Claude Margat, décembre.

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Je parcours une fois de plus la longue route qui traversant les marais me rapproche d’Oléron. J’ai quitté ce crématorium triste et froid, où tes amis t’accompagnent et j’aperçois un instant la tour de Broue. Là est ton pays, ces vastes horizons que tu arpentes avant l’aube pour voler une ligne blanche de lumière, l’apparition magique de la couleur. Décembre, décidément est un mois cruel.

Certaines phrases sonnent de façon douloureuse ce matin : « Nous n’avons finalement qu’une seule et blessante certitude, celle qu’il nous faudra mourir un jour sans avoir pu comprendre ce que nous étions venus faire ici. »

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Une superbe photo de Claude  glanée sur le net prise Julien Segura

En février, vous étiez venus manger à la maison avec Annie, je t’avais trouvé fatigué, déjà en retrait de nos conversations. Vous n’étiez pas partis tard.

Quelques mois plus tôt en octobre je t’avais revu à l’occasion de la sortie d’un petit livre aux Éditions Libertaires : L’enseignement du vide et de la mort, d’abord à Chaucre chez Jean-Marc ton ami d’enfance, et puis à Rochefort pour une longue après-midi de partage. Nous avions évoqué très simplement la maladie mortelle qui te rongeait. Tu m’avais affirmé être prêt comme dit le proverbe chinois : « Lorsque la maison est achevée, la mort vient. » Ta lucidité m’impressionnait, tu avais pris la mesure du chemin, tu en voyais l’horizon et ça n’engendrait aucune révolte, juste un constat.

Il y avait sur le mur une grande toile marine de Dominique Abraham dans laquelle tu aimais à te perdre comme moi je me perdais dans tes paysages panoramiques de marais, y trouvant infinis détails et si grande unité. Je t’en parlais maladroitement, comment parler à un peintre de son art ? Dans la cuisine en partageant un thé, sous la véranda qui relie les deux parties de la maison, partout où il y avait tes grands formats en papier Xuan, il y avait une invitation au voyage.

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Tu choisissais quelques rouleaux, quelques dessins pour une exposition future, il y avait beaucoup de livres dans la pièce, un bureau pour écrire, pour réunir en un ouvrage ultime, une sorte de bilan comme on tire un trait. «  Je me prépare sans état d’âme à la traversée. Les textes du Dao offrent pour cela de sérieux appuis. » m’avais-tu écris quelque temps plus tôt.Tu m’as montré le cahier couvert de pattes de mouche à quoi ressemblait ton écriture. Tu continuais à fumer la dope que te fournissait ton dealer. Je crois que ça t’aidait même si ce n’était pas sans mal : » Non, l’écriture ne se porte pas au mieux. Comme moi, elle est bancale et je ne sais encore si je donnerai à lire ou non. J’ai tellement le sentiment que ce monde est foutu que je me demande si la moindre ligne  y changerait quoique ce soit…non hélas, je ne crois pas. J’ai un boulevard devant moi, mais c’est celui de la mort que j’aurais déjà rejointe si nos lois étaient moins stupides… Bref, je ne me suis jamais senti aussi incertain de ma propre écriture. Mais il est vrai que la désillusion n’a pas que des inconvénient. N’est-elle pas le principal agent de la lucidité?  »

Après février, tu es resté silencieux, retranché, je n’avais plus accès à ta parole, tu ne répondais plus à mes messages et téléphoner m’est toujours une épreuve. J’aurais du, mais je n’y ai songé qu’après coup, t’écrire, peut-être tu aurais pris le temps de me répondre et se serait engagé entre nous une sorte de correspondance, tu m’aurais enseigné la mort qui toujours s’approche, j’aurais été élève attentif.

Dans ma maison sur Oléron, il y a deux papiers que tu m’as offert. Le premier d’un format panoramique évoque le fleuve Charente, le second, plus coloré qu’à l’habitude, semble une vision, un mirage né de cette fumée qui certains jours monte depuis les marais. Je te retrouve là, entièrement prêt au dialogue, là et dans tes livres… Mourir n’achève pas la route.

Traverser l’ombre

qui le pourrait ?

Pas un chemin pourtant qui ne conduise

jusqu’à ce seuil

pas un regard qui ne s’immobilise

en ce jardin clos d’une attente

où tout enfin s’est tu.1

1Claude Margat, Matin de silence, L’escampette 2011.

 

Thierry Guilabert

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