de pluie. Improbable que nous puissions mettre le nez dehors. Vu le film bouleversant de Miguel Gonçales Mendes, José et Pilar, on y découvre un Saramago de 85 ans, épaulé de sa compagne journaliste, ballotté d’un bout à l’autre de la planète, trouvant à peine le temps d’écrire, et s’usant jusqu’à presque en mourir. Un Saramago lucide et les yeux ouverts, conscient qu’un écrivain demeure écrivain jusqu’à sa mort, ni licenciement ni retraite, qu’il soit célèbre ou anonyme, ce qui le sollicite intimement, intérieurement, d’un même geste le tient debout et lui coupe les jambes. Celui qui disait sentir comme une perte irréparable la fin de chaque jour, passa sa dernière nuit dans sa bibliothèque entouré de ses livres.

*

Terme de la septième semaine de confinement, on sent se dessiner le retour à l’activité, voitures plus nombreuses, ambulances passant en trombe. Reprendre contact avec les réalités professionnelles sans le moindre plaisir et comme assommé par la chaleur lourde et les difficultés à venir. J’entends la lettre de Michel Houellbecq lue sur France Inter, comment être en désaccord avec ce qu’il dit de l’importance de la marche, du rythme de la marche pour l’écrivain, Mes orteils se dressèrent pour écouter disait Nietzsche, comment ne pas souscrire à sa conclusion : Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.

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Il y a encore des fleurs pour égayer notre longue marche quotidienne, campanules, iris des marais, glaïeuls sauvage, mais les chrysanthèmes des blés disparaissent et le lin vire au jaune. J’ai mis en terre les pieds de tomates, demain nous récolterons des orties et de la roquette. Heures simples auxquelles je n’ai rien à ajouter, dont il m’arrive de me suffire, et qui seules me soulagent de trop nombreux excès de lucidité. Après-demain, je reprendrai le chemin du collège, après-demain je m’assiérai .au bureau, mais pas pour vaincre le monde.

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À présent que le retour se profile, non dans des semaines, ni des jours, mais à peine quelques heures, j’ai égoïstement peur que le temps me manque, qu’il me soit à nouveau cruellement compté, que je ne dispose plus de ce luxe infini de vaquer à de vagues occupations, suivre une floraison, écouter le bourdonnement d’une ruche, et qu’il me faille, moi qui aie eu la chance d’en être pour beaucoup préservé, retomber dans l’inhumaine monotonie des jours, sans même parler des rapports sociaux, des mots qu’on se sent obligé de prononcer, des dialogues qu’on est contraint de tenir et dont je m’étais si bien sevré.

*

À nouveau, le clair de lune.

*

J’ai emprunté la route des huîtres, la première fois en deux mois, la mer enfin à portée du regard. Ensuite, de longues et tristes heures dans un silence implacable à rédiger des protocoles. C’est toujours le même arbre que j’observe longuement depuis mon bureau au collège, un rejet de peuplier poussé librement après l’ouragan de 1999. Au premier vent, il s’anime, vibre comme un essaim d’abeilles, que du mouvant, aussi captivant qu’une flamme au foyer. Et derrière le chenal qui mène au port du Château d’Oléron en longeant les cabanes anciennement ostréicoles.

(…) e do alto da majestade de todos os sonhos, ajudante de guarda-livros na cidade de Lisboa. Mas o contraste não me esmaga – liberta-me ; e a ironia que há nele é sangue meu. (…) A glória nocturna de ser grande não sendo nada ! (…) E na mesa de meu quarto sou menos reles, empregado e anónimo, escrevo palavras como a salvação da alma (…)4

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L’orage gronde longtemps de nuit sur la mer, puissant comme en montagne, sourd. Il me tient éveillé, blanchit l’horizon. Dans la solitude nocturne, collé à la fenêtre, j’entends Beckett dans L’Innommable : Moi seul suis homme et tout le reste divin. Et puis aussi cette phrase de Celan qui m’accable soudain : Le monde est parti, il faut que je le porte. À contre-courant, c’est seulement à présent qu’on me prive de liberté, me contraint, me restreint, me ramène à de toutes petites dimensions.

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Coquelicots et aubépines s’imposent, et les marguerites très nombreuses cette année, comme si la nature avait prétexté du confinement pour s’épanouir davantage. Nous avons parcouru pour la dernière fois munis d’une attestation dérogatoire, les cinq kilomètres de notre itinéraire, toujours des détails m’échappent, toujours j’en découvre de nouveaux, bientôt nous aurons la mer, et je sais bien qu’il existe des îles, loin vers le Sud, et de grandes passions cosmopolites5

*

Levé à l’aube dans le nouveau monde des confins. À première vue, je préférais l’ancien, il pleut des cordes, toute la nuit assaut ininterrompu du vent et des averses, un vrai temps de chien, à ne pas mettre le nez dehors, et qui se prolonge toute la journée, un comble. Les journalistes, les commentateurs radiophoniques, les chiens de garde devrais-je dire, toujours à l’affût d’une nouvelle peur, se demandent si « l’ultra-gauche » ne va pas tenter de saborder la reprise. « L’ultra-gauche », ce doit être moi. Pauvres personnels de la radio publique devenue caisse de résonance et de propagande du gouvernement. J’ai ce petit air dans la tête : « Radio Macron ment, radio Macron est allemand ».

*

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Les précipitations de la fin de semaine ont donné une teinte sinistre, boueuse, à la mer des Perthuis, mais ce soir côté ouest, pour la première fois depuis deux mois, nous avons marché dans la forêt, de la passe de l’Ecuissière à Vert-Bois, notre chemin de cœur au cœur des chênes vert, de grands horizons sur l’océan. Il y avait, des familles et ceux qui n’avaient pu profiter du premier jour en semi-liberté pour cause de mauvais temps. Et enfin, nous n’avions que faire de la maudite attestation dérogatoire qui nous avait partout accompagnés.

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Thierry Guilabert

1A nous (mes rares semblables et moi) qui vivons sans savoir vivre, que reste-t-il, sinon le renoncement comme mode de vie, et pour destin la contemplation. Bernardo Soares (Fernando Pessoa), Le livre de l’intranquillité.

2Scott Fitzgerald, The Crack-Up, fait référence à La Nuit obscure de Saint-Jean de la Croix.

3Antonio Lobo Antunes, Mémoire d’éléphant.

4(…) et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne. Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère ; son ironie même est mon propre sang (…) Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien ! (…) Et assis à ma table, dans cette chambre absurde et minable – moi petit employé anonyme, j’écris des mots qui sont comme le salut de mon âme (…) Bernardo Soares, idem

5Ibidem

 

Notes aux confins (3)

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Du 14 au 29 avril 2020

Aujourd’hui

je ne sais plus qu’aimer

une bande de terre

ourlée de mer.

Miguel Torga, Portugal.

L’oracle a parlé. C’est donc dans quatre semaines que devrait débuter le « déconfinement » et la reprise de l’école dans des conditions à inventer, à moins que l’oracle n’ait aussi trouvé la formule pour agrandir l’espace des salles et réduire le nombre d’élèves, pour les faire manger à distance les uns des autres, et courir l’un dans un sens l’autre dans l’autre et sans jamais se croiser… La perspective ne m’enchante guère, changer de vie à nouveau m’angoisse, je comprends le mal du prisonnier qu’on libère après des années, cette peur du dehors qui l’étreint au moment de franchir le seuil de sa cellule pour la dernière fois. J’avais en quelque sorte réglé ma vie sur cette heure, pour des mois, et à présent, c’est du monde d’après qu’il est question.

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Lu dans le cinquième jour de « La Création du monde » de Torga cette tournure : s’adonner à la patience. Là il s’agit d’un pêcheur, ici l’observation attentive du lin sous le vent, cette nuit l’abîme du ciel étoilé, avec la mer au large, une vision de l’infini offerte aux mortels. S’adonner à la patience, pour l’athée, serait l’acte spirituel par excellence. Cette réplique de « La mouette » que prononce Nina à la fin du quatrième acte : L’essentiel, ce n’est ni la gloire ni l’éclat, ni rien de ce dont je rêvais, mais le don de patience.

Não tenho ambições nem desejos.

Ser poeta não é uma ambição minha.

É a minha maneira de estar sozinho.1

*

Ce matin, j’ai tristement conscience que le printemps est déjà sur son déclin, l’acmé, l’apogée, le zénith, le sommet, dépassés ; les couleurs éclatantes à ma fenêtre remplacées par des verts dominants. Ça n’aura duré qu’un instant. Ce matin, Luis Sepulveda, 70 ans à peine, est mort du Corona.

*

Plus d’un mois de résidence surveillée, le moral de la maison fluctue selon les jours, parfois le désir, l’envie de vivre s’estompe derrière la monotonie des heures. Lu ce matin cette phrase de Torga : Il était sorti à temps. Quelques mois de plus et il aurait perdu le goût de la liberté. On dit que de plus en plus de gens, des jeunes surtout, violent le confinement pour se retrouver, ce qui me paraît très naturel, n’ai-je pas tous les jours la tentation de me risquer de nuit jusqu’à la mer, seulement pour la voir et l’écouter. Cette autre phrase de « La Création du monde » : On vit aussi de voir vivre les autres.

*

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Les anciens prétendent que la nature, cette année, a repris ses droits, six mois de pluie, un confinement, tout pousse, même les marguerites sauvages qu’on ne voyait plus. Prenez cela au moins avant d’être jetés à terre, recueillez ces images, poursuivez ces menus travaux. Mais il ajoute : On ouvre la bouche pour célébrer avril, et sur ces mêmes lèvres pèse déjà l’ombre des feuillages d’été. Mais est-ce vraiment la raison ? Peut-être l’élan qui porte au chant sait-il déjà qu’il ne durera pas jusqu’au bout de la page, que la dernière, ou même l’avant-dernière ligne ne sera plus que bafouillement ?2 C’est cette voix essentielle, attentive aux fleurs, aux saisons que j’entends à nouveau.

*

En moi un côté ombre et un côté lumière, un côté pile et un côté face, un Alvaro de Campos et un Alberto Caiero, un destructeur de monde qui veut se tenir dans l’orbe d’une nouvelle révolution, et un amoureux des fleurs, des oiseaux, de la mer, qui n’aspire qu’à se retirer dans son jardin. Consolei-me voltando ao sol e à chuva / E sentando-me outra vez à porta de casa3. Et l’un et l’autre sont aux prises, au corps à corps, chacun prenant le dessus puis le dessous, non pas une mais cent fois par jour, quand ce n’est par heure. Et cette lutte continuelle, indécise, me laisse toujours insatisfait de mon écriture, comme un homme qui, au milieu d’un croisement, ne sait décider. Ici ou là ?

*

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Ciel bas, ciel gris, pas d’hélicos, le plafond nuageux est trop dense. Marche clandestine jusqu’à la mer, la première en un mois, à peine le temps de l’apercevoir, métallique, lisse, au bas du chemin creusé dans la dune, bordée de doigts de sorcière en fleurs, mauves les fleurs. Le sable colle aux chaussures. Cette fois, n’allons pas plus loin.

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*

Traduit le poème Mot de passe de Miguel Torga, écrit dans la noirceur de 1941, dans l’écho du confinement.

Laissez passer qui va son chemin.

Laissez passer

Qui va plein de nuit, de clair de lune.

Laissez passer ne lui dites rien.

Laissez passer, il va seulement

Boire l’eau des rêves à quelque source,

Ou cueillir des lys

dans un jardin qu’il connaît, là devant.

Il vient de la maison commune, où il vit

et retourne à l’aube.

Laissez-le traverser, qu’il aille à présent

Plein de nuit et de solitude.

Qu’il aille devenir

Une étoile sur la terre.

*

Est ce qu’on cherche à publier des livres comme on donne un os à ronger, tandis qu’on erre déjà ailleurs, qu’on pourrait dire à la manière de Wittgenstein dans sa lettre à Ludwig von Fricker : Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est exactement cette seconde partie qui est la plus importante. A la fois, ce besoin de publier et le silence dont se pare chacune des publications. Et je pense à nouveau à la force de Miguel Torga qui à quatre-vingt ans passés consultait encore comme médecin dans son petit cabinet de Coïmbre, et qui toute sa vie édita à compte d’auteur une œuvre considérable

*

Ne plus supporter que les grands espaces où l’on peut être seul, que la fenêtre et la cime des arbres, un peu de ciel, gris aujourd’hui, un bruissement de feuilles, et le ressac à peine plus loin. S’il est vrai qu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît, et je ne suis pas sûr que ce soit vrai, l’univers sur lequel je dois m’appuyer et écrire est restreint, profondément rural, terraqué, racineux4, et mon talent, si je peux m’en prévaloir, essentiellement musical. J’écris à l’oreille.

*

Mort rampante en des lieux sinistres où nous sacrifions nos vieux sur l’autel de l’égoïsme. Prophétique le film de Richard Fleischer de 1974, Soleil vert, dont l’action se déroule en 2022. J’aurais voulu croire qu’un monde nouveau, meilleur, plus juste, allait venir, mais ce dont ils sont majoritairement capables c’est seulement de faire des heures de bouchons pour commander au drive d’un Macdo qui vient de rouvrir.

*

En vérité, je voudrais être ailleurs, n’importe où au Portugal, sur la plage d’El Jadida au Maroc, dans la médina de Fès ou passé la ville mythique de Zagora s’enfoncer dans les sables du désert, traverser le Danube sur le Pont de Chaînes à Budapest, ou même se planter devant le Vésuve sur les hauteurs de Naples, partout mais pas ici, pas en France, ou l’insupportable côtoie le quotidien, dans cette sorte de dictature sanitaire que je vois poindre. Le lointain, lâchement me protégera de prendre part.

*

Les traductions auxquelles je m’essaye depuis peu, passage de courtes poésies du portugais au français sont davantage qu’un simple exercice. Bonnefoy à ce sujet : La traduction est dans l’affrontement de deux langues une expérience métaphysique, morale, l’épreuve d’une pensée par une autre forme de pensée. Il y a des moments où elle est impossible et d’ailleurs vaine. Il y a des moments où ses conséquences conduisent une langue, par le détour poétique, à un nouvel état d’esprit. Mes essais sont pleins de défauts, d’erreurs, mais lorsqu’à ma table je me débat avec cette autre langue, je sens une intensité aussi forte, peut-être plus forte que lorsque j’écris. Dans la traduction plus qu’ailleurs, j’engage ma responsabilité, car qui je traduis je trahis aussi.

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L’épidémie marque le pas. La litanie des morts se fait moins pesante. On envisage le monde d’après, lequel ne cesse de m’effrayer, crise, chômage, conflits, surveillance, violence. Longtemps que j’ai mal à la France. Ni elle ni moi ne sommes prêts à nous réconcilier.

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C’en est fini des fleurs de lin, les dernières tapissent encore le sol, le domaine du Treuil est une vague verte, en attendant la mer.

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***

Thierry Guilabert

 

 

1Je n’ai ni ambitions ni désirs. / Être poète n’est pas pour moi une ambition. / C’est ma manière d’être seul. Alberto Caeiro (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux.

2Philippe Jaccottet, A travers un verger, Editions Gallimard p.86.

3Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie / et en m’asseyant de nouveau à la porte de ma maison. Alberto Caiero (Fernando Pessoa), Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes.

4Miguel Torga écrit dans son journal T.XI : Or ma nature à moi est terraquée, est racineuse.

 

 

 

Notes aux confins (2)

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Mas no meu coração sem mares nem desertos nem ilhas sinto eu1.

Alvaro de Campos ( Fernando Pessoa, 3/02/1927)

Au 13 Avril

Soleil généreux. On ramasse du plantain, demain des têtes d’orties, au loin le long de la côte un hélicoptère passe lentement, surveille les plages. Il y a ce besoin de vivre au plus près de la nature, de prendre le temps de contempler l’herbe à ses pieds, le faisan qui décampe et qui bénit le virus de tant de tranquillité. Le désir m’est revenu de bâtir à l’identique au fond de mon champ sur une parcelle de 3,66 m par 3,66 m, le cabanon de Le Corbusier, une cellule de moine en pleine verdure, comme refuge à l’écriture, Un château sur la Côte d’Azur, disait-il. Juste un rêve parmi ceux confinés, qui on le temps de naître et de mourir.

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L’un des effets bénéfiques du confinement, c’est parfois la surprise de recevoir un appel téléphonique d’un vieil ami d’enfance qui s’inquiète pour vous et dont on n’avait pas de nouvelles depuis des années. On partage un long moment à se raconter nos îles respectives, nos espoirs, nos craintes, nos prévisions sur la durée de nos exils respectifs, dont on pressent qu’ils iront bien au-delà du début mai. Peut-être l’été est-il condamné, et la joie de retrouver Lisbonne. On promet de rester en contact, de s’appeler régulièrement, de ressouder des liens trop longtemps distendues. Et pour un instant, on a chaud au cœur.

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La chronique de Yannick Haenel, le Néant comme chance, parue dans Charlie Hebdo mercredi : Rien ne m’irrite plus, dit-il, en ce moment que les mots « journal de confinement » : ils puent la connerie qui s’ennuie. Mais ajoute-t-il, penser le néant peut-être une chance, celle de reconquérir notre liberté, reprenant à son compte la formule de Walter Benjamin : Seule l’interruption est révolutionnaire. Je n’ai pas retrouvé la citation exacte de Benjamin. Avancer donc, sans écrire un journal, mais en ayant cette pensée du grand temps devant nous, et que ce grand temps soit celui d’une interruption de tout ce qui, depuis toujours, nous asservit. Quelle est la mise en jeu ? demandait Bataille, et que la mise en jeu soit notre liberté.

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Tant de choses simples dont la description nécessite des efforts considérables, les arbres que j’ai devant les yeux, la fleur, la feuille, l’insecte à chaque feuille son vert, il faudrait quasiment un mot par nuance et pas seulement le clair ou le foncé, le tendre ou le profond, le pâle, le dense… le rose extraordinaire du Merisier à ma fenêtre, la robe du chevreuil que je lève au fond du champ.

*

A la recherche d’orties fraîches qui ne soient pas en limites d’un champ cultivé, un sentier jamais emprunté, un sentier de chasseurs mais il n’y a plus de chasses, étroit, à peine praticable, s’enfonçant en sous bois, bordé de genêts, un parcours rectiligne, une dizaine de minutes suffisent pour traverser et trouver un chemin blanc, perpendiculaire qui nous ramène vers le hameau, mais ces dix minutes sont comme suspendues hors du pays, hors du temps, confinées dans la forêt de Ferreira de Castro si on y croit, si on le souhaite, si on souhaite s’y perdre.

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Passagem das horas, le passage des heures, pas à pas, comme sur un sentier, je m’engage dans le texte de Pessoa, il est comme un écho du temps présent, Viajei por mais terras do que aquelas em que toquei, J’ai parcouru plus de terres que celles que j’ai abordées, et ça encore : Je suis celui qui veut partir, et reste toujours, reste toujours, reste toujours… un écho halluciné, violent, percutant, rythmes frénétiques, écrit 40 ans avant le Howl d’Allen Ginsberg.

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Dormis fenêtre ouverte, première fois de l’année, avec le ressac de la mer interdite, et les oiseaux sur le matin. Tous les soirs à la radio, j’écoute ces gens confinés dans les immeubles, qui à sa fenêtre, qui à son balcon, applaudissent les soignants de l’hôpital public, deux fois sacrifiés, sur l’autel du libéralisme d’abord, à présent sur celui de la contagion. Je me sens impuissant et coupable, coupablement impuissant. L’envie d’applaudir, mais qui pour m’entendre ?

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Elle habite à trois cents mètres, plus de quatre-vingt ans, le mardi je lui porte ses courses de la semaine. Elle vit seule avec un vieux chien affectueux, trop de jardin, trop d’espace. Elle me fait asseoir, je remplis le chèque que ses pauvres mains blessées par l’arthrose ne peuvent tenir, et je l’écoute un long moment me raconter sa vie, la Mayenne, Paris dans une chambre de bonne, ses souvenirs d’enfance durant la guerre quand on lui disait d’aller acheter du savon et que les soldats allemands la renvoyaient chez elle, ce bombardier, vu de loin lâchant ses bombes : « Regarde avait-elle dit à sa mère terrorisée, un avion qui lance des bombons ». Elle en a vu d’autres, elle ne se plaint pas, mais quand même elle trouve le monde d’aujourd’hui bien étrange et difficile.

*

Nuit de grande lune, le paysage baigné d’une lueur qui peine à être décrite, le clair de lune, que Manet a su rendre dans son Port de Boulogne, clarté à peine de ce monde. Je distingue la ligne que font les arbres, le champ de lin. Je pourrais sortir, marcher jusqu’à la mer interdite. Qui pour me surprendre ? Seulement les bêtes nocturnes. J’en ai l’envie, mais comme on se sent étranger, intrus dans cet halo. Et puis, soudain, des cris, des aboiements, des hurlements de loup suivis de paroles inaudibles, une voix humaine, lointaine, dérangée, folle. Les âmes errantes ont le même désir. J’en ai la chair de poule, je me souviens du mot lunoison que nous avions choisi, Jean-Charles et moi, pour notre maison d’édition de poésie en 1985, lunoison, mot d’ancien français qui désigne l’influence de la lune, la folie. J’entends la voix, de plus en plus faible : Estous só, só como ninguém ainda esteve2.

*

Amanhã é o dia dos planos.

Amanhã sentar-me-ei a secretária para conquistar o mundo ;

Mas só conquistarei o mundo depois de amanhã…3

Malgré le temps qui nous est rendu comme la monnaie de la pièce, je suis incapable de projets, incapable d’un commencement, seulement écrire quelques lignes pour garder le geste, attendre un je ne sais quoi, un débris de naufrage à peine visible dans la laisse de mer, et tourner autour, tourner autour encore des semaines comme tous les jours nous tournons autour de la maison dans une ronde identique, un jour dans un sens, un jour dans l’autre.

*

Passé une après-midi de bonheur à traduire Pessoa,

Je ne sais pas. Me manque un sens, un doigté

Pour la vie, pour l’amour, pour la gloire…

Fiction ou réalité,

Ça sert à quoi ?

Je suis seul, seul comme jamais personne n’a été,

Vide à l’intérieur, sans début ni fin.

Il semble que les heures passent sans me voir,

mais passent sans que leur pas ne s’allège.

Je commence à lire, mais ce que je n’ai pas encore lu me fatigue.

Je veux penser, mais j’ai mal de ce que je vais conclure.

Le rêve me trouble avant de rêver. Sentir

C’est du déjà vu.

N’être rien, être un personnage de roman,

Sans vie, sans cadavre, une idée,

Une chose que rien ne rende utile ou moche,

Une ombre sur un sol irréel, un rêve dans un état second.

*

Les fleurs des cerisiers me font penser au nord profond et à Matsuo Bashô : combien, combien de choses / elles rappellent, / ces fleurs de cerisiers. Le lin s’ouvre aussi, mais il faut être matinal pour surprendre sa floraison, la fleur bleue meurt à la mi-journée, remplacée le lendemain par une autre tout aussi éphémère. Jamais je n’ai eu tant loisir d’observer, de respirer le jardin.

*

Étrangement, je rêve de la Meseta, de ce chemin rectiligne, des étendues brûlée entre Burgos et Fromista, où nous marchions durant des heures, écrasés de fatigue et de chaleur, il y a trente ans. J’y retrouve mon compagnon de tant de routes, peu d’amis dont la voix m’est si chère, peu d’amis et la plupart si loin, quoique les distances de nos jours n’aient plus court et que dix kilomètres soient l’équivalent de mille.

*

Na véspera de não partir nunca4.

Pâques. On prépare l’opinion aux annonces de demain, il ne fait guère de doute que l’école ne reprendra pas cette année, que le confinement se prolongera bien au-delà du 4 mai, que l’été même est menacé. Malgré tout le confort dont je dispose, l’espace, les paysages et le reste, malgré la famille, la sensation d’enfermement a été la plus forte ce matin, un état d’hébétude qui s’est prolongé jusque tard dans l’après-midi.

*

Un jour seulement, un seul jour, herbe et sol sous les fleurs de Merisier.

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Thierry Guilabert

1Mais dans mon cœur sans mers ni déserts ni îles, je me sens moi. (Trad perso)

2Je suis seul, seul comme personne encore ne l’a été. Alvaro de Campos (Fernando Pessoa, 1er mars 1917).

3Demain c’est le jour des plans / Demain je m’assiérai au bureau pour conquérir le monde ; / Mais je le vaincrai seulement après-demain… Idem (Trad perso).

4A la veille de ne jamais partir. Ibidem

 

 

Notes aux confins (1)

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(…) pris d’une panique existentielle, j’écrivais des pages qui,
dorénavant, étaient des courbes de température.
Miguel Torga, La Création du monde.

1- Du 17 au 31 mars

Ici, il n’y a jamais eu grand monde, même en temps normal, parfois une voiture dans un sens ou dans l’autre le long de la rue Principale, à peine plus en été quand les vacanciers envahissent les plages, et ce jamais grand monde s’est simplement épuisé. Ici, dorénavant, il n’y a personne. Ça n’a pas le côté spectaculaire des images des grandes villes qui circulent sur les réseaux, Bordeaux déserte et une musique à arracher des larmes au plus insensible des hommes. Non, c’est presque identique, pareil à avant le virus, sauf que dans le presque il y a tout ce que nous pouvions faire, marcher en forêt tous les jours, aller sur la plage tous les jours, écouter le ressac tous les jours, combien nous étions libres en ce temps là.

*

Je possède un territoire immense, une maison avec sous-sol, un jardin, un champ attenant long de cent mètres, au bout de ce champ s’ouvre le domaine agricole du Treuil, cette année ils ont planté du lin, d’ici quelques semaines, lorsque le lin sera en fleurs, une vague bleu tendre ondulera sous la brise. Je pense à mon fils qui a choisi de rester à Toulouse, confiné, puisque c’est le mot, dans vingt mètres carrés avec un ami de passage. J’ai une chance de tous les diables, c’est peut-être pourquoi j’ai du mal à en vouloir à ceux qui ont quitté les grandes villes pour se réfugier dans les îles. Oui, ils nous mettent en danger en diffusant le virus ; oui, ils sont inconscients du fait qu’il n’y a aucune structure médicale solide dans le secteur, mais si j’avais vécu dans un appartement exigu en ayant la possibilité d’habiter une maison, d’avoir un jardin, peut-être aurais-je fait de même.

*

Un vent froid nous rappelle qu’on est en mars, encore loin des chaleurs. Drôle de printemps. Tous les jours ressemblent à dimanche et tous les dimanches sont identiques. Ailleurs, des gens sont aux chevets des malades, sauvent des vies, soignent, restent à leur poste aux caisses des supermarchés, ailleurs, tous les héros du quotidien qui facilitent notre survie, la rendent possible. Moi je n’ai rien d’autre à faire que rester à la maison, m’occuper à distance des informations pour ce qu’on nomme pompeusement la continuité pédagogique, c’est peu et j’ai beaucoup de temps libre, non, pas du temps libre, du temps mort, à occuper, à remplir cette durée, cette incalculable durée qui se profile, qu’on nous promet sur des semaines, des mois comme s’il fallait oublier la vie d’avant, la vie normale et inventer un nouveau mode d’emploi, ne pas compter les jours.

*

Nous vivons un moment historique, inutile de se le cacher, un moment dramatique, tragique mais historique, comme nous n’en vivons que rarement dans une vie, les premiers pas de l’homme sur la Lune, les attentats du 11 septembre, à cette différence près que celui-ci s’inscrit dans une durée longue et nous affecte chacun intimement, comme nos grands-parents le furent par la guerre. C’est l’expérience d’un nouveau paradigme, sans retour en arrière possible. Ce qui se produit à une échelle mondiale modifie le cours de l’histoire, à jamais.

*

J’ai un territoire immense mais presque rien autour comme si l’on avait dressé des barrières invisibles, infranchissables sans laisser-passer, un cercle d’un kilomètre et la maison au centre. On pourrait se croire dans le roman Marlen Haushofer, le Mur invisible, alors qu’en ville les images font nettement référence au Je suis une légende de Richard Matheson. Il y a quand même de grandes différences, je ne suis pas seul, nous pouvons à tour de rôle aller faire quelques courses, nous avons le téléphone et les réseaux sociaux pour maintenir nos liens familiaux et amicaux, et surtout nous savons que cette situation n’est que temporaire.

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Néanmoins, à mesure que le temps passe et que la situation s’aggrave, ce qui paraissait temporaire à tendance à prendre toute la place. Les journées s’organisent sans rapport avec ce qu’elles étaient il y a dix jours, et je perds facilement de vue qu’un autre moment viendra pour la fin du confinement. Et aussi, j’ai cette hypersensibilité à tout, des gens applaudissent au balcon et je retiens difficilement mes larmes, des frissons, des émotions me traversent plusieurs fois par jour, le chant d’un oiseau, le vert tendre d’un blé.

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On dit que beaucoup de gens se sont mis à tenir un journal de confinement, que c’est une façon comme une autre de passer le temps. L’idée m’a effleuré moi aussi, et puis, très vite, j’ai su que je n’aurais rien d’autre à dire que la monotonie des jours. La même promenade quotidienne, l’entretien du jardin, la leçon de portugais, la cuisine, la vaisselle, la toilette, rien que je ne puisse taire, rien qui n’ait le moindre souffle. Je préfère me contenter de quelques lignes, sorte de fragmentation de ce grand temps devant nous. Pourtant, au terme de dix jours d’isolement, le caractère insulaire de la situation m’a sauté aux yeux, chaque foyer est une île entourée de récifs, qu’on nomme cela distanciation sociale n’y change rien, nous sommes embarqués dans une robinsonnade, naufragés volontaires pour sauver nos peaux.

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Le temps a changé, le ciel uniformément gris et un grand vent, on annonce même de la neige pour la nuit prochaine, l’hiver nous salue une dernière fois. Aucune bonne nouvelle n’est venue adoucir ces derniers jours. Chaque soir vers dix-neuf heures, comme un rituel bien huilé, c’est l’examen des bilans, le directeur de la santé oracle funèbre que j’écoute avidement à la recherche d’une inflexion optimiste dans sa voix. Mais non, rien, seulement la même litanie, la maladie s’aggrave, le nombre de cas augmente, la vague déferle… Il se murmure même que les écoles n’ouvriront pas d’ici la fin de l’année scolaire mais on a changé d’heure comme chaque fois le dernier dimanche de mars. L’air tourne en boucle dans ma tête : É o pau, é a pedra, é o fim do caminho… são as águas de março fechando o verão.

*

Le monde est devenu un seul et immense Lazaret, mais l’écrivain est le plus souvent en quarantaine. Il m’apparaît que nous nous plions avec une grande facilité à nos nouvelles conditions de vie, et que même à terme, je pourrais commencer à les apprécier. Le temps tout entier m’est rendu, je suis payé à rester chez moi et presque rien de plus. A ma fenêtre, dans le jardin, je travaille à me rendre transparent, à chercher la mesure de l’écrit. Le grand temps est le contraire de l’ennui. Je sens mieux le rythme, le tempo, il m’a fallu deux semaines.

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Il a neigé ce matin, juste de quoi blanchir l’herbe, les feuilles, le sommet des branches dans ce grand vent qui nous est venu. Je ne sortirai que pour remonter du bois, faire un feu, me poser avec A criacão do mundo, j’aurai devant les yeux la Mer de Paille (mar da Palha) en contrebas l’Alfama, mais à Lisbonne aussi les rues se vident, même les plus étroites, même les escaliers, peut-être m’y verrai-je, déclamant du Pessoa, Beco do Fala-Só: Louco? Bebado? Poeta / Falava só consigo / Nessa amplidão completa / Suficiente e secreta / De quem não tem amigo1. Et Lisbonne est si loin, au milieu de l’été, à supposer que l’on déconfine l’été.

*

Nous sommes embarqués et si paraphrasant Pascal il fallait aussi parier, non plus sur Dieu, mais sur le fait que nous sortirons grandis de cette période, vivants et grandis, parier même si tout nous indique le contraire, qu’il est plus que probable qu’une fois la crise passée, nous retournions bien vite à nos vieilles habitudes, individualisme, indifférence, consommation à gogo, libéralisme à outrance, mais parier quand même.

(Continua)

Thierry Guilabert

1Fou ? Ivrogne?Poète ? / Il parlait seul avec lui-même / Dans cette étendue achevée / suffisante et secrète / de celui qui n’a pas d’ami.

Guernica Oléron – Images de la Maison Heureuse

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C’est par un trou de souris que je me suis glissé sur le terrain interdit de la Maison Heureuse, voir de près ce qu’est devenu l’un des décors de mon roman Guernica Oléron.

Étrange sensation d’abandon et de délabrement devant ce bâtiment qui faisait la fierté de l’enfance sociale.

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On reconnaît tout et tout à présent est muré, condamné, interdit d’accès, à croire que la terre ici est porteuse d’on ne sait quel miasme.

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Ces structures géométriques qui à l’époque encore récente du Lycée Expérimental ont servi de pots de fleurs, les voici dans leur usage d’origine, lavabos pour enfants.

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De la trace du passage des enfants basques, seulement cette plaque commémorative datant de 2012 qui sans doute disparaîtra avec le bâtiment.

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A l’arrière, le moulin qui abritait les cuisines est encore là, ruiné mais reconnaissable.

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Le voici à la grande époque, dans les années 30.

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Les escaliers qui montaient aux dortoirs …

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Et l’arrière du bâtiment dans l’allée qui mène au moulin.

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Le ciel gris, le silence, rien pour égayer ce pauvre paysage, pas même les fantômes d’un millier d’enfants basques.

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Thierry Guilabert

El Castillo – Cantabrie

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J’ai toujours détesté les pages choisies, les versions abrégées des romans que je lisais enfant. Ne valait pour moi que l’œuvre intégrale, et c’est toujours le cas, les digests comme on les appelle en anglais, je les regarde avec mépris, certain que dans les trous, les ellipses du texte se cache l’essentiel. Ce qui vaut pour les romans vaut pour les grottes.

Si l’on excepte Altamira fermée aux visites et reproduite pour de faux tout comme Lascaux, on peut affirmer sans gros risque d’erreur qu’El Castillo est la grotte ouverte au public la plus richement ornée de Cantabrie et même d’Espagne, tout comme Niaux l’est pour la France. Dans les deux cas nous sommes devant le même dilemme, la visite laissera dans l’ombre un très grand nombre de peintures, de gravures, pour se concentrer sur les beaux morceaux.

J’étais d’autant conscient de la chose que Puente Viesgo ne recèle pas moins de quatre grottes ornées, une concentration d’art pariétal qu’on ne retrouve que dans le secteur des Eyzies. Quatre grottes pour une montagne, El Castillo, la Pasiega, Las Monedas et Las Chimeneas. Sur ces quatre cavités, deux se visitent, El Castillo et Las Monedas séparées d’à peine 600 mètres, et je ne verrais qu’un aperçu de l’une.

Il faut dire encore que nous étions un groupe de huit, deux familles en vacances, que j’étais là-dedans le seul passionné, les sept autres n’éprouvant qu’une curiosité à l’égard de cette grotte ; mon épouse et mes deux grands enfants habitués à être embarqué dans presque toutes mes pérégrinations souterraines qui s’étaient espacées faute de grottes nouvelles à visiter.

Pour conclure, nous étions en Cantabrie et je ne pouvais pas rater ça.

Depuis 2012 et les travaux d’Alistair Pike, une main négative et un disque rouge ont été daté dans la grotte d’El Castillo de 40 800 ans devenant ainsi les premières manifestations d’art pariétal en Europe, contemporaines d’ailleurs de l’apparition du même art en Indonésie, et donc encore plus ancienne que les peintures de la grotte Chauvet. Les records ne cessent de tomber, au point qu’on se demande sérieusement aujourd’hui qui de Néandertal ou d’Homo Sapiens est à l’origine des premières grottes ornées. On sait que Néandertal avait ritualisé la mort notamment avec des parures, peut-être a-t-il fait davantage. Jusqu’alors les analyses dataient toutes les peintures d’El Castillo du paléolithique supérieur, entre le Gravettien pour les mains négatives et le Magdalénien pour le reste, entre 20 000 et 10 000 ans pour résumer.

Passé le village de Puente Viesgo, la route s’élève mais très peu de temps. Une aire de stationnement assez vaste, une barrière et nous sommes déjà sur site. Il faut poursuivre à pied sur deux ou trois cents mètres pour arriver à une esplanade très entretenue, du gazon et une grande sculpture de biface en hommage à Hermilio Alcade del Rio qui découvrit les peintures d’El Castillo en novembre 1903 au cour de la grande campagne d’exploration des grottes de Cantabrie qui suivit de peu l’authentification d’Altamira, et Albert premier de Monaco qui fût le mécène de ces découvertes et permit ainsi en 1911 la publication des résultats dans un livre resté fameux : Les cavernes de la région cantabrique, signé par le triumvirat des recherches sur la préhistoire espagnole, Hermilio, l’abbé Breuil et le père Lorenzo Sierra.

Pas de caverne visible, pas de grandes falaises calcaires, juste des bâtiments assez modernes en pierre dont le premier, le plus allongé, a pour couverture une longue voile blanche. De l’extérieur, on ne distingue rien de se que renferme le Centre d’interprétation des grottes del Monte Castillo.

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Entrée d’El Castillo – Collection personnelle

L’intérieur est une surprise totale, un vrai décor de cinéma. Une vaste terrasse en bois, avec des bancs et de grands panneaux lumineux rappelant la spécificité de chaque grotte du monte Castillo, des bornes interactives, et encore des indications sur le muret qui sépare le hall d’attente de l’espace de la bouche de la cavité.

En contrebas, un échafaudage, c’est la fameuse coupe stratigraphique qui sur 26 niveaux et 18 mètres de profondeur, a révélé des trésors depuis les premiers outils du paléolithique inférieur aux pointes et flèches de l’âge du bronze, en passant par les fameuses omoplates gravées. On pourrait déclamer : depuis les profondeur d’El Castillo, 1500 siècles vous contemple… Ce qui est sûr, c’est que si je devais illustrer un conte qui se déroule dans les entrailles de la terre, je choisirais précisément cette vue devant moi, la bouche énorme de la caverne, l’escalier qui gravit la lèvre de la falaise, le toit de la grotte avec ses concrétions, et la minuscule porte verte ouvrant sur un monde aussi mystérieux qu’interdit.

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Entrée détail – Collection personnelle

150 000 ans de présence humaine, les chiffres donnent le vertige tandis que la quinzaine de visiteurs patientent dans l’espace d’accueil. Puis, une jeune femme, vient prendre en charge le groupe. Elle nous demande de la suivre et emprunte la fameuse rampe d’escalier qui descend d’abord puis remonte jusqu’au petit replat devant la porte verte. Là nous nous déchargeons des sacs dans une niche, et l’on nous rappelle les consignes inhérentes à toutes les visites de grottes ornées, faire attention de ne pas sortir du chemin, ne pas se frotter aux parois et ne pas faire de photographies, comme d’habitude. Elle dit aussi que nous ne resterons qu’une demi-heure dans la cavité. Ça me paraît d’emblée insuffisant pour apprécier l’art d’El Castillo, même si elle ajoute que nous verrons des exemples de diverses sorte de sculptures et peintures, je ne sais si elle parle aussi de gravures, son débit de paroles est rapide et je ne comprends pas entièrement son espagnol.

Nous pénétrons enfin dans l’antre, une longue volée de marches descendantes nous amène au milieu d’une vaste salle de 30 mètres sur 25 et de 8 mètres de haut, salle quasiment sans concrétions, juste ce calcaire particulier, quelques marmites, les traces de la circulation de l’eau dans le gouffre.

Il y a sur ma gauche des zones ornées, je les repère facilement aux cordons de protection qu’on a placé devant, ce sont des tâches rouges assez délavées pour ce que j’en aperçois. Il y a dans cette salle des gravures et quelques peintures dont un cheval rampant rouge mais nous ne les verrons pas, il faut se contenter de l’essentiel à grande vitesse au risque de négliger ce qui fait aussi la spécificité de cette grotte, le nombre considérable d’œuvres qu’on y trouve.

Nous empruntons prudemment des escaliers particulièrement glissants qui s’enfoncent encore. Et voici notre première rencontre, sur un panneau de calcaire blanc, se succèdent une main négative rouge, une tête de profil où l’on devine un bison rouge penché, on ne voit que l’avant de l’animal, la bosse du dos, l’œil, le poitrail, les cornes très élégamment dessinées. Le cou se prolonge par une ligne naturelle de la roche, le relief donne l’idée du corps. C’est un très beau dessin tout comme le grand cheval sur la droite, rouge lui aussi. On voit la queue, l’arrière train et la silhouette de son corps, la tête marquée par un relief naturel se perd loin à droite.

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Il y a sous ces peintures, des zones de couleurs mêlées, où l’on discerne l’avant d’une biche noire de profil, et où l’abbé Breuil voyait des bisons polychromes comme à Altamira, ce qui donna son nom au panneau : Panneau des polychromes. L’une à côté deux l’autre, les silhouettes noires de deux grands bisons, mais le temps, les superpositions successives, ont rendus les images difficiles à interpréter. Il faudrait plus de temps, et nous n’en avons pas.

Mais ce qui emporte les suffrages, par des « Oh ! » et des « Ah ! »c’est la belle main négative, proche du chemin. Pour les amis qui nous accompagne c’est une première et c’est toujours particulièrement émouvant, comme un salut à travers les millénaires, un contact presque charnel avec de si lointains ancêtres.

On sait qu’à El Castillo, les mains négatives furent les premières peintures avec quelques tectiformes, à orner les parois. Les œuvres figuratives sont plus tardives, et quand je dis tardives, je parle bien sûr en millénaires, ce qui est à peine compréhensible à l’esprit humain qui à la place perçoit une simultanéité. Donc voici une main, et peut-être deux mille ans plus tard, l’équivalent de notre histoire depuis le Christ, voici un bison. Ce qui rend beaucoup plus complexe une vision globale de la grotte.

La descente de l’escalier glissant se poursuit jusqu’à un nouvel arrêt. Je remarque en chemin combien El Castillo est une merveille géologique. Comme à Gargas, il y a de magnifiques concrétions auxquelles nous jetons à peine un regard. Nous voici à un croisement, à notre gauche un autre escalier remonte, et face à nous un vaste panneau protégé par un filet où le rouge domine largement. C’est ici le fameux Panneau des mains négatives, il y en a autour de quarante, toutes rouges me semble-t-il, et contrairement à Gargas, elles ne sont pas mutilées.

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Cette paroi bombée dont le plafond s’abaisse et qui se poursuit par une autre salle basse que nous ne verrons pas malgré son grand intérêt est visiblement couverte d’un grand nombre de peintures, gravures et signes. Face à moi, ce beau bison d’un trait d’une teinte entre le rouge et le jaune, de profil, la queue haute, l’avant est un peu effacé comme si on avait lavé la paroi, on distingue quand même des traits verticaux sous le poitrail.

D’autres sur la droite mêlés aux mains négatives, deux ou trois dont j’aperçois la silhouette vague, imprécise. Je suis trop loin, mais dans le relevé que fit Breuil, j’en compte six plus ou moins complet.

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Et puis de grands tectiformes, rectangles rouges avec des parties peintes et d’autres non. Des signes orangés, des points, des zones noires, tout un ensemble dont il est bien difficile d’imaginer la signification. Je sais que dans la salle basse, à quelques mètres de moi, il y en d’autres, signes en pointillés rouges comme des étoiles de mer, où des rectangles ou des grilles, abstractions qui laissent sans voix, de propriété, d’habitat, attrape-rêves pour mauvais esprits, Leroi-Gourhan y voit des signes d’identification sexuelle. On a vu tout et n’importe quoi mais me paraît certain que ces grands ensembles de signes sont positionnés a des endroits primordiaux, carrefours à Niaux, marquant peut-être la direction du Salon Noir ou bien ici l’entrée de la salle basse où on les retrouve nombreux. Des signes abstraits, qui sont parmi les plus anciens témoignages de l’art pariétal, et sont aussi son plus grand mystère. Georges Bataille qui les nomme signes inintelligibles écrit : Mais ces ensembles de signes de Castillo, qui ne peuvent manquer de faire impression, engagent plutôt à la prudence. Nous pouvons toujours énoncer ce que parfois ces signes nous suggèrent, mais nous devrons avouer finalement ne rien savoir. Bien des traces de ces âges lointains sont (et, la plupart du temps, resteront) inintelligibles. Nous devons nous le dire souvent, nous devons nous le dire surtout lorsque, violant le silence de la caverne, nous entrons, plus avant qu’il n’est possible ailleurs, dans le domaine du plus profond passé. Nous devons nous le dire en nous pénétrant de ce sentiment : que, plus nous nous sentirons dépassés, plus loin nous risquerons d’avancer dans les secrets de ce monde disparu1.

Le groupe emprunte à présent l’autre escalier, il monte puis nous prenons sur la droite une galerie étroite, nous enfonçant encore plus loin dans la grotte. Cette galerie débouche sur une salle profonde d’une grande beauté géologique, parmi les stalagmites, un pilier dressé comme un bras, un poing, un doigt tendu vers le plafond de la cavité, nous intéresse particulièrement, à mi-hauteur, en position verticale le long du pilier, un bison sculpté, le contour rehaussé de pigments noir. On a utilisé le relief naturel du pilier, le modifiant par endroit pour en extraire en quelque sorte l’animal. Il y a sur le corps du bison deux points rouges comme des blessures. Le motif de la bête blessée est courant, on le retrouve en particulier à Niaux ou à Lascaux, il fait partie des éléments appuyant une interprétation cynégétique de l’art pariétal.

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L’ombre de ce pilier se reflétant sur les parois de la caverne devait être particulièrement impressionnant à la lueur des torches, l’ensemble me fait évidemment penser à un totem, d’autant que selon l’éclairage, apparaît en ombre chinoise, une immense tête de bison, ses cornes, son mufle, comme porté par un corps massif et vertical, un minotaure, ou comme on l’appelle ici le Chaman d’El Castillo.

Il y a longtemps que j’ai cessé d’essayer de comprendre la guide. Elle récite les sempiternelles explications dans un espagnol trop rapide pour que je suive correctement. Je préfère observer autour de moi la beauté du lieu, remarquer en divers recoins des filets qui protègent d’autres dessins, d’autres gravures, des signes que je ne verrai pas. Je pense au panneau tout proche des campaniformes rouges en forme de cloches fendues par le milieu et qui font immanquablement songer à une vulve, mais déjà on nous entraîne plus loin, plus profond, il reste encore à découvrir et le temps passe.

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Nouvelle salle, Sala del Monge, des bisons, silhouettes noires sur la roche, avec toujours le même art d’utiliser les anfractuosités, les fissures pour marquer l’arrière-train ou le ventre. Nouvelle salle : Sala de la Oveja, quelques marches, je ne me souviens pas que nous nous soyons arrêtés.

En vérité, l’ensemble de la grotte est décorée si l’on peut parler de décorations pour l’art pariétal, il faudrait des jours pour tout voir, mais le temps imparti à cette visite est terminé.

Nous sommes loin dans la caverne dans un couloir étroit qui mène aux salles terminales. Il y a là une petite tête de taureau rouge, très stylisé, réduite à trois traits, qui me font penser aux Picasso vus à Paris, cette série de 11 dessins réalisés entre décembre 1945 et janvier 1946, cette réduction progressive du taureau à quelques lignes qui au final parvient à conserver l’essence même de l’animal, sa forme ultime.

Sur la paroi aussi, un étrange signe, deux losanges rouges se touchant sur un angle obtus, où l’on pourrait voir, dans le même effort d’abstraction, deux poissons. Mais le plus impressionnant de la Galeria de los Discos sont les alignements de points rouges à l’horizontale parfois de deux lignes parallèles, près d’une centaine de ces signes dont personne ne peut dire à quoi ils servaient, mais que j’ai vu ailleurs dans les sanctuaires profond, et dont on a dit, entre autres interprétations, qu’ils étaient des marques topographiques.

Devant ces ponctuations, je ressens toujours le même effroi en me disant que des hommes, munis de torches ou de lampes à graisse, d’une lumière fragile et rare, sont venus jusque là, poussés par je ne sais quel désir mais qui certainement était de nature magique, poussés par la recherche de quelle puissance, de quel pouvoir dissimulé dans les entrailles de la terre, caché dans leurs peintures, leurs gravures animalières, et dont ils étaient privés, hommes par dépit, ayant échangé la force contre l’intelligence, c’est à dire la pensée, la conscience d’un passé et d’un avenir, de la faiblesse et de la mort que l’animal, qui lui vit au présent, n’a pas, n’aura jamais.

1Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art, Œuvres Complètes T.IX, pages 54-55.

 

Photographies : https://cuevas.culturadecantabria.com/el-castillo-3/

Sauf précision.

Thierry Guilabert

Le Placard – Charente

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Le Placard

Cinq ans ont passé depuis ma visite de la grotte du Placard, d’autres projets m’ont tenu éloigné de ce texte que je m’étais pourtant promis d’écrire. À deux heures de chez moi, la même distance que Pair-non-Pair, je ne pouvais manquer d’aller au Placard, mais le site n’est ouvert qu’en été et les gravures en petit nombre sont difficiles à lire.

Nous étions huit dont quatre enfants, et sachant le lieu peu spectaculaire, je couplai la visite de la grotte avec celle passionnante du Moulin de la Pierre à Rochebertier. Une scierie mécanique de pierres dures utilisant comme force motrice la Tardoise. Ce moulin à eau resté en activité jusqu’en 1981 était le dernier en état de marche en France, et la falaise au pied de laquelle se trouvait la grotte, était à deux pas.

Là, 17 mètres au-dessus du niveau de la rivière, les solutréens, il y a 20 000 ans avaient un vaste abri et une vue dégagée sur la vallée.

Le site du Placard est connu depuis fort longtemps des préhistoriens, fouillé dès le milieu du dix-neuvième siècle, en premier par Jean Fermond, libraire à La Rochefoucauld et considéré comme l’inventeur de la grotte. À cette époque, la cavité est entièrement comblée, et plusieurs stratigraphies seront publiées. Le remplissage de la grotte de près de dix mètres d’épaisseur du Moustérien au Paléolithique supérieur, permettait d’étudier l’occupation et allait servir à définir la succession des différentes populations.

Le site fut par la suite longtemps abandonné, victime de fouilles sauvages jusqu’aux années soixante où l’abbé Roche, encore un abbé, qui travailla avec Teilhard de Chardin, fit des recherches au Portugal et au Maroc, effectue plusieurs coupes stratigraphiques de manière scientifique, essentiellement sur le talus extérieur et à l’entrée de l’abri.

Ce n’est qu’en 1987 que Louis Dupont qui travaillait à la protection du gisement, découvrit les parois ornées et une galerie inexplorée qui permit de préciser la stratigraphie. On sait que Neandertal vivait là, à l’extérieur de l’abri, et qu’après une période creuse les Solutréens puis les Magdaléniens ont occupés le site, il y a 20 000 ans.

A proximité immédiate du moulin se trouve le local d’accueil de la grotte, à l’intérieur disposés sur des tables, des silex, des os de rennes et des reproductions d’art mobilier découvert dans la grotte, en particulier une magnifique palmure de Renne gravé sur ses deux faces d’un aurochs bien détaillé, les pattes présentées en perspective. Mais aussi des pointes de sagaies, des aiguilles à chat.

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Pour faciliter la visite sont aussi présentés un relevé des gravures du panneau principal effectué par Valérie Feruglio lors des campagnes dirigées par Jean Clottes de 1990 à 1993 et 1995, et diverses reproductions en relief du panneau orné, chevaux et signes, fac-similés sur lesquels les gravures sont accentuées pour faciliter leur lecture. Un film de dix minutes présenté par Jean Clottes complète efficacement la mise en bouche, prépare le regard à la finesse des œuvres.

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Une jeune femme, c’est majoritairement des femmes qui m’ont guidé dans les cavernes, vient prendre en charge le groupe d’une quinzaine de personnes. Nous marchons dans l’herbe le long de la Tardoise, dans un paysage d’arbres et de roseaux. Tout est vert. Le chemin, mieux dessiné, s’élève ensuite dans le bois jusqu’à la base de la falaise qui fait un toit. Sur la droite, une grande grille noire, un mur imposant occultant entièrement l’abri qui se trouve derrière. Une porte métallique à la base sert d’accès, mais d’abord nous écoutons la guide évoquer l’habitat préhistorique sur la vaste plate-forme dégagée face à l’entrée. Autour, la végétation est luxuriante.

La cavité elle-même est fort peu profonde, faisant plus penser à un abri sous roche qu’à une grotte, cet abri est de grande taille, dix mètres de large, plus de dix mètres de haut, le tout sur une vingtaine de mètres de profondeur, plusieurs diverticules étroits s’enfoncent au-delà, le plus long jusqu’à une quarantaine de mètres.

Une fois à l’intérieur, la lumière du jour pénètre largement dans la grotte qui n’est pas électrifiée et apparaît pourtant comme une bouche immense. Un escalier descend en quelques marches jusqu’à une passerelle métallique visible en contrebas. Derrière un rideau noir se cache dans une obscurité relative l’un des deux panneaux gravés, celui que nous examinerons en compagnie de la guide, l’autre qui contient quelques signes dont l’un peint en rouge ne nous sera pas accessible.

Notre guide, étudiante préparant sa thèse, se montrera très compétente et pédagogue. Il faut au moins ça pour captiver une quinzaine de personnes serrées sur la plate-forme étroite devant le panneau de cinq mètres sur deux aux gravures superposées, compliquées. Elle repassera patiemment par les mêmes traits pour donner à voir, partager et une fois encore expliquer que non, on n’est pas en train d’inventer un dessin, qu’il est là dans la roche, même si par ailleurs on ne le lit que très difficilement.

Elle demeure calme et souriante devant ce groupe où les regards se font parfois septiques. Le Placard est une entrée difficile en préhistoire, peut-être pas autant que Bara-Bahau mais on est loin des illuminations de Lascaux ou Rouffignac, on aurait même la tentation de glisser un : « si c’est ça la préhistoire inutile d’en faire un plat », ou un : « une chance encore que la visite soit gratuite ». Qu’importe les pisse-froids, on nous montrera des chevaux, un chamois, les bois d’un renne, un signe étrange que l’on nomme signe du Placard et que l’on trouve à l’identique à Cougnac et Pech-Merle et beaucoup plus loin dans la grotte Cosquer près de Marseille.

La guide oriente la lampe de façon accentuer une ombre, mieux nous orienter dans les entrelacements, les chevauchements, les superpositions, presque les empilements de traits. Impossible d’imaginer de grands rituels collectifs devant ces gravures si peu visibles, pourtant on sait que l’abri devait être entièrement orné, on a retrouvé en tamisant les remblais pas moins de 645 pierres calcaires portant des gravures.

Sans doute la voûte s’est-elle peu à peu effritée, et les peintures ont disparu, à l’état de traces, de pigments.

Un peu comme aux Combarelles, j’imagine un rituel pour un homme seul venant en quelque sorte imprimer l’animal dans la paroi à une fin utilitaire, à une fin d’exorcisme, de contact avec les dieux dont on sait que dans les religions primitives et même antiques ils prenaient le plus souvent la forme de l’animal. Et l’homme ou la femme revenait plus tard graver un autre motif sans même se soucier du précédent.

Il faut une attention redoublée pour voir se dessiner la silhouette d’un animal ou d’un signe, la moindre distraction vous en fait perdre le fil et l’image disparaît dans un ensemble de stries microscopiques. Mais lorsque vous tirez le bon fil, la tête de cheval surgit avec des proportions parfaites, la crinière légèrement sur l’avant, la ligne dorsale et le poitrail au trait plus profond.

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Et à peine sur la droite cette magnifique ramure de renne. Ce sont de petites figurations, vingt, trente centimètres à peine sur lesquelles nous sommes quinze à écarquiller les yeux, à voir et puis ne rien voir.

Voilà le grand cheval dont on distingue surtout l’arrière-train, le modelé de la cuisse, le dos dont le dessin est presque creusé tant on a insisté, gravant et gravant encore. Voici le ventre, voici le cou, les stries du pelage, et le reste se perd.

Il y a beaucoup d’autres gravures dans le relevé que nous avons vu à l’accueil mais seul le relevé permet de les voir, ici, dans la grotte, la superposition des traces rend la lecture impossible.

Néanmoins, et par deux fois, la guide nous désigne un étrange signe, qu’on pourrait prendre pour un crabe stylisé, une sorte d’accolade posée à l’horizontale comme sur des pattes, et au milieu, une tête rectangulaire verticale. Le contour est bien visible, l’intérieur rempli de fines stries, c’est le signe du Placard. On le retrouve peint à Cougnac à Pech-Merle à Cosquer, on pense qu’ils datent tous d’environ 20 000 ans.

Si l’on ne peut faire que des supputations sur la signification de ce signe, Leroi-Gourhan y voyant par exemple un symbole féminin associé au cheval, il est indéniable qu’il s’est diffusé sur d’assez grandes distances, montrant à une certaine période une communauté de connaissances ou de croyances.

C’est avec ces signes que la visite s’achève, que nous retrouvons la Tardoise, le soleil et l’ombre bienfaisante des arbres.

Pour le reste, le grand livre des interprétations de l’art pariétal est ouvert, certains, comme il m’arrive de le faire ne manqueront pas d’avancer leur hypothèse, et sans doute sera-t-elle ni pire ni meilleure qu’une autre.

Thierry Guilabert

Rouge Covalanas

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Au centre la cueva el Miron. En haut à gauche on distingue Covalanas.

Il pleut sur Ramales de la Victoria, la traîne des nuages s’accroche aux montagnes environnantes que dominent la Peña de la Busta et le Pico San Vincente. Au-dessous des arrêtes rocheuses, une pente arborée, très verte et très raide.

Nous ne sommes que trois, ma fille, la fille de nos amis et moi, je n’ai pas réussi à prendre plus de place, la visite est limitée à sept personnes. D’ailleurs, à l’entrée du chemin d’accès un panneau indique qu’il est inutile de grimper si l’on a pas réservé. Les visites, comme il y a deux jours à El Castillo, sont complètes.

Forcément nous sommes affreusement en avance, je suis incapable de faire autrement. Mais contrairement à El Castillo, il y a une assez grande distance à parcourir entre la route et la grotte elle-même. Un sentier large et terreux sur lequel dévale l’eau de pluie en un petit torrent monte régulièrement sur près d’un kilomètre. Nous croisons, abrités sous nos parapluies, quelques personnes qui descendent, sans aucun doute la dernière visite.

Le caractère sauvage du paysage, la bruine, le silence, tout m’enchante dans cette montée, et comme à chaque fois je me demande si la magie va fonctionner à plein, si les promesses seront tenues, la découverte à la hauteur. J’ai visité ma première grotte ornée en 2006, ce fut Rouffignac, Covalanas est si je ne fais pas erreur la seizième.

Magique, cet automne 1903 le fut assurément où Hermilio Alcade del Rio que les photographies nous montrent comme un savant à barbiche au visage avenant, et qui fut le Breuil de la préhistoire espagnole, découvre coup sur coup, ou du moins invente -et je préfère ce terme qui rappelle que les cavernes étaient connues mais qu’on n’y voyait rien de l’art pariétal, on creusait les sols, on collectait les outillage lithiques Covalanas le 11 septembre en compagnie du père Lorenzo Sierra, l’un de ces multiples abbés dont l’exploration des cavernes ornées se nourrit, qui était professeur au collège de Limpias quelques kilomètres au nord puis Hornos de la Peña le 27 octobre, et enfin El Castillo le 8 novembre, trois sites majeurs de l’art cantabrique.

Hermilio n’avait pas quarante ans, archéologue, il était venu à l’art pariétal l’année précédente lors d’une exploration d’Altamira en compagnie de Breuil justement et d’Émile Cartailhac l’autre grand préhistorien du début du vingtième, celui même qui avait réfuté en 1879 l’authenticité des peintures d’Altamira avant de se raviser en 1902 dans son « Mea Culpa d’un sceptique ».

Tout était neuf, pas même vingt-cinq ans que Sautuola avait découvert les bisons, on l’avait traité de faussaire et il en était mort en 1888. La Mouthe et Pair-non-Pair avaient moins de dix ans et les sceptiques étaient encore les plus forts. Ce n’était qu’en septembre 1901, deux ans à peine auparavant, que les découvertes successives des Combarelles et de Font de Gaume avaient d’évidence montrée l’authenticité de l’art pariétal.

C’est à quoi je songe en gravissant la pente qui mène aux parois de Covalanas. Les filles derrière grommellent, maudissant dévers et grotte sous leur parapluie. Nous atteignons un replat, une pancarte explique le vaste panoramique bouché par les nuages qui s’étire devant nous. Le chemin bordé d’une barrière finit dans la falaise. Collée aux rochers, une structure étrange faite de bois vernis et de métal, sorte de double hutte trapézoïdale, sert d’accueil. Une jeune fille nous souhaite la bienvenue et nous propose d’entrer, une deuxième est à l’intérieur, où se trouvent aussi les toilettes et l’espace de vente qui dans les grottes de Cantabrie propose toujours les mêmes livres, les mêmes breloques, reproductions de Vénus ou d’art mobilier, flèches, silex, bois gravés en résine.

Il faut attendre un peu, nous dit-elle, une famille va nous rejoindre.

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J’en profite pour ressortir. Les arbres dégouttent lentement et la falaise fait un nez qui cache l’entrée de la grotte. Là se trouve la bouche, l’entrée de la caverne, une grille, un mur sur toute la largeur et deux portes vertes. Celle de gauche ferme la Galerie de la Musique, ainsi nommée parce qu’elle a servi il y a plus d’une trentaine d’années de lieu se spectacle pour le Festival International de musique classique de Santander.

Dans cette galerie longue de 85 mètres et qu’on ne visite pas, la seule trace d’art pariétal est une sinueuse ligne rouge.

À la porte de celle de droite, la Galerie des Peintures, sont suspendues trois torches qui rappellent que la grotte n’est pas électrifiée et se visite en quelque sorte dans son jus. Cette porte est encadrée de deux plaques, l’une imposante, dorée, indique que l’art paléolithique Cantabrique a été classé patrimoine de l’humanité en 2008, l’autre, plus terre à terre, signale le sol glissant à l’intérieur de la cavité.

Cette entrée modeste et belle me fait penser à Pair-non-Pair.

Nos compagnons de grotte se faisant attendre, et pour ne pas décaler les horaires, notre jeune guide décide de commencer. Elle ne parle pas français et s’en désole alors que son espagnol, clair et concis ne sera jamais un handicap durant l’heure et demi que durera la visite. Avec nous, elle prendra tout le temps nécessaire pour expliquer chaque peinture. Contrairement à El Castillo, je ne ressentirai jamais de frustration dû au rythme imposé, peut-être parce que Covalanas, la grotte des biches rouges est une sorte de couloir d’une centaine de mètres où seul une vingtaine de figures sont visibles, aisément identifiables et d’une unité remarquable car toutes d’une même couleur, utilisant la même technique, et l’œuvre d’un unique artiste pense-t-on.

Nous passons la grille, elle me tend une des torches et ouvre la petite porte qui protège l’accès. La salle est basse, au même niveau que l’entrée, sans concrétions particulières, y dominent des gris, des jaunes et quelques taches noires témoignages d’occupation du bas moyen-âge aux guerres carlistes du XIXéme .

À l’entrée, on a maçonné en petites pierres plates, un puits de drainage sensé recueillir l’eau qui s’infiltre lors des périodes de pluies, mais aujourd’hui la grotte me paraît sèche. On distingue, faisant le tour de la salle, la ligne plus sombre de la hauteur du sol à la découverte de la grotte. Il a très peu été remanié, ici dans l’entrée on a excavé un mètre d’épaisseur, mais au-delà, il est à la hauteur où il était lors de la réalisation des peintures, et au pied de la roche il est parfois intact et d’origine.

Dans l’épaisseur du sol excavé on n’a pas trouvé grand chose en terme de silex ou d’os, Covalanas n’était pas une grotte d’occupation mais plutôt un sanctuaire. La grotte d’occupation, on l’a vu, est à peine plus bas sur la falaise, c’est El Mirón.

Par un étranglement, nous pénétrons dans une deuxième salle. Dans celle-ci, encore peu profonde, beaucoup de traces noires sur les parois et au centre, deux curieux stalagmites font comme des piliers naturels. Pas encore de peintures pariétales. C’est le moment que choisissent les retardataires, une famille avec enfants pour nous rejoindre, et ça tombe bien, dit la guide, puisque c’est maintenant que nous allons découvrir l’art de Covalanas.

Dans le couloir que fait la grotte, en une quinzaine de mètres à peine, est concentré l’essentiel des œuvres. La guide nous arrête pour la première fois, nous place de façon à voir la paroi de droite. Nous avons parcouru environ soixante mètres depuis l’ouverture, la grotte couloir n’est plus large que de deux mètres, c’est peu, mais ça laisse encore de recul pour examiner un côté puis l’autre.

Ce qu’elle nous montre, ces tracés à hauteur d’homme de couleur rouge très estompés à cet endroit, on y reconnaît immédiatement deux quadrupèdes l’un derrière l’autre, leur long cou est tourné vers les profondeurs de la grotte mais le premier que nous apercevons semble le relever et humer l’air, observer le danger environnant tandis que celui qui précède, dont la ligne du cou est indistincte du dos regarde vers le sol. Les têtes sont très visibles, fines, le museau allongé et les oreilles dressées que je pense alors être des bois parce qu’elles sont représentées simplement d’un signe V. Pas de pattes, juste la ligne du dos, parfois la croupe, et l’utilisation des formes et des saillies de la roche pour compléter le dessin, imaginer les membres inférieurs ou la ligne du ventre. Comme souvent la place, la position de l’animal n’est pas choisi au hasard, l’artiste nous révèle une forme déjà inscrite dans la roche, tout au plus il lui permet de surgir, d’être visible. Cet art est un art de voyant et en Cantabrie, il y a vingt mille ans, on voit surtout des biches, ce sont elles que l’on trouve très majoritairement dessinées dans les grottes à pointillés rouges, elles et parfois un cheval, un bovidé… un bestiaire finalement très restreint.

Même si le tracé rouge a perdu de son intensité on comprend immédiatement la technique utilisée, celle du trait ponctué que l’on retrouve dans plusieurs autres grottes cantabriques et qui d’après les spécialistes est spécifique à la région. Précisément, du pigment rouge obtenu par l’oxyde de fer, appliqué avec les doigts ou muni d’un tampon, en une ligne de points plus ou moins rapprochés. Parfois la ligne semble continue. Parfois les points sont assez espacés, mais toujours de de façon à rendre la figue lisible. C’est donc des silhouettes sans détails intérieurs que nous voyons, et la guide nous montre une reproduction de lampe à graisse avec laquelle on s’éclairait il y a vingt mille ans. Elle imite avec sa lampe ce que devait être la lumière vivante sur la roche. J’ai souvent vu les guides faire comprendre combien l’image fixe pouvait se métamorphoser en animations et en mouvements sous l’effet de l’éclairage donnant aux dessins des caractères quasi magiques, l’apparition, la disparition, l’immobilité et la mobilité. Des ombres sur un mur ; les ombres bougeaient, mais le mur restait impénétrable1.

À l’invitation de notre guide, c’est nous qui bougeons mais à peine. Elle nous dispose en prenant toujours soin de la visibilité de chacun, des jeunes enfants en particulier. Elle demande si nous distinguons bien l’animal, si nous comprenons ses explications.

Ici contrairement à El Castillo, il n’y a pas de filet de protection au-devant des zones ornées, il faut toujours prendre garde de ne pas se frotter aux lignes rouges, ce qui explique le faible nombre de visiteurs admis dans la grotte.

Les dessins rouges de Covalanas se succèdent en un si petit espace, que j’ai dû mal aujourd’hui, dans le temps d’écriture qui n’est jamais celui de la visite, à me souvenir précisément de l’ordre des apparitions. Les spécialistes décrivent d’abord toutes les peintures de la paroi droite, puis celles de la paroi gauche et du diverticule, mais pour les amateurs dont je suis, le parcours rebondit comme une balle d’un côté à l’autre en avançant peu à peu vers les profondeurs.

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Nous changeons donc de paroi, nous tournant cette fois-ci sur notre gauche, pour découvrir très distinct, d’un rouge autrement intense, ce que je lis immédiatement comme un aurochs de profil bien que l’identification ait posé de nombreux problèmes, les uns voyant un cerf, les autres plus nombreux un renne. Ce qui est remarquable dans cette peinture, qui a plus d’un mètre de large, c’est l’utilisation du support naturel. Une lame de roche se détache de la paroi et le contour l’intègre à la perfection pour le dos et l’arrière-train de l’animal, l’effet de relief est saisissant, le support donne naissance au dessin. L’aurochs est traité en perspective, le ventre souligné par une double ligne de pointillés rouges, et l’on distingue les quatre membres inférieurs. La tête massive est penchée en avant, l’œil et le maxillaire sont visibles ainsi que la paire de cornes. Contrairement aux biches, l’intérieur du dessin est travaillé, une zone près du cou de l’animal est tamponnée de pointillés espacés, comme s’il y avait là une différence de couleur de robe a indiquer.

Les deux biches qui se trouvent à peine plus loin, sur le même côté gauche et regardant comme l’aurochs en direction de l’entrée de la grotte semblent d’un coup très primitives, presque grossières. Il y a bien un œil rond sur celle du bas mais seulement le cou, le dos, la ligne du ventre presque effacée. Quant à la biche du dessus, son cou est dressé verticalement en prolongement d’un corps énorme disproportionné, avec de minuscules pattes en pointillés. Le corps épouse la roche bombée à cet endroit. La guide nous explique que nous reverrons cette figure en sortant. De loin le relief du rocher disparaît, la forme de la biche change, devient harmonieuse dans ses proportions, comme si elle avait été conçue pour être vue à distance. Ce n’est pas la première fois que je vois ça, certaines gravures de Pair-non-Pair ont aussi ce pouvoir anamorphique.

Nous passons rapidement sur quelques marques rouges en-dessous des biches où on a vu un bovidé inversé et où je dois bien l’avouer je ne vois pas grand chose pour, sur le côté droit de la paroi, faire face à un grand panneau de plus de deux mètres de long, avec au moins cinq biches immédiatement visibles et une sixième plus délicate à apercevoir.

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Si tous les animaux de la paroi gauche sont tournés vers l’entrée de la grotte, ceux de la paroi droite sont diversement orientés, ainsi cette première biche, l’une des plus belles même si le rouge est parfois estompé, elle est complète et l’on a même ajouté des aplats de peinture sur la robe. La biche est tourné vers le fond de la grotte mais elle regarde derrière elle, observant vers l’entrée comme les deux suivantes, biches plus petites qui ont les oreilles dressées, le cou tendu, le corps de profil.

Les trois autres biches du panneau regardent vers les profondeurs, la première est à peine visible et en partie superposée à une biche tournée vers l’entrée, seule la dernière est complète mais mal proportionnée, le ventre est lourd sur des pattes réduites à un simple trait en pointillés rapprochés, le museau est plus court, il y a un œil.

Devant ce genre d’ensemble se posent les mêmes questions, les peintures ont-elles étaient faites au même moment ? Ont-elles une signification ensemble ou sont-elles purement indépendantes et seulement rapprochées dans une même unité thématique par notre interprétation moderne?

Si Leroi-Gourhan a écrit que Covalanas avait un caractère idéal et simple, c’est que l’unité saute aux yeux, les codes graphiques, les oreilles, les pattes, la technique utilisée et qu’on ne retrouve que dans cette région d’Espagne, tout indique l’organisation pensée du sanctuaire. Rarement comme ici je n’ai senti à quel point le cadre est imposé, rigoureusement suivi, ce que ne peut que confirmer, à peine plus loin, le dernier panneau à droite devant lequel nous nous arrêtons.

Dominant de sa taille, de sa présence, toutes les autres représentations, voici le cheval de Covalanas entouré de cinq biches aux tracés très incomplets, parfois seulement la tête et les oreilles. Les positions des biches, dont l’une se glisse quasiment sous la jugulaire du cheval, ont parfois fait penser à l’attaque d’une meute de loups, mais on reconnaît bien l’économie de moyens et les conventions déjà présentes dans les représentations antérieures.

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Le cheval, au centre de la composition, possède, comparé aux biches, un luxe de détails. Ses oreilles en V rappellent les autres représentations de la grotte. L’œil est une sorte de triangle, les naseaux sont visibles, le nez, la barbe avec son aplat de rouge. Le cou semble bien étroit, la crinière quasiment hachurée lui donne toute sa force et son épaisseur. Les jambes avant ne sont pas représentées. Seulement en pointillées, la ligne dorsale et ventrale, le poitrail. À l’inverse la croupe, les jambes arrière, la queue sont soulignées par un trait de double épaisseur. Il fait largement plus d’un mètre .

À la gauche du cheval, au-dessus des trois biches incomplètes, la guide nous montre un signe rectangulaire, tectiforme mais dont la visibilité est brouillé, la peinture rouge a comme bavé sur la roche, la calcification naturelle et peut-être les dégâts de l’inévitable nettoyage des parois qui ici comme ailleurs fut réalisé sans précautions.

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Nous n’irons pas plus loin dans la grotte, au-delà de trois marches le réseau devient impraticable, étroit. La guide évoque quelques traces là-bas, peut-être des représentations de vulves, et il nous reste encore à voir le diverticule, petite alcôve où l’on se glisse avec circonspection, où la teinte rouge a été protégée et apparaît vive, presque neuve. Il y a là trois biches et deux signes tectiformes, les deux plus belles biches se font face, orientées vers l’entrée de la grotte, l’une à droite, l’autre sur la paroi gauche, presque à la même hauteur, le trait large, vif, les pointillés assez rapprochés pour paraître une ligne continue. Celle de la paroi gauche, avec son œil, ses oreilles dressées, son petit aplat de peinture à la base du cou, a été choisie comme emblème de Covalanas. On a une impression de fraîcheur à la croire tout juste sèche.

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C’est fini, nous reprenons le couloir vers l’entrée, mais avant d’y parvenir, la guide nous arrête et le faisceau de sa lampe vient éclairer la biche anamorphique qui effectivement nous paraît à présent harmonieuse.

Je sors, le ciel s’est déchiré et la lumière frappe par endroit les sommets environnants. Je remercie et la guide s’excuse encore de ne pas parler français. Qu’importe je suis ébloui par le rouge de Covalanas, par la présence de ces dessins, l’unité de cette grotte. Les filles aussi ont appréciés la promenade.

Comme d’habitude c’est le temps du rassemblement, je dévale la pente qui nous ramène à la voiture, j’imagine ce que j’écrirai dans quelques semaines, quelques mois, de la rencontre des biches rouges. Je suis rasséréné.

*

*              *

À l’aplomb de la grotte de Covalanas, quelques dizaines de mètres en contrebas, s’ouvre dans la falaise, l’imposante bouche d’El Mirón. Dans cette cavité, peu d’art pariétal, mais de l’art mobilier, propulseurs, gravures sur os, et de nombreuses traces d’une longue occupation 40 000 ans au bas mot. , au pied d’un bloc de calcaire, on a découvert en 2010, la sépulture bien conservée d’une femme âgée de 30 à 40 ans, son corps en position fœtale recouvert d’une ocre prélevée sur le mont Buciero qui domine l’océan près de Santoña, à 26 kilomètres. De petites fleurs jaunes avaient été éparpillées près d’elle.

On l’a surnommée la Dame Rouge.

Cette tombe qui date de 19 000 ans et qui se trouvait à l’endroit même où vivaient les occupants, bien visible de tous est donc possiblement contemporaine des biches de Covalanas, j’aimerais croire qu’elle est celle de l’artiste qui a peint et d’une certaine manière sanctuarisé la grotte de Covalanas et par là même un rituel particulier a été réservé à sa dépouille. Le bloc de calcaire pourrait être une pierre tombale, il est gravé de lignes dont certaines font penser à une vulve.

On a dû la vénérer longtemps, puisque l’on sait qu’un chien ou un loup indélicat a fouillé le sol pour trouver un os de la dépouille et que les habitants ont récupéré le fragment, l’ont à nouveau recouvert d’ocre, et remis à sa place.

Thierry Guilabert

1Cynthia Ozick, Le châle. Éditions de l’Olivier, 1991.

Les photographies, sauf la deuxième, sont issues du web.

Villars, la préhistoire en passant

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     Au nord de Périgueux et de Brantôme, plus très loin du département de la Charente se situe la Grotte de Villars. Comme Arcy ou Isturitz, c’est une cavité que l’on visite d’abord pour ses charmes naturels, la préhistoire vient en passant. C’était ça, je passais par là avec famille et bagages venant d’Oléron et en direction de Limoges. C’était le début des vacances et pour éviter la circulation j’avais tracé un itinéraire bis, qui incluait une pause préhistoire.

     Les livres parlent peu de Villars, c’est une trouvaille relativement récente. En 1953, le spéléo-club de Périgueux fait la découverte d’un trou qui souffle sur le coteau du Cluzeau, l’exploration qui suit va révéler le plus grand réseau karstique souterrain du Périgord, on parle à ce jour de 13 kilomètres. Il fallut désobstruer l’entrée, ramper dans une chatière pour atteindre la grotte, vierge de tout graffiti, absolument neuve. A la fin de 1957, un long trait noir dans la salle dite des Cierges attira l’attention des spéléologues qui débouchèrent l’accès de la salle des Peintures en présence de l’Abbé Glory le 19 janvier 1958. Quelques mois plus tard, ce fut au vieux Breuil de venir authentifier les œuvres.

     C’était là l’histoire de Villars : de l’époque paléolithique, datées de 17 000 ans, quelques peintures dans une salle, que la calcification avait rendu comme d’anciens tatouages sur la peau humaines, l’oxyde de manganèse noir apparaissant sous la calcite d’un bleu légèrement passé… Je connaissais l’image du petit cheval qui était devenue le logo publicitaire de la grotte.

     L’aire d’accueil était impressionnante, grand parking aménagé, aire de jeux, tables pour les pique-niques, et encore buvette et boutique, le tout superbement entretenu. Je considérais la chose avec surprise au regard de tant d’autres sites dépourvus de tout. L’endroit était agréable, il faisait chaud.

     Nous prîmes les billets et l’on nous fit patienter quelques minutes avec un film sur la formation de la grotte sur lequel je ne jetais qu’un coup d’œil distrait. Les enfants s’intéressaient plus aux diverses babioles proposées dans la boutique.

     Un court chemin menait en plein bois à l’entrée de la caverne. Une entrée comme un tombeau, des murs austères, un escalier étroit et pentu qui dégringole vers la porte. La grotte avait été ouverte au public au lendemain des découvertes d’œuvres pariétales, aménagée et réaménagée. On avait non seulement couvert le sol d’un chemin antidérapant, mais aussi sonorisé le parcours, inventé des jeux de lumières, d’une manière que je jugeais maladroite. On était sans doute tombé dans l’excès, le rôle de la guide se bornant parfois à appuyer sur un bouton.

     Le parcours s’étendait sur cinq cents mètres environ, fait de salles aux belles concrétions, draperies, bénitiers, cierges, le tout mis en valeur, mais ne différant que très peu d’autres cavernes connues pour leur beauté. Je sentais poindre en moi un sentiment de lassitude, quant aux enfants, ils manifestaient un désintérêt total pour cette énième visite souterraine. Il pensait au repas, à la route et aux retrouvailles sur le lieu des vacances.

     Nous eûmes tout le loisir de franchir successivement la salle des bénitiers, le passage qui circulait dans un luxe de stalactites, puis le grand balcon, où nous surplombions une salle profonde. Là le jeu de lumières se double d’une sonorisation évoquant la création de la grotte, le torrent qui creuse le calcaire, à grand renfort de couleurs et de décibels, et juste au-dessus du vide. C’est le grand spectacle sensé m’impressionner et qui me laisse impavide, d’un froid sinistre, décidément le jour est mal choisi pour émerveiller, j’ai l’impression que cette visite ne m’apportera rien, juste une sorte d’intermède sur la route. Je ne suis plus de la première jeunesse, les cavernes j’en ai vu d’autres et pour lesquelles on n’avait pas besoin d’un attirail pour justifier le prix du billet.

     Avant la salle des Cierges, des griffades d’ours sont le premier témoignage de vie dans les galeries. Nous arrivons à la partie ornée, c’est-à-dire au terme de la visite, et la partie ornée, du moins ce que l’on nous en montre, ce qui est visible, se résume à peu de choses où s’étaient pourtant succédé tous les grands noms de la recherche à la fin des années cinquante. L’authenticité de la découverte ne faisait guère de doute, comme je l’ai déjà dit, les peintures avaient pour la plupart étaient recouvertes de calcite translucide. Selon l’épaisseur de cette calcite, la peinture apparaissait bleu ou estompée, à moins qu’elle n’est totalement disparue sous les coulées.

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     La guide nous invita à prendre place dans cette petite salle en forme de rotonde, devant la fresque des chevaux. C’était un ensemble de dimensions fort modeste. On y voyait une tête de cheval très distincte dont l’encolure disparaissait sous la calcite qui a cet endroit se faisait plus épaisse. A sa droite, un cheval en entier, qui devait mesurer quarante centimètres. Le trait, ce que je pouvais en juger, était maladroit, les proportions imprécises, et puis les coulées avaient délavé la peinture. L’ensemble était visible, mais comme frotté à l’éponge. En-dessous du cheval, au niveau de l’arrière-train, une grande corne de bovidé, le début d’une tête, le départ d’un dos et encore quelques traces de pigments.

     C’était le drame de Villars, il y avait d’autres peintures dans la grotte, mais elles n’existaient que prises dans un écrin de calcite, rendues invisibles par l’action de l’eau, celle-là même qui avait créé tant de belles draperies, de grandes concrétions.

     Comme le groupe avançait vers une autre peinture, je remarquais des stries sur la pierre, des gravures. J’en parlais à la guide qui confirma mais curieusement n’en dit pas plus. La fin de la visite était proche, et l’on devait filer. La préhistoire, c’était en passant…

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     Elle nous montra néanmoins les deux plus belles images de la salle. Le petit cheval bleu, la mascotte de Villars, tout en mouvement malgré la simplicité du trait et la quasi absence de détails. Il était comme au galop, en pleine extension, les pattes avants tendues vers l’appui, celles de derrière inachevées. Une longue queue prolongeait la ligne du dos. La tête surtout était imprécise, une petite pointe pour l’oreille, une tache pour l’œil, le trait épais et bavant comme l’empreinte de l’encre sur le buvard. Malgré sa rusticité, datant du Magdalénien ancien (si l’on peut encore utiliser ce type de classification après Chauvet) ce petit cheval bleu avait beaucoup de présence et je comprenais pourquoi il avait été distingué dès sa découverte.

     La dernière peinture que l’on voit à Villars est sans doute la plus intéressante. Elle n’est pas bleue mais noire, sur une partie à l’abri des coulées, elle a gardé sa teinte d’origine. C’est une scène toute petite, un bison d’à peine vingt centimètres mais bien reconnaissable, la tête basse, les cornes effilées, non pas campé mais en mouvement, la queue haute. La position des pattes avant indique qu’il charge, s’apprête à charger ou bien frappe le sol de la patte gauche avec l’intention de charger. C’est que devant le frontal de la bête, juste séparé de lui par une fissure dans la roche, se dresse un anthropomorphe, sans doute un homme, bien campé lui, sur ses deux jambes fléchies, les bras en l’air, semblant attendre la charge dans la position caractéristique du banderillero, c’est-à-dire comme pour sauter et esquiver l’animal tout en le perçant.

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     Derrière la tête de l’homme (en vérité, à peine un homme, les pieds seuls sont indubitablement humains, sans quoi ce pourrait être un fauve, sans quoi on raconterait une autre histoire) une sorte de crinière, ou un masque… De toute façon l’image est assez dégradée, et la traduction que les préhistoriens en donne, largement soumise à caution. Glory, y voit un masque en bec d’oiseau, pense à la scène de chasse du puits de Lascaux, au sorcier de Saint-Cirq, à celui de la grotte des Trois-Frères. On y voit un acte rituel, une sorte de corrida préhistorique. Le culte du taureau existait déjà chez les Crétois, pourquoi pas antérieurement…

     Derrière l’homme une trace en pigment rouge, indistincte. Peut-être, pourquoi pas, le piège dans lequel il est sensé attirer la bête.

     Les images de cette nature sont infiniment rares dans l’art des cavernes, celle-ci me fait davantage penser à ce sorcier orné de bois de cerf de la grotte des Trois-Frères que je ne verrais jamais qu’en photographies qu’à Lascaux ou Saint-Cirq dont les représentations humaines sont ithyphalliques, c’est à dire éminemment sexués.

     Il me resta donc un petit cheval bleu et une scène de tauromachie de ma visite à Villars. Peu de choses au regard d’autres sites mieux fournis. On ne peut pas toujours gagner, se répandre à chaque fois en émerveillements plus ou moins sincères et toujours reconstruits après coup… Il m’a fallu un an avant d’écrire ces quelques lignes, ne sachant comment aborder cette grotte et pourtant je ne pouvais m’y soustraire. Sans doute, d’autres visiteurs, mieux lunés que moi, trouveraient mon récit injuste, ils auront rencontré le petit cheval bleu sous un meilleur angle, avec plus de passion et autrement qu’en passant dans les galeries de Villars. Sans doute…

 

Thierry Guilabert

Perec et le panneau de Zagora

Pour Serge

 

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Zagora, trois syllabes mythiques vibrent en moi aussi fort que Tombouctou ou Agadez, z initial ouvrant la porte du désert haute comme une ziggurat babylonienne. Je n’en connaissais rien sinon le panneau célèbre reproduit plus ou moins fidèlement des dizaines de fois, vitrines de tous les commerces de la rue principale nommée comme à l’habitude boulevard Mohamed V.

La photographie de ce panneau annonçant Tombouctou à 52 jours de dromadaire ornait la couverture de mon édition folio du roman inachevé de Georges Perec : 53 jours. Il n’y avait guère de rapport entre le contenu du roman et le panneau, seulement plusieurs indices et une note mystérieuse de l’auteur.

En septembre 1981, six mois avant sa mort, lors de l’émission de radio « Mi fugue, mi raisin », il fut demandé à Perec les 50 choses à ne pas oublier de faire avant de mourir. Perec en donna 36.

Dans les choses liées à des rêves de temps et espace :

– aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en 52 jours.

 

Dans le roman lui-même au chapitre 2, on lit la description suivante

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Enfin  dans les

Notes renvoyant aux pages rédigées dites NPR2

(la carte post[ale] T[ombouctou] 52 j[ours]

fait peut-être allus[ion]

au fait que cert[ains] auteurs disent 52 jours au

lieu de 53.

C’est donc précisément cette image que Perec a décrit :

t2

Le panneau existe encore, mais soumise aux éléments sa peinture s’est écaillée, le T le M et le B de Tombouctou sont effacés, le mot Jours a quasiment disparu, des zones grises ou blanches occupent le ciel, les personnages ont des manques. D’autres représentations, plus récentes font florès en ville.

Impossible de dater l’existence de ce panneau, pas plus on ne peut savoir lequel est l’originel. On peut juste affirmer qu’il existait avant 1980. Je n’ai retrouvé aucune photographie plus ancienne.

Par le miracle du tourisme il s’est multiplié en conservant dans ses nombreuses variantes, quelques éléments indispensables et nécessaires pour entretenir le rêve de désert : le ciel, le sable, les dunes, les dromadaires, l’écriture européenne et arabe, la flèche directionnelle.

Les touristes de passage posent immanquablement devant l’un de ces panneaux.

C’est au retour de notre nuit au désert que nous nous sommes arrêtés à Zagora nous désaltérer dans un café. Nulle part ailleurs au Maroc, pas même à Marrakech, je n’ai eu la sensation d’être la cible de tous les vrais et faux guides, les vendeurs et les mendiants possibles. Comme une agression après les sables du Sahara.

Sur le mur me faisant face juste à côté du café, ceci :

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Thierry Guilabert

 

 

 

El Jadida, 12 instantanés (9-12)

Suite et fin provisoire de mes instantanés d’El Jadida

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La porte de la mer

Mes parents m’ont parlé de la porte de la mer bien avant ce voyage. Il y a un tableau chez eux qui la représente nichée au cœur des remparts. Plus encore que la citerne portugaise, elle symbolise El Jadida, le lieu mythique de leur enfance. Je connais ces portes, il y a en une au Château d’Oléron que l’on nomme des pêcheurs. Ce sont des seuils, des accès. Elles isolent du reste de la ville fortifiée et donc du monde. Tous les sons, les bruits sont atténués, presque disparus. Seules les barques de pêches qui passent vers l’entrée du port se font entendre. Puis plus rien, à peine un clapotis.

Pour signifier que l’on franchit une frontière, deux grilles de fer forgé écartées de quelques mètres, font clairement de la porte un sas. De l’autre côté, entre les hautes murailles rongées par le sel, une langue de sable donne non sur la mer libre, mais sur un grand bassin que délimitent le môle et la jetée du port d’El Jadida. Des blocs de pierre, sans doute détachés des remparts, émergent à marée basse. D’une poterne ouverte près du bastion apparaît la silhouette d’un homme, nos regards se croisent avant que la lumière brûlante m’oblige à plisser les paupières. Sur la muraille, encore bien visible, un énorme anneau en pierre taillée. Sans doute servait-il à amarrer les navires du temps des armadas invincibles.

Contrairement à Oléron, la porte n’ouvre pas sur le large, la porte n’est plus ce moyen d’évasion, de fuite comme elle le fut pour les portugais de Mazagan en 1769 devant l’ultimatum du sultan Mohammed Ben Abdallah qui assiégeait la ville avec 120 000 hommes. Au matin du 11 mars, le dernier soldat quitta la ville et rejoignit la flotte venue de Lisbonne pour évacuer les 2000 habitants. Derrière eux, les ruines, les portugais avaient piégés les bastions.

Sur une carte postale datant du début du siècle dernier, la porte et la poterne sont murées, on en distingue seulement la trace, l’empreinte, le vestige. On l’avait condamnée, peut-être depuis les travaux de restauration de la cité portugaise menée par le royaume au dix-neuvième siècle.

En 1926, elle redevint le passage qu’elle avait été.

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Le port

Dans le port d’El Jadida, une myriade de barques de pêche artisanale. Sur cette partie de la côte, elles sont un millier alors que dans le même temps il n’existe, dit-on, que peu de grosses unités de pêche marocaines.

Vertes et rouges, un liseré blanc, serrées les unes aux autres, couleurs qui miroitent dans l’eau calme du bassin. Ailleurs, à sec, posées au sol pour qu’on les entretienne, les calfate ou les peigne, toujours avec fierté. Elles contrastent avec les bâtiments modernes du port. Et les pêcheurs sur les quais, au milieu des filets et des chats assoupis, vendent le poisson. Ceux-là sont peu nombreux, le gros de la vente a dû se faire plus tôt, ou bien ils sont rentrés trop tard, il n’y a pas grand-chose sur l’étal improvisé, pas de touristes non plus. On nous regarde, on est peut-être égaré, on ne devrait pas être ici. C’est comme une vente à la sauvette, clandestine.

On revient au bassin, au milieu des cris de mouette. Des barques sortent propulsées par de petits moteurs hors bord. Je regarde fasciné l’explosion de couleurs où le rouge domine et qui enchanterait n’importe quel peintre. Comment font les pêcheurs pour extraire leur embarcation de ce maillage serré ? Jusqu’où vont-ils avec leurs faibles canots? Non loin sans doute, se contentant d’une pêche côtière, à portée de rames ou presque. Impossible de sortir par gros temps, nulle part ou s’abriter.

J’oublie dans la couleur que la vérité est d’un autre ordre. Les petits pêcheurs marocains de plus en plus misérables, impuissants devant les navires industriels aux pavillons internationaux qui croisent au large de la côte et avalent en quelques heures des tonnes de poissons nobles ou pauvres qu’eux, les petits pêcheurs d’El Jadida et d’Essaouira, n’auront pas pour vivre. Même la sardine se fait rare.

La carte postale est trompeuse, elle est faite pour les touristes, elle ne dit rien de la vraie vie, de ces hommes qui iront tenter bien plus au sud, dans les terres désertiques proche de la Mauritanie, de survivre encore de leur pêche.

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L’écluse

D’Oléron à El Jadida, 1500 kilomètres à vol d’oiseau, mais en me promenant sur les remparts de la cité portugaise, entre la jetée et la muraille, un paysage familier, une porte de la mer, ailleurs une écluse, ici on dit bechkira. Cette méthode de pêche qui consiste au jusant à piéger le poisson derrière un muret a été pratiquée sur la côte atlantique depuis le néolithique, mais au Maroc et sur les îles du pertuis charentais, en particulier sur Oléron, cette technique perdure de nos jours.

Passe de l’Ecuissière où je vais marcher presque quotidiennement, une grande écluse de pleine mer est en activité, beaucoup plus longue haute et complexe que celle du port d’El Jadida, elle est munie de bouchots, des sas pour que l’eau se retire à marée basse, de plusieurs pêcheries qui divisent le territoire de pêche. Elle s’étire sur plusieurs centaines de mètres. Elle est néanmoins plus fragile que celle d’El Jadida, elle subit de plein fouet les tempêtes et demande un entretien permanent pour éviter les brèches qui peuvent l’anéantir. Les hommes qui possèdent le droit d’usage sont les mêmes qui la protègent des calamités hivernales.

Dans le port d’El Jadida, la petite écluse, protégée par la jetée, est plus ou moins en forme de fer à cheval. Le muret est de faible hauteur. Pour que l’eau s’écoule on retire quelques pierres, on les replace ensuite. Le procédé est rudimentaire, et je ne sais pas si les pêches sont aussi bonnes qu’en Oléron, le poisson s’est fait rare sur cette côte.

Plus loin au sud, en descendant vers Oualidia, d’autres petits métiers de la mer, les ramasseuses d’algues, pliées, courbées, multitude de points colorés sur l’écorce noire des roches, des heures durant, et pour quel salaire de misère. Sur Oléron, elles ont disparu. Au début du vingtième siècle on ramassait encore le sart d’échouage, des ânes transportaient des tonnes de varech. On vivait très pauvrement d’une économie de subsistance, la pêche et les coquillages faisant le gros des protéines.

Et dans la lagune de Oualidia, les ostréiculteurs. C’est comme si toute cette partie de la côte marocaine dialoguait avec l’île d’Oléron, côte à côte, dissemblable mais proche par ces travailleurs de la mer.

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Les remparts et la cité portugaise

Parce qu’il faut bien finir, finissons par la carte postale, la vieille cité portugaise vue depuis le bastion de l’Ange, avec ses minarets, ses clochers, l’ancienne synagogue, toute la ville close que l’on devine dans ses méandres, ses recoins, ses impasses peut-être. Une ville dans laquelle Corto Maltese, si Hugo Pratt l’avait voulu, aurait à l’ombre des murs fréquenté quelques cour secrète, à moins qu’il ne demeure, comme moi, à contempler le large adossé au rempart, rêvant d’autres vies que la sienne.

Mon arrière grand-mère Antoinette, que j’ai connue dans mon enfance, vivait, au tout début du vingtième siècle, à l’intérieur de la cité fortifiée. C’était avant ce que l’on nomma « la pacification ». On fermait les portes de l’enceinte la nuit. Les alentours n’étaient pas sûr, il y avait des razzias. Les voyageurs attardés en dehors risquaient leur vie. On avait peur de la nuit.

J’écarte les bras. De l’âge du Maroc insoumis à celui de ma fille, plus d’un siècle se déploie par lequel ont passé toutes les horreurs du monde, et des bonheurs aussi. A présent, les remparts ne protègent plus rien, et le chemin de ronde, les bastions, les vieux canons rouillés, dépareillés, sont la joie des promeneurs. En cette fin octobre, un ciel bleu baigne la ville, l’air du large et le parfum iodé que répandent les algues suffisent. Bientôt, il faudra partir, emporter quelques images sur une terre Atlantique.

Dans cette ville, je n’ai pas d’autres souvenirs que ceux qui s’imprègnent depuis quelques jours. Je ne compare pas ce que fut Mazagan et ce qu’est El Jadida, paroles parfois entendues, regrets éternels disant la splendeur ancienne et le délabrement présent. À moi qui ne connaît rien, la ville offre sa beauté, sa vie, sa gouaille.

Elle me séduit, m’appelle, me demande déjà quand reviendras-tu ? Pourquoi irais-je chercher plus loin que cet appel, cet accord mystérieux entre moi, ce pays presque inconnu qui est pourtant mon pays natal, et cette ville au diapason de ma vie.

Thierry Guilabert

GUERNICA OLERON

Le roman Guernica Oleron en juin 2019 aux Editions Grandvaux

ISBN 978-2-37163-033-8 / FORMAT 13X20 CM

Environ 180 pages : 15 Euros

EDITIONS GRANDVAUX 2019

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EXTRAIT

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Presse

Rmo à la Hune n°40 septembre 2019

rmo

Sud-ouest le 22 juillet 2019.

El Jadida, douze instantanés (5-8)

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La citerne portugaise

Selon la légende perpétuée encore aujourd’hui par les guides officiels., en 1915 un commerçant juif effectue des travaux dans sa boutique, soudain l’eau se déverse chez lui et on redécouvre la fameuse citerne murée par les portugais chassés de la ville en 1769. Elle ouvre ses portes à la visite dès 1918 et devient l’un des monuments incontournables du Maroc. Voilà pour la carte postale.

Trente-quatre mètres de côté, six nefs, vingt-cinq piliers, un oculus au plafond par lequel on puisait l’eau, la margelle s’est écroulée et a servi à délimiter au-dessous un bassin qui n’a d’autre fonction qu’esthétique. À l’époque où elle était utilisée, la citerne avait une contenance considérable, et sans doute comme je l’ai vu ailleurs, dans d’autres cités fortifiées, des anguilles ou des poissons étaient chargés de purifier cette eau. Voilà pour la description sommaire.

Sur le dallage brique du sol, une fine couche d’eau, conjuguée à la lumière changeante et directionnelle venue de l’oculus, produit un effet miroir qui fait le bonheur des photographes. Du reste, ici, les photos se ressemblent, on est captivé par les reflets, on cadre plus ou moins bien, avec plus ou moins d’angle, le motif est toujours identique. C’est la photographie qui peu à peu prend la place de la réalité, au point que je me demande si c’est elle que je décris ou le moment réel que j’ai passé dans la citerne.

C’est trop connu, ce sont les images de l’Othello de Welles tourné dans des conditions chaotiques et dont une scène de rixe la prend pour décor. Lui aussi utilise les reflets, les contrastes du noir et blanc, mais la scène est pleine de cris, de rires, d’éclaboussures, d’épées qui s’entrechoquent et de musique, loin du silence presque physique que je peux sentir glisser entre les piliers.

Je vois la salle comme une immense crypte, mais une crypte où les rayons du soleil seraient glorifiés. Il fait frais. Je fais le tour dix fois, m’arrête, observe ce qui se cache, ce qui se dévoile à la surface de la fine pellicule liquide.

Les fantômes arrivent vites.

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Le marché central

Sous la halle du marché central, derrière la façade extérieure d’un rose passé, entre les fleuristes, les primeurs et les bazars, les poissonniers étalent la pêche du jour sur de grands bancs. À cette heure c’est très calme, davantage de chats et d’aigrettes pique-boeuf que de clients. Les tables désertes des bouis-bouis, des chaises, quelques vélos et des parasols dispersés dans ce patio rectangulaire à ciel ouvert à la façon d’un cloître aux murs bleus, que dessine l’intérieur du marché. Des piliers divisent l’espace : à l’ombre les poissonniers, au soleil les bazars. Une galerie à l’étage pour les cafés, les restaurants. Les deux entrées se font face annexées par les fleuristes. Séparant la galerie des étals, un mur couvert de panneaux publicitaires vantant les produits de la pêche

Les aigrettes sans crainte des chats viennent piquer quelques débris de poissons dans l’eau qui ruisselle des bancs, à moins qu’elles ne cherchent l’ombre. L’odeur, je la connais, c’est celle des criées, du pont des chalutiers dans le port de la Cotinière. Si elle est plus forte ici, c’est que le soleil l’exalte mieux. Le poisson a à peine eu le temps de parcourir la petite distance entre la jetée du port où il se négocie et le marché central où il se vend et se cuisine. On peut choisir sur pièce ce que l’on va déguster quelques instants plus tard à l’étage. C’est un lieu de connaisseurs datant du protectorat, il est encore aujourd’hui prisé pour la fraîcheur de ses produits.

Quelques centaines de mètres plus loin, sur le marché Bir Brahim, qu’on appelle le poumon d’El Jadida, il faut jouer des coudes, le souk anarchique, surpeuplé, coloré, odorant et bruyant s’étire sur de longues rues, entre bassines en plastiques, chaussures contrefaites, fruits et légumes, moutons cuits, la viande de l’animal en une pile sur laquelle trône la tête, brochettes fumantes. Des détaillants en tout, des femmes qui vendent des crêpes marocaines, Msemens ou Baghrirs, plus simplement miloui ou mille-trous. On est pris dans un rythme, un chant, un fleuve humain, et loin des médinas à touristes, on se laisse porter par l’Afrique le temps d’une escale.

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Au 37 de la rue Jules Verne

Mon père, il n’était pas revenue depuis une dizaine d’années, il avait peur qu’elle n’existe plus, que la vieille maison comme beaucoup d’autres dans le quartier ait disparu au profit de bâtiments plus récents. Il tentait de prévenir une désillusion, et se disait pour lui-même, mon père, que c’était peut-être arrivé, que rien ne dure, que le passé se délite comme les pierres. Je crois qu’il a ressenti un grand soulagement mêlé de joie en apercevant les façades, les persiennes, la fenêtre de sa chambre, le mur de la terrasse sur lequel il est assis dans une photographie du début des années soixante. C’est là qu’il avait vécu la fin de son adolescence entre 17 et 19 ans, avec sa grand-mère. Le temps des amis, le temps des grandes espérances au numéro 37 de la rue Jules Verne.

Sur une photographie datée de 1967, mon arrière grand-mère et son compagnon Gégé vivent encore rue Jules Verne, deux voitures sont garées devant la porte, sans doute une Dauphine et une Renault 4CV, les deux de couleurs claires. Les persiennes de la fenêtre sont ouvertes et l’on distingue des rideaux fermés. On voit bien le numéro 37 et dans l’encadrement de la porte, on distingue un homme qui sourit, habillé de sombre. C’est peut-être Gégé. Sur le sol en terre battue devant la maison un jeune garçon traverse de gauche à droite en observant le photographe. Tout à fait à gauche, une rue, et un portique avec des battants en bois. Marchant vers le photographe qui doit être mon père, il y a un très jeune garçon en culotte courte, tricot blanc, chaussettes blanches, cheveux noirs, coupe au bol. C’est moi, j’ai un an et demi lors de ce premier voyage au Maroc après notre installation en France l’année précédente.

Allez savoir pourquoi, cette photographie me bouleverse, elle m’inscrit dans un paysage, un moment de l’histoire de la famille, devant une vieille maison encore debout qui fut celle de la jeunesse de mon père. Elle fait un lien, entre moi, le Maroc, le voyage que je viens de faire.

Dans ce pays où j’ai à peine vécu, où je ne pensais retrouver que les traces de mes parents, je découvre les miennes venues d’un temps dont je ne garde pas mémoire. J’étais là, comme dirait Roland Barthes : « ça-a-été ! »

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Le cimetière chrétien

Je n’ai pas connu ma grand-mère Joséphine, il s’en faut de beaucoup. J’ai vu seulement son visage sur de vieilles photographies à bords dentelés. La tuberculose l’a emportée, mon père avait à peine sept ans. Je ne sais pas s’il se souvient d’elle, de cette maladie, de sa mort, et du vide énorme qui sans doute s’est creusé pour lui à sa disparition. Nous n’en avons jamais parlé, mais à El Jadida, nous sommes allés nous recueillir sur cette tombe que je ne connaissais pas. Une sépulture très simple construite de ses mains par Gégé, un homme qu’enfant j’ai connu et que j’aimais pour sa gentillesse.

Une fois choisi un bouquet de fleurs blanches et mauves au marché central, nous avons longé le bord de mer en direction de l’hippodrome.

Le cimetière chrétien là-bas, seule la route le sépare de l’océan. La plupart des stèles y sont pauvres, et la mauvaise herbe envahit quelques allées, mais dans l’ensemble c’est entretenu. On a passé à la peinture noire, les noms, les dates, par quoi se résume une vie, et qui menaçaient de s’effacer.

Il n’y a pas pas beaucoup de fleurs, les familles sont en France ? On ne vient plus, ou si rarement. Et de nous, qui viendra encore, et combien de fois ? Cette question pèse forcément dans le silence de l’après-midi : y a-t-il encore quelqu’un quelque part pour ces morts ?

Un peu à distance les uns des autres, beaucoup dans nos pensées, nous tournons autour de la tombe. L’orthographe du nom est fautive, un l de trop. Il y a cette mention P.P.E inusitée de nos jours, Priez Pour Elle. J’ai le cœur lourd, je ne suis pas le seul. El Jadida n’est pas une ville comme une autre, c’est une histoire de famille, de ma famille, et nous sommes trois générations réunies autour de la jeune morte, tissant le lien entre ma grand-mère et ma fille, les yeux rougis derrière des lunettes de soleil, tellement pudique dans nos douleurs. C’est qu’en pleine lumière, Joséphine nous accompagne, et avec elle, forcément, les noms de ceux que nous avons depuis perdus.

(A suivre)

Thierry Guilabert

El Jadida, douze instantanés (1-4)

El-Jadida. C’est à l’heure du laitier que j’aime le plus ma ville natale, peuplée uniquement et pour quelques instants encore de besogneux lève-tôt par nécessité : éboueurs, marins-pêcheurs, marchands de beignets, dévots, maraîchers, gardiens de fours publics. L’un après l’autre, ils me souhaitent une «journée de lumière» tandis que je déambule dans les rues et les ruelles. Entrez avec moi, je vous prie, dans la cité portugaise où le passé a été restauré dans les moindres détails. Regardez : sur cette aire pas plus vaste qu’une esplanade, côte à côte voisinent une mosquée, une église, une synagogue.

Driss Chraïbi, Vu, lu, entendu.

À l’automne 2018, pour la première fois depuis quarante-huit ans, j’accomplis en compagnie de ma mère et mon père, de mon épouse et ma fille, un voyage qui s’avéra mémoriel au Maroc. Nous passâmes plusieurs jours à El Jadida, ville natale de mes parents. Voulant écrire sur ce voyage fabuleusement riche, j’ai fait le choix, forcément subjectif, de commencer ici et d’accompagner douze de mes photographies de courts textes, instantanés, impressions, sensations, rien d’exhaustif, rien d’historique, juste le désir de conserver les traces. L’ordre des images n’a aucune importance, celui des mots me tient à cœur.

1

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L’immeuble Cohen

J’ai un amour immodéré des ruines, celles où la végétation reprend ses droits, descelle les pierres prétentieuses et soit-disant éternelles. C’est fasciné que je contemple la façade de l’immeuble Cohen construit en 1914, qui fut l’un des plus beaux de la ville, ouvragée de stucs et de fausses colonnes, de chapiteaux, de corniches, de feuilles d’Acanthe, de balcons en demi-lune… Architecture européenne, signe ostentatoire de richesse, toute la panoplie de la puissance coloniale. Un peu de France, pas de la France rurale mais celle des avenues parisiennes, importée en Afrique.

Aujourd’hui, le grand bâtiment en plein centre-ville est abandonné, les persiennes ruinées et à travers les anciennes fenêtres de longues branches naissent de la pierre et trouvent le jour. Des balustrades ont fini par tomber. J’imagine à peine derrière les volets.

Sur ce même trottoir de la place Brudo, il y avait le cinéma Dufour. C’est là, en 1970, à quatre ans et demi, que je vis mon premier film grand écran, Robinson Crusoé sur Mars, film américain de Byron Haskin sorti en 1964. J’ai retrouvé la trace de ce médiocre long-métrage à cause du singe Mona qui tient compagnie à Draper le seul survivant de la mission spatiale. Après toutes ces années je me souvenais encore de ça et aussi de mon frère, trop jeune pour nous accompagner, pleurant toutes ses larmes en haut de l’escalier de la maison Slowik la maison de mes grand-parents maternels à quelques mètres de là.

A présent, il ne reste rien à part l’immeuble Cohen. Le cinéma a disparu, et la maison familiale avec sa terrasse où mon grand-père m’offrit un mécano, disparue elle-aussi, mangée par d’autres constructions, d’autres commerces, des auvents, des piles de bacs en plastique, bleus, roses, marrons. Il n’y a qu’une vieille carte postale pour me redonner la mémoire. Je vois l’immeuble, je vois le cinéma, je vois le toit-terrasse de la maison. Je repense à cette phrase de Driis Chraïbi : On peut renoncer à tout sauf à l’enfance.

2

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La maison natale de Driss Chraïbi

Quand je pris la photographie de la maison natale de Driss Chraïbi dans la plus célèbre rue de la cité portugaise, à deux pas de la citerne souterraine, je ne savais rien de l’écrivain. Je trouvais belle la maison, son crépi ocre, sa tour crénelée et cette porte, ce seuil où nous guidaient trois marches gardiennes de tous les secrets. Une demeure de haute lignée loin des baraques misérables aperçues depuis la route en approchant les grandes villes du royaume chérifien.

Plus tard j’ai su, menant mon enquête tel l’inspecteur Ali, ce miroir, ce frère, ce double de Driss Chraïbi, quel immense écrivain avait grandi entre ces murs, joué derrière les grilles de la Porte de la mer, quinze ans avant mes parents.

Il s’était battu contre les traditions archaïques, les chefs en tout genre et pour la condition des femmes, pour la dignité et la tolérance. Il s’était éloigné de sa famille, de ce père notable, autoritaire, conservateur, découvrant dans l’exil en France, la patrie des Lumières, la misère et le racisme ordinaire. Il était resté simple presque anonyme, attaché à sa ville natale malgré la distance, préférant de beaucoup sur l’île d’Yeu où à Crest dans la Drôme la compagnie des petits artisans, des commerçants de son quartier, à celles des intellectuels bouffis d’orgueil.

La langue française maniée avec bonheur était son outil de travail, une écriture rugueuse, à vif, qui s’était apaisée au fil des livres, gagnant en ironie grinçante, en humour désopilant ce qu’elle perdait en violence.

Sur la maison natale, on a posé en 2008 une plaque commémorative à sa mémoire, écrite moitié français moitié arabe. Elle y était forcément lorsque j’ai longé les murs, mais je n’en ai aucun souvenir. L’image que je garde de Driss Chraïbi me vient d’un reportage de la télévision marocaine. Il a plus de soixante-dix ans. On le voit devant la maison, devant les grilles de la porte de la mer et sur la plage, écrivant d’un doigt dans le sable des mots qui ne disent rien mais disent l’essentiel : El Jadida, ma ville natale.

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Deauville plage

C’est un rendez-vous quotidien l’après-midi et jusqu’à la nuit. Plage Deauville, la large frange de sable longue de trois kilomètres, des cafés, des jardins, des parasols à louer. Au niveau du Marhaba, une promenade animée permet d’aller à la vieille ville. Au loin les remparts de la cité portugaise.

Peur peu que la marée soit assez basse, des dizaines, des centaines de tâches de couleurs s’agitent et tournoient sur le sable. Rouges, vertes, bleues, jaunes, déplacements rapides autour du ballon. En y regardant de plus près, on remarque que certains groupes portent chasubles, maillots et forment de vraies équipes. Le plus souvent, ils jouent pieds nus. Il n’y a pas de buts ou parfois seulement des petites cages, deux vêtements posés au sol font très bien l’affaire. Le terrain est délimité, tracé dans le sable avec un bâton.

Il y a là un nombre considérable d’équipes de rues, de quartiers qui s’affrontent le plus sérieusement du monde, des spectateurs, des badauds qui s’arrêtent, des jeunes qui attendent et voudraient bien rejoindre les groupes de joueurs. Certainement il y a une hiérarchie dans ces équipes, des championnats, des rivalités, des paris.

On s’interpelle, se houspille, se congratule, se dépense sans compter. Plus on s’approche du port, plus, semble-t-il, les équipes sont sérieuses, équipées, les joueurs chevronnés. Je suis bluffé par leur agilité, leur jeu de pieds, leurs passes, leurs feintes, leurs tirs, ce qu’on appelle dans le jargon du hourra football. La passion les transcende, et peut-être oublient-ils ici le manque de perspectives ou de travail, la pauvreté et toutes les misères du monde… mais ça, je n’en sais rien.

Il y a tant de joueurs et de joie que je me demande bien comment le Maroc n’a pas déjà gagné la coupe du monde de football, ce ne serait que justice. En attendant, je profite depuis la balustrade de la promenade d’un spectacle gratuit, coloré et changeant que je ne verrai ni sur les plages d’Espagne ni sur celles de France.

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Le Marhaba

J’ai toujours entendu mes parents évoquer avec nostalgie le Marhaba, ce qu’il avait été, ce qu’il était devenu. Il avait été un grand hôtel à l’architecture moderne, voile blanche balayant l’horizon d’un élégant arc de cercle. Suites avec vues sur l’océan ou vues sur le parc et sur la piscine hollywoodienne et son plongeoir. Un paquebot, immobile à quai avec sa passerelle filant directement à la mer en survolant les cabines de plage. Fréquenté par le roi et les plus hauts dignitaires du royaume et d’ailleurs.

De la rue Al Almal où nous logeons, il suffit de partir droit, de passer devant le petit parking, de poursuivre jusqu’à l’avenue, de traverser, de prendre quelques dizaines de mètres sur la droite, pour se trouver devant le portail monumental de l’hôtel désaffecté. Pas moins de quatre battants bordés de grands portiques et d’un mur d’enceinte blanc coupant à quarante-cinq degrés l’angle droit que font l’avenue Mohamed VI et une belle allée de palmiers.

Je longe ce mur en direction de l’océan. A ma droite, un terrain vague. A ma gauche, on distingue par des anfractuosités quelques arbres et les traces d’anciens jardins, des bosquets d’une végétation redevenue sauvage, d’inévitables détritus, et, émergeant de tout ce vert, la ligne lointaine, blanche, toujours élégante, du dernier étage du Marhaba, divisée par une quinzaine de chambres. Baies vitrées, terrasses à l’identique, la régularité crée un rythme sur la façade, celui des grands paquebots, des cabines donnant sur le large. Elles me font, à cette distance, penser aux cellules de moines que Le Corbusier construisit au couvent de la Tourette.

D’ici, on a l’illusion d’un beau bâtiment et non d’une épave échouée, en plein délabrement, mais longeant la plage en direction du port et de la cité portugaise, on revient à la réalité. La façade n’est plus blanche, seulement sale striée de noir. Plus de vitres aux chambres, des orbites creuses. Quant à la passerelle, elle a tout simplement disparue. Le Marhaba n’est plus qu’une ruine tristement posée sur le sable, interzone refuge d’inévitables squatteurs à des années lumière de la carte postale.

(A suivre)

Thierry Guilabert

Entre les lignes

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Les photographies qui illustrent cet article ont été glanées sur le net, merci aux auteurs.

 

 

So war alles Wahnsinn, was ich gedacht habe,
und kann und darf nicht gesagt werden !
O Wort, du Wort, das mir fehlt !1

Je n’ai jamais mis les pieds à Berlin, et je ne sais pas si j’irai un jour en Allemagne. Le lieu qui m’occupe, je ne le connais que par ouï-dire et lecture, par l’intermédiaire d’images et de sons enregistrés. C’est de l’architecture. C’est un bâtiment conçu à la toute fin du XXème siècle par Libeskind. C’est un musée, dans lequel est exposé la très riche histoire des Juifs à Berlin, ce qu’il en reste, et aussi ce qui a disparu. Libeskind a nommé sa création : between the lines laissant ainsi une place de choix à la part manquante.

Et encore la chose vient me cerner. Je croyais m’en être débarrassé une fois pour toute. J’ai même écrit un livre là-dessus, et là, je vois que ça ne suffit pas, et j’ai bien peur que ça ne suffise jamais. Depuis longtemps, je ne peux plus voir un bouleau sans penser à Auschwitz, et plus littéralement à Birkenau.

L’exil, la destruction, la diaspora, διασπορά c’est-à-dire à la lettre la dispersion, le musée juif de Berlin n’est pas un musée sur la Shoah mais un musée sur la tragédie et la résistance du peuple Juif, et aussi sur sa permanence.

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C’est un très long bâtiment au revêtement métallique qui, vu du ciel, zigzague comme un éclair, ce pourquoi les berlinois l’ont nommé Blitz. Des angles tranchés comme par une lame, un couteau, la grande hache de l’histoire. Trente mètres de hauteur, et sur les façades les ouvertures étroites, sont des lacérations, deux cents soixante lacérations anguleuses sur le corps du Juif, à moins qu’il ne s’agisse d’étoiles de David, désarticulées, démembrées, disloquées. Et jamais aucune porte. On ne franchit pas le seuil du musée.

Je me souviens que la plupart de ceux qui furent assassinés à Auschwitz, n’y pénétrèrent jamais. Ils longeaient les barbelés, les miradors, jusqu’aux chambres à gaz qui étaient toutes extérieures au camp lui-même. Entrer dans le camp, c’était avoir la vie sauve, provisoirement sauve.

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Jouxtant le Blitz, un autre bâtiment, plus ancien, plus classique, dix-huitième siècle celui-là, le Kollegienhaus, chambre suprême de Prusse jusqu’en 1913. A l’intérieur, découpée dans une tour de béton, un trapèze rectangle donne accès à un souterrain, lequel mène au Blitz. Cette curieuse entrée donne le ton, quelque expérience traumatique nous attend, un cabinet du docteur Caligari, une esthétique droit sortie de l’expressionnisme allemand.

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Un escalier s’enfonce sous terre, pourquoi faut-il songer au Schlauch le boyau comme le nommait eux-mêmes les nazis, ce passage étroit, caché, qui menait à Sobibor directement de la salle de déshabillage à la chambre à gaz. Qu’on le veuille ou non, la catastrophe est inhérente au parcours décidé et conçu par l’architecte. La visite y est une épreuve, une expérience, un bouleversement imposé qui doit nous traverser, nous transpercer.

L’axe sombre, bas de plafond, en pente est croisé par deux autres axes qui eux-mêmes se recroisent, désorientent volontairement. Le premier de ces deux axes mène au jardin de l’exil. Jardin extérieur, carré, cerné par des douves, duquel on ne peut fuir, 48 piliers s’élèvent, surmontés de végétations plantés dans la terre de Berlin, le 49ème contient de la terre d’Israël. Le sol est penché, les piliers sont penchés, comme si tout l’ensemble avait basculé de dix degrés, équilibre instable, étrangeté, malaise.

Le deuxième axe mène à une lourde porte qu’un gardien fait coulisser, on pénètre ainsi dans la tour de l’Holocauste. Il fait noir, froid, du béton partout, trente mètres au-dessus une petite ouverture, une lumière du jour souffreteuse, un angle clair, tout là-haut.

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On lève la tête. Silence. On perçoit à présent le bruit atténué de la ville, si loin, si proche.

On revient à l’axe central, au bout un long escalier remonte par palier à la lumière, c’est une sorte de faille, de diaclase, on se croirait dans une mine, de grandes poutres servent d’étais pour maintenir les deux parois écartées l’une de l’autre. Sans ces poutres disposées en diagonales selon des angles improbables, on serait inévitablement écrasé par le rapprochement des parois, comme dans un cauchemar, un film d’épouvante.

Là-haut, tout là-haut au deuxième étage, il y a la lumière.

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On ne comprend rien à ce bâtiment, on n’a pas les cartes en main. On ne sait peut-être pas, que traverse sur toute la hauteur et sur toute la longueur du Blitz, une ligne discontinue qui ménage six vides grands comme des tours, certains de ces vides sont inaccessibles, c’est tout ce qui a disparu de l’histoire juive de Berlin. Mais au rez-de-chaussée, le plus grand, appelé vide de la mémoire, réserve une nouvelle expérience sensorielle terrifiante.

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L’artiste Menashe Kadishman a déposé sur le sol des centaines de ronds plats en métal, évidés pour dessiner des visages, et l’on doit marcher sur ses plaques comme sur autant de disparus, et l’écho du vide décuple les frottements métallique. C’est insupportable, à peine descriptible, une machinerie infernale, on parle de sonorités apeurantes. Des milliers de visages hurlant sous vos pieds.

Ce n’est qu’après ces épreuves que viendra l’exposition proprement dite. Il faudra encore déambuler sur deux étages, se perdre et se retrouver. Se perdre et se retrouver selon un rythme dicté par le geste architectural capable de dire autrement que par des mots, l’énormité de la tragédie.

Thierry Guilabert

1Ainsi tout ce que j’avais conçu n’était que folie,
et ni ne peut ni ne doit être dit !
O parole, parole qui me manque !
Moïse et Aaron, Acte II, Scène V – Arnold Schoenberg

En un seul chemin

En un seul chemin

Cette route toujours vide aux yeux des autres hommes, elle est peuplée de mes attentes. Chaque pas que j’y pose y suscite quelque fantôme. Je marche parmi le mensonge de ces présences qui me suivent en pleurant. Je puis te redire chaque arbre, chaque lampe.(…) Il y a une forêt magique où l’oiseau des morts m’a parlé.

Gustave Roud

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En un seul chemin, mais il y en eut d’autres naguère traversant à mille mètres d’altitude un vaste plateau couvert de genets et de bruyères gardés par des gorges profondes et des aiguilles rocheuses. Ou bien ces lacets, parcours au sein d’une ville habitée, allant du fleuve à l’église et de l’église au fleuve de reflets rouge-brique, mais c’est le jadis, et le temps alors ne passait pas.

Aujourd’hui, il va grand train, galopant d’une année sur l’autre, d’une rive à la rive d’en face, sans que je n’en possède rien, me laissant brisé, ridé, décembre marchant sur décembre, et le reste, à peine un souffle, au point de vouloir se cramponner, toutes griffes dehors mais jamais de prises.

En un seul chemin, je souffle, respire, ralentis, me retourne sur l’étendue concédée. Sur la bordure océanique, la frontière que j’ai choisie, ma tour de guet, chemin rituel, presque de croix, avec ses stations, son kaddish

בְּעָלְמָא דְהוּא עָתִיד לְאִתְחַדָּתָא

Be’alma dèhou ‘atid lè’it’haddata

dans le monde qui sera renouvelé.

En un seul chemin j’ai rassemblé des stèles et des ex-voto, des mausolées, des tombeaux, des caveaux, des sépulcres, à mesure que je vieillis. Longtemps j’ai hésité, sans doute ne devais-je pas écrire ce texte, on n’y comprendra rien, on est d’ailleurs, on ne mettra pas ses pas dans les pas que j’emprunte. Pourtant, des chemins comme celui-ci, la plupart des gens en connaissent, pas forcément en forêt, ni au bord de la mer. J’ai vu il y a peu mes parents nous conduisant à El Jadida à Casablanca, dans les rues de leur jeunesse, qui avaient à voir avec ce que je raconte ici, des traces, des empreintes, des fantômes, j’ai vu leurs yeux plus luisants qu’à l’habitude, leurs pas empesés d’une prodigieuse mémoire.

Lorsque je sens creuser dans mon ventre un vide atroce, je sais qu’il est l’heure. J’enfile ma parka, et je vais jusqu’au parking de L’Ecuissière. Hiver comme été il y a du monde. Le parking domine la mer. On peut depuis la voiture assister à la furie des éléments. J’y vois souvent quelques vieux, abrités dans leur auto, ne tenant peut-être plus trop sur leurs jambes, venir comme au spectacle passer une heure. Les jours de premières, les embruns montent dans un grand remue-ménage. Et les jours de forts coefficients, l’eau vient battre les pieux plantés pour lutter contre l’érosion marine et qui ne luttent plus. La plage est alors impraticable, il s’y déposera des épaves, des bouteilles en plastique, des oiseaux morts, parfois des dauphins échoués dont la grande carcasse pue considérablement, et toujours, toujours, des gants en caoutchouc orange en usage chez les pêcheurs.

Au jusant, un serpent de pierre déploie sa longue courbe, l’écluse à poissons, la dernière en activité dans le sud de l’île, la dernière d’un réseau serré de quinze entre Avail quelques centaines de mètres plus au sud et l’Ecuissière, l’une des 17 restantes sur les 237 que comptait l’île au milieu du 19ème siècle.

Le jeu, le grand jeu consiste à marcher vers le sud jusqu’à Vert Bois et au-retour rentrer dans la forêt littorale suivant les multiples sentes qui reviennent vers le nord à quelques dizaines de mètres de la dune.

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On met les pieds sur le sable. On marche, là où c’est encore humide, compact, dur. La lumière en plein, et ce ressac dont les variations emplissent l’espace. Les yeux fermés, on n’a pas plus de mémoire que ce sable ne gardera d’empreintes. Le corps avance seul. Ce pourrait être la première fois, c’est chaque fois la première. Le vent fouette le visage. Si l’on s’allonge longtemps, si l’on pose ses mains au sol, et si l’on s’endort, on pourrait disparaître, enseveli par une infinité de grains, quartz, micas, feldspaths. Le sable n’est pas autre chose que la lente désagrégation des roches et des os. Il file entre les doigts comme les années dit-on. Le temps, on ne sait pas trop.

La lumière change à chaque instant, elle court sur la plage à mesure que dans le ciel les nuages couvrent et découvrent le soleil, elle compose et recompose le tableau, angles saillants, sol y sombra.

Je n’ai pensé à rien ni à personne. Je suis, absolument vide et disponible. Je m’efface derrière les pas. A l’aube le monde est renouvelé. Je sais que j’ai beau répéter cette marche encore et encore, elle est chaque fois nouvelle. Chaque seconde vécue est unique pour chacun d’entre nous.

Un moment, jamais le même, j’arrête de progresser vers le sud, je fais volte-face, je m’engage à revenir, mais je franchis le petit muret que fait la dune disparue à cet endroit, et j’approche la lisière de la forêt.

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La forêt c’est un monde très ancien, mais un monde vivant qui retient les histoires, qui bruisse de toutes les voix. Dès que j’en passe le seuil, l’arche des chênes vert, la mémoire m’arrive par bouffées, des vagues viennent se briser sur moi, une à une. Je suis seul et à la fois hanté. Elle n’est pas obscure cette forêt, mais j’ai quitté le milieu de ma vie, et je me laisse égarer. Je parcours les années qui misent bout à bout font de mon pays un désert. Je me vois parcourant la même sente étroite accompagné d’amis à présent éloignés, de ma sœur disparue. Par instant, je suis contraint de m’arrêter, de reprendre mon souffle, non que le chemin soit difficile, mais que la mémoire m’a tordu en deux. Je pourrais pousser un long cri mais je suis silencieux, de passage, à peine toléré. Je vérifie à chaque pas où je pose mes pieds, il y a des racines traîtresses, des arbres difficiles dont les branches noires se nouent, se dénouent, leurs arabesques déréalisent le monde.

La sente, jamais la même, ondule au grès des dunes sur lesquelles la forêt s’est fixée. Au sommet de l’une d’elle, l’espace s’ouvre, à cent mètres à peine, l’océan. A l’ombre des pins, il y a un banc, posé précisément dans l’axe de cette vue incroyable.

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Un arc de cercle, d’abord la frange verte de la forêt qui paraît plus dense qu’elle n’est vraiment, comme équatoriale, comme un comptoir d’Afrique, Pointe Nègre, Gorée. Puis le cordon dunaire, enfin l’estran et le ressac et l’écume.

En hiver, dans la lumière rasante d’une fin d’après-midi, tous les contrastes sont exaltés.

Je m’assois, je me fais l’effet d’être un personnage que Freidrich, placé dans mon dos, s’apprête à peindre comme il a peint le voyageur contemplant une mer de nuages. C’est un peu forcé, mais ça me libère de l’étau des pensées douloureuses, au moins pour un temps.

Et puis, une ou deux fois par siècle, le sentiment océanique, cette brève parenthèse où je m’oublie complètement, où je ne fais qu’un avec le paysage, où je suis le paysage. C’est imprévisible, inattendu, ça me remplie à un point tel que j’ai la sensation de littéralement exploser comme les vagues viennent battre la grève. Ça se mêle au vent qui hurle, à l’écume, à l’iode.

Ça ne dure pas.

Et puis je dis :

– Si tu pouvais voir ça.

J’y pense si fort, j’entends sa voix, ses éclats de rire, il y a tellement longtemps qu’elle est partie.

Je me lève, je reprends la marche, le visage fermé, les poings serrés.

Je longe un chemin en balcon, observe au-dessous, cherche une bête et ne la vois pas. C’est toujours le pays perdu, pays magique, l’entrelacs des branches dans la vibration de l’air. Le sentier sous les arbres paraît plus long que la marche sur la plage. Il monte descend, s’écarte à droite ou à gauche, traverse des clairières où l’on aperçoit les griffes d’argent sur la mer démontée.

La dernière clairière cache deux huttes faites de branches mortes, des tipis inhabités mais dont la présence rappelle des totems dressés pour quelque dieu du vent.

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C’est ici. C’est ici que ma mémoire habite les morts. Je m’approche, je pose ma main sur une branche, l’écorce a disparu, le bois est rugueux, nervuré. Je frissonne au contact avec la paume de la main. Les brèches s’ouvrent, les défenses cèdent, la carapace se délite, c’est l’ami disparu qui me parle, c’est la sœur aimée, à qui je n’ai pas dit adieu, qui m’embrasse quand je lui demande pardon de ne pas avoir été là.

Comment dire cette douleur qui est aussi de la joie, la joie de la présence, la joie de savoir que les années passées depuis n’effacent rien, qu’il y a toujours un temps pour se retrouver.

Je finis par lâcher sa main. Je reviendrai un autre jour. Je reviendrai jusqu’à ce que je ne puisse plus marcher. Je reviens toujours.

Ensuite, sans que je sache comment, le chemin se termine et me ramène à la route de l’Ecuissière. Je suis à cinq cent kilomètre, ailleurs, dans le petit cimetière au bas de la montagne.

Je relève la tête, je pense à ce poème de Philippe Jaccottet :

Arrivés là

il faudrait inventer une sœur, ou un ange

comme personne jamais n’a pu en inventer.

Il faudrait, pour levier à soulever pareille dalle,

une lumière dont on a perdu le nom pour la héler1

Oleron , le 13 mars 2019.

Thierry Guilabert

1 Philippe Jaccottet – Et, néanmoins

La maison du quai Choiseul (2)

Autant je me souviens de la passerelle, autant franchir la porte m’est compliqué. La maison, je l’ai revue plusieurs fois de l’extérieur, bien après 1977 quand mon oncle et ma tante ne l’habitaient plus. Je maîtrise la géographie des lieux, du Palais de la Berbie au Pont Vieux et derrière les écluses sur le Tarn et je pourrais en faire des tonnes là-dessus, mais une phrase sur un carton du Nosferatu de Murnau, une phrase qui avait enthousiasmé Breton et les Surréalistes, dit : « Quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » et c’est ainsi lorsque s’ouvre la porte de la lucarne.

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Photogramme Nosferatu de Murnau

Passé le seuil, je ne sais plus si les traces qui me viennent sont réelles où inventées. Un escalier doit descendre vers les étages inférieurs, il reste absolument dans les ténèbres, mais au niveau de la porte, une petite pièce dans laquelle mon oncle entrepose ses trésors, pour l’essentiel, des coquillages, des poissons naturalisés, des coraux, des amphores, rapportés de ses plongées. Il fait sombre, j’ai la certitude d’être là dans le Nautilus et d’avoir pour oncle le capitaine Nemo.

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A dix ans, mon imaginaire de garçon est entièrement façonné par Les voyages extraordinaires de Jules Verne et les merveilleuses gravures de l’édition Hetzel que reproduit Le livre de poche. Je les détaille avec passion le soir, à la lumière clandestine qui filtre depuis le couloir jusqu’à ma chambre. Je suis convaincu que c’est mon oncle qui m’offrit un de ses livres, celui gravé le plus profondément parmi mes lectures et relectures des Voyages : Les aventures du capitaine Hatteras… Au nord, invariablement au nord…

Si j’ai tardé à évoquer mon oncle, c’est qu’il y a des figures tellement essentielles dans votre vie qu’on ne sait par où les aborder, et celui qu’on appelait Nano, qui à la vérité était mon grand-oncle Jean et l’oncle de mon père, fut l’homme qui en dehors du strict cadre familial, compta le plus.

Je n’avais pas de grand-père, l’un était mort et je l’avais très peu connu, l’autre vivait au Maroc, mais j’avais cet homme extraordinaire qui tenait de l’explorateur et de l’aventurier…

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Jean Gonzales – Photographie de famille

Voilà que je m’embourbe dans le marécage des souvenirs. Ai-je vraiment dormi dans cette pièce en novembre 1969 durant la naissance de ma sœur, je n’avais pas encore quatre ans. Si ce souvenir est vrai, il fait sans nul doute partie des plus anciennes images qui me soient restées. On me prépare un lit, sur un matelas à même le sol, on aménage un recoin pour que je puisse dormir au milieu des nacres, des poissons et des livres, c’est l’histoire que je me raconte, les voyages que je recompose, c’est le grand foutoir là-dedans, les sables mouvants que je traverse vaille que vaille, images résiduelles ou simples constructions sorties de bribes entendues ou rêvées.

Il suffit de les croire et les souvenirs sont alors vrais, mais si j’interroge mes parents sans doute me raconteront-ils autre chose. Catherine et Nano avaient une fille, qui déjà adulte ne vivait plus avec eux dans les années soixante-dix, peut-être est-ce dans sa chambre que l’on me fit dormir. Et mes parents qui à leur arrivée du Maroc vécurent six mois rue Choiseul dans quelle pièce dormaient-ils, est-ce ici que j’ai fait mes premiers pas ?

Remonter à contre-courant est décidément compliqué. Je suis dans le trou du fourmilion, sitôt dans l’entonnoir les parois de sable s’effritent et je ne peux en sortir, je m’enlise, je m’enlise, et chaque porte de la maison du quai Choiseul ouvre sur une série de porte en point d’interrogation. Or donc, il y a cette pièce que j’imagine sous le toit, ou du moins au plus haut dans la maison.

Sur ma table de travail certains des livres offert à Noël par mon oncle et ma tante, et conservés depuis comme autant de reliques. De l’époque de la maison du quai Choiseul, Les fossiles en couleur d’un certain J.F. Kirkaldy édité par Fernand Nathan en 1975, le titre sur la couverture dans une sorte d’étiquette au double liseré bleu, texte scientifique et nombreuses planches en couleur. Trois volumes des Editions de Crémille édités en 1973, couverture décorative bleu, titres en lettre d’or, Le voyage autour du monde de Bougainville, Le loup des mers de Jack London, La tragédie du Liberty Ship par Thomas Narcejac. Un quatrième livre de cette série, égaré depuis, mon préféré : Les drames de la mer d’Alexandre Dumas. Ces livres sont illustrés de planches sur fond bleu, illustrations d’époque. Sur la page de garde : le titre. Au-dessous, une rose des vents. En haut de page, d’une écriture malhabile au stylo bille bleu, mon nom.

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Du reste de la maison du quai Choiseul les traces sont infimes dans ma mémoire. Du salon, rien ou presque, un plancher peut-être sur lequel je joue avec des soldats en plastique, la cage de la pie et la pie dedans, c’est tout. En bas, presque au niveau du Tarn, le hangar à bateau dans lequel mon oncle entrepose le kayak ramené du Maroc qu’il entretient précieusement et tout son matériel de plongée sous-marine, une sorte de caverne d’Alibaba dédiée à la mer et à l’aventure qui excite mon imagination, tout comme l’excite le camion utilitaire Citroën parfaitement aménagé par ses soins, maison autonome en réduction bien avant l’époque des camping-cars dans lequel je rêve de parcourir le monde, le transformant au besoin en une sorte de sous-marin de poche modèle sp 350 Cousteau pour explorer les fonds marins. Combien de nuits passées aux commandes de la fameuse soucoupe jaune ?

La mer en vrai, c’était à peine quelques jours par an, le plus souvent en Espagne, presque toujours nous retrouvions Nano et Catherine. Aujourd’hui et depuis plus de vingt ans, l’océan est planté devant moi, c’était écrit dans la pierre, c’était dans les livres que l’on m’offrait, dans les gravures de Jules Verne, dans les conversations de mon oncle et mon père sur leur prochaine plongée, c’était sur la plage d’El Jadida au Maroc où ils étaient nés, sur le port de Casablanca où moi je suis né. Mais je m’éloigne encore du quai Choiseul.

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Sur le côté de la façade le plus proche de la rivière était peinte une toise avec les différentes hauteurs d’eau atteintes lors des crues, les fameuses Tarnadas : 9,1 mètres en 1930.

Au niveau du deuxième étage, toujours sur la façade, sur toute la largeur, à la peinture noire en lettres capitales : NAVIGATION DU TARN.

La partie garage au rez-de-chaussée se prolonge à l’arrière de la maison avec deux fenêtres et un toit de tuiles. Au-delà, une partie attenante en briques semble-t-il. A chaque étage, le long du Tarn, une fenêtre. Les côtés arrière de la maison et face obscure le long du quai sont aveugles, juste sur cette dernière une petite ouverture, peut-être au niveau du premier étage et de la salle de bain que construisit mon oncle. Il y fait si froid que l’eau gèle en hiver.

Faisant un angle droit avec la façade de la maison, mais prise dans le quai Choiseul lui-même, une autre façade de deux étages, habitation troglodyte, trois ouvertures à chaque étage. Cette étrange demeure est fermée, inhabitée mais mon oncle en possède la clé.

Bien au-dessus, le quai et les hautes maisons du centre d’Albi serrées les unes contre les autres.

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La maison du quai Choiseul, c’est exactement la maison type telle que je peux encore la dessiner naïvement si on me demande de dessiner une maison, une sorte d’archétype comme les maquettes Jouef vendues pour les décors de trains électriques, maison du garde-barrières, maison ici du garde-rivière avec ses vieilles tuiles, ses volets en bois et qui, austère sur les photographies à bords dentelés, devait être bien humide, à la limite de l’insalubrité.

Archétype aussi, ce fut la première maison que j’habitais lorsque, fin 1966, mes parents quittèrent le Maroc et furent hébergés durant plusieurs mois quai Choiseul, le temps que mon père décroche un emploi. J’imagine à peine quel effroi ce fut de passer des lumières océaniques, des plages de Casablanca ou d’El Jadida à cette maison des bas-fonds adossée à un quai et menacée par le fleuve.

Je fêtais là mon premier anniversaire.

Cette maison de fonction était en quelque sorte et de façon provisoire dans la famille depuis la fin 1960. Nano, muté comme les autres fonctionnaires français travaillant au Maroc, après quelques mois de nomadismes dans son fourgon Citroën, avait obtenu un poste au ponts-et-chaussées à Albi et ce logement à titre gracieux mais avec l’astreinte de relever les hauteurs d’eau du Tarn toutes les heures en période de crue, c’est à dire deux fois l’an, en automne et à la fonte des neiges. Il devait occuper la maison éclusière jusqu’à sa retraite en 1977, intégrant la protection civile, et mettant ses compétences de plongeur au service du contrôle des écluses, de la recherche de noyés ou des véhicules accidentés dans le Tarn, toujours dans une eau glacée et trouble.

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Catherine et Nano près de la maison éclusière, dans les années soixante.

Mon oncle et ma tante vécurent ensuite à proximité d’Albi. On se voyait souvent, on passait des vacances ensemble. C’est Nano qui devait au début des années quatre-vingts me faire découvrir le Caroux et les longues marches en montagne, mais ce n’était déjà plus le temps du quai Choiseul. Je quittais le Tarn en 1997 et ne revis qu’une fois mon oncle et ma tante après la naissance de mon fils. Nano s’éteignit en novembre 2014 à 93 ans. Depuis longtemps sa mémoire avait flanché victime de la maladie d’Alzheimer.

Ensuite, je n’ai plus revu la maison du quai Choiseul durant des années, je sais seulement qu’elle devint guinguette puis restaurant. Plus tard de passage à Albi, je n’ai jamais manqué l’occasion de me pencher sur la rambarde comme on se penche sur sa vie. J’étais venu là bien des fois jusqu’à mes onze ans, j’y avais vécu trois mois du 6 octobre 1966 aux premiers jours de janvier 1967, trois mois avant que papa ne trouve un emploi à Castres et qu’enfin nos meubles puissent nous rejoindre. J’ai sous les yeux une lettre à l’encre bleue de la main de mon père, datée du 26 décembre 1966 au sujet justement de l’expédition des meubles, en en-tête : Guilabert Jean-Pierre chez Monsieur Gonzales Jean, Maison éclusière, quai Choiseul, Albi, et, le souvenir m’a été confirmé depuis par mes parents, j’y suis bien revenu plusieurs jours en novembre 1969 à la naissance de ma sœur. J’ai dormi dans cette pièce qui avait un côté musée, avec ses vitrines, ses étagères, salle des coffres, salles des cartes, salle des rêves. Je suis certain aujourd’hui que mon amour de la lecture, de Jules Verne, mon besoin d’horizon, mes rêves de voyage, la terre ancestrale, se sont forgés là, au point que je crus, j’avais dix ans, pouvoir rejoindre l’Afrique à pied, au point de sortir de chez moi un jour, résolu à marcher invariablement vers le sud, un sac en bandoulière contenant quelques biscuits.

Heureusement la réalité m’a vite rattrapé, je n’ai pas marché jusqu’à l’Afrique. Mais, si un jour j’ai pris un stylo et me suis mis à écrire, cela ne fait aucun doute, c’est que le quai Choiseul et sa passerelle avait ouvert en moi un vide jamais refermé dans lequel prend naissance chacun de mes livres.

Thierry Guilabert

Le 17 janvier 2019

La maison du quai Choiseul (1)

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Non ! Je ne me souviens pas. C’est trop vieux, trop imprécis, comme tiré d’un épais brouillard et difficilement encore, avec presqu’une douleur, oh ! pas bien vive la douleur, mais quand même, il est six heures du matin et quelque chose se tord dans le ventre, une gêne où un instant avant il n’y avait rien, une gène à l’encontre de cet effort, de ce jeu qui tournerait vite au malaise, à la nausée, ce jeu d’aller chercher ce qui depuis longtemps n’est qu’un fantôme, et d’abord comment ça s’appelle, je n’en sais rien, j’ai été me renseigner sur google map, le quai Choiseul à Albi, voilà comment ça s’appelle, je ne le connais pas moi ce Choiseul, mais Wikipédia qui sait tout me dit qu’il a vécu de 1719 à 1785, chef du gouvernement de Louis XV, duc d’Amboise, belle résidence et modernisateur de l’état, oui mais bon la personne Choiseul ce n’est pas vraiment le sujet. Le quai lui a été construit en 1753, il relie la cathédrale Sainte Cécile au Pont Vieux en longeant la rive gauche du Tarn. Il a pris le nom de Choiseul en 1851… Le plan dressé par Léger Laroche en 1759 ou 1760, fait à peine mention du quai, le Pont Vieux dit Pont du Tarn « en état de vétusté » est-il écrit, au-delà du pont le moulin du Chapitre. Entre le pont et le palais épiscopal, aucune île au milieu du Tarn, pas de trace de la maison éclusière.

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Détail du plan attribué à Laroche – Archives départementales du Tarn
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Sur une photographie de 1915, la maison éclusière, en contrebas du quai Choiseul.

Mon café est froid, je n’ai encore rien dit.

Au milieu de la rivière, l’île aux Silures, banc formé par les alluvions de la rivière à la forme changeante, connu pour ses monstres d’eau douce qui se nourrissent de pigeons à la manière des orques chassant les phoques. Voilà pour la géographie, les sciences naturelles, c’est sommaire je vous l’accorde mais là n’est pas mon propos.

D’ailleurs, c’est quoi mon propos, il serait temps d’y venir au propos parce que j’ai la nette impression de tourner autour du pot. Depuis une demi-heure que j’ai commencé à écrire, je fais diversion et ça ne peut pas durer, je vais parler de quoi ensuite, l’histoire du quai, sa couleur, les passants célèbres ou anonymes qui l’ont emprunté, le dénivelé qui le fait descendre de la cathédrale au Pont Vieux et quoi encore, les eaux limoneuses du Tarn en hiver, et quoi encore, les moulins sur l’autre rive ou le palais de la Berbie, basta ! Je ne connais pas si bien Albi, je n’y ai pas mis les pieds depuis des années, pas même pour écrire sur la maison du quai Choiseul qu’on appelle la maison éclusière alors que ça me trotte dans la tête depuis un moment cette histoire.

Proust affirme au début de La Recherche qu’il est capable de se souvenir en détail de chacune des chambres où il a dormi, moi pas. Les détails ont foutu le camp avec les années, ce qui me reste est de l’ordre de l’impression passagère, une trace, à peine une émotion, un parfum, une odeur, un remugle parfois. Par exemple, si je pense aux eaux du Tarn en crue, ce n’est pas seulement la couleur boueuse, le grondement des remous, c’est aussi dans l’air qui roule avec les eaux, une odeur de terre, de terre charriée par le fleuve depuis les contreforts des Cévennes.

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Quai Choiseul, au bord du Tarn, presque à l’ombre des arches du Pont Vieux, ma tante Catherine avait dans les années soixante, soixante-dix, son jardin, lequel s’étendait du chemin devant la maison éclusière à la rive. Elle adorait ce jardin un peu sauvage et fertile qui comme au bord du Nil était submergé par les crues hivernales. Il n’y poussait que des fleurs, Dahlia, Glaïeul, Narcisse, Iris. La cabane au fond du jardin dont l’orifice donnait sur la rivière, fut longtemps l’unique WC de la maison. J’ai juste le souvenir d’un espace extraordinaire qu’un jour, une crue plus forte que les autres, emporta, cabane et fleurs mêlées.

Enfin j’y suis, sans plus de circonvolutions, le jardin, ma tante qui parlait avec un énorme accent allemand et faisait quotidiennement des mots-croisés, des mots fléchés dans la langue de Goethe. Ma tante qui se maquillait toujours, portait nombre de bagues et de colliers et fumait de longues cigarettes mentholées. Une femme superbe. Danseuse professionnelle dans sa jeunesse, elle avait travaillé avec Brecht, croisé Marlène Dietrich et l’opéra de Berlin. On pourrait écrire un roman sur la vie de ma tante Catherine. Plus tard, elle m’a raconté la sortie de Nosferatu au cinéma en 1922 et son retour dans Berlin en ruines après la guerre. Quand elle parlait des Nazis elle disait : « Nadzis ». Elle aimait les animaux, tous les animaux, chiens, chats, rats, souris, pas les silures il n’en vivait pas à l’époque dans le Tarn. Quai Choiseul, elle avait, je m’en souviens, une Pie. Le soir elle jetait un drap sur la cage. Elle adopta une vipère noire qui nichait sous la pierre du seuil, la vipère habite invisible ces pierres/ silencieuse, rapide mais un jour des ouvriers ont tué le serpent…

Catherine est morte à 99 ans, aveugle et impotente dans l’incendie de sa chambre.

Mince, je sens que je glisse dans le style larmoyant, les souvenirs à la con que personne ne peut vraiment partager avec vous et dont au final personne n’a rien à foutre. Exactement ce que je voulais éviter en commençant, la galerie de portrait, ma tante, mon oncle, le chien, la pie et quoi encore, un raton-laveur…

C’est quoi pour moi le quai Choiseul, ce pour quoi je suis là à écrire. C’est un grincement métallique sur une passerelle froide qui ouvrait sur une porte étroite et basse dans le toit de la maison éclusière, et une trouille immense au moment d’emprunter l’escalier qui menait directement du quai au grenier par une volée de marches descendant les degrés comme on descendrait en enfer, quittant le monde humain pour un outremonde tout en enjambant un vide immense : la hauteur du quai Choiseul qui séparait la rue où vivaient les simples mortels et le fleuve sur le bord duquel ne vivaient que mon oncle et ma tante.

Il fallait qu’il y eût une épreuve et c’est précisément d’avoir posé avec frayeur mon pied là-dessus, sur cette frêle plaque d’acier à dix mètres du sol, qui grinçait et bougeait, qui me transporte aujourd’hui, tout poils dehors à cette maison du quai Choiseul que j’aimais tant.

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Maison éclusière depuis le Pont Vieux vers 1960 – Photographie de famille.

Reprenons !

Le quai Choiseul est ici bordé par une rambarde, en vérité une murette en brique large d’au moins trente centimètres, haute de près d’un mètre. Dans cette rambarde, à proximité du Pont Vieux, une encoche pas bien grande, quatre-vingts centimètres à l’estime et une sorte de portillon métallique, vert depuis toujours.

Il faut le franchir pour avoir accès au fameux escalier.

On ouvre et on referme. Le portillon grince sur ses gongs. On est en haut de l’escalier sur une petite plateforme métallique elle aussi. On surplombe la maison, le toit avec ses vieilles tuiles moussues, la lucarne-porte, les deux étages avec la façade, une fenêtre centrale sur la façade à chaque étage, au-dessous des fenêtres la porte du garage, le chemin caillouté, le jardin, le Tarn.

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Passerelle de la maison éclusière de nos jours – Photographie J.P. Guilabert

La passerelle est arrimée au quai de façon précaire avec sa vingtaine de marche, plaques en métal nervurés, motif de grillage dont je me souviens parfaitement. Entre chaque marche on distingue le vide et ce vide me fait l’effet de fragiliser encore l’escalier, ce vide et les inévitables grincements.

Je m’agrippe au garde-corps, descends un à un les degrés jusqu’à la petite plateforme jetée entre la lucarne-porte et le quai, car la maison n’est pas totalement adossée au quai, il manque un mètre, un mètre cinquante, comme une tranchée sombre se creuse entre les deux murs.

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La maison éclusière de nos jours, au-dessus l’escalier métallique. Photographie J.P. Guilabert

La porte de la lucarne, verte dans mes souvenirs, un vert délavé permet de sortir de la maison même en cas de crue. Elle se trouve au bord de la façade, seulement deux rangées de tuiles la séparent de la rive du toit.

Évidemment, je travaille à présent sur des photographies retrouvées, je reconstruis patiemment ce qui depuis longtemps m’a échappé, j’enquête sur des images comme je l’ai souvent fait mais cette fois je suis quelque part dans l’image. Je sais bien que se pencher sur la passerelle du quai Choiseul c’est forcément se pencher sur ma vie avec cet effet de vertige, de vide, ce temps scellé sur lequel je reviens. Il n’y a pas de hasard, la maison du quai Choiseul, c’est un autoportrait, un autoportrait de décembre, et je devine illico que ça peut mener très loin ces choses-là.

Déjà trois jours que je fouille les couches stratigraphiques, les sols de manière un peu aléatoire à mesure qu’on exhume les documents mais aucune photographie où je sois là, sur cette passerelle, à fixer le vide. Poursuivons, exhumons, il en sortira toujours… Quoi ? Va savoir !

 (à suivre)

Thierry Guilabert